MARAIS ET MADAME DE MÈRIGNAC
Esclave d^une femme indigne de ta loi^ Jamais la vérité n*a percé jusqu'à toi.
« Ne valait-il pas mieux les laisser que de faire demander pourquoi ils n'y sont plus ? Le pourquoi est ici d'une terrible conséquence... *. » Ou bien encore on s'envoyait, avec un sourire triste, ces quatre vers qui résumaient assez bien les vœux timides des honnêtes gens, en mars 1709 :
Le plus grand de mes souhaits Est de Yoir avant les roses L'œuvre de Bayle et la paix, Car ce sont deux belles choses.
V Œuvre de Bayle et la paix , c'est-à-dire la fin de la guerre extérieure et de la guerre des consciences, la paix accompagnée de la liberté ou tout au moins de la tolérance.
On saisit ici le ton et les habitudçs de cette opposition discrète, la seule alors possible, qui non-seulement n'a rien de commun avec l'énergie du sacrifice et l'audace du martyre, mais qui en parle avec une certaine légèreté : « Il a bien raison, dit-il quelque part au sujet d'un auteur circonspect, il ne faut pas écrire contre ceux qui peuvent proscrire. » — « Souvenez-vous, disait-il à madame de Mérignac en parlant des jésuites, qu'il ne faut jamais mal parler de ces gens-là ni de leurs maîtres. » Voici une autre maxime qui peut lui tenir lieu de profession de foi : « L'événement est un grand maître et j'en suis toujours le très-humble serviteur. )) C'est le même écrivain qui, dans son journal, dira d'un exilé janséniste, l'intrépide abbé d'Asfeld : « Je l'ai vu mal logé^ mal meublé, avec un valet qui
i. T. I, no (1709)*
mknge avec lui. C'est laide chose qu'un exilé 1 » — II y aura beaucoup de cette prudence épicurienne dans Topposition de Voltaire *.
Finissons par une réflexion qui résume et illustre Tesprit de cette correspondance : « Il faut en revenir toujours à la vérité , qu'elle nous soit plus chère que tout^. » Rappelons aussi que Marais, qui avait des ap« puis en cour, qui chassait avec le roi, qui voyait le garde des sceaux, négligea une occasion de rapide fortune en refusant d'écrire un mémoire favorable aux désirs de Dubois et du cardinal de Rohan, en opposition avec les principes du chancelier d'Aguesseau et du Parlement de Paris. Ni ambitieux, ni téméraire, indépendant envers tous, maître sans affectation de sa conduite et de sa pensée, voilà en peu de mots le caractère de l'homme ; et cette étude biographique est déjà par ellemême une révélation du mérite de son journal, et comme un premier jugement.
Marais mourut en 1737, après avoir légué au président Bouhier le manuscrit de ses mémoires. Il avait soixante-douze ans. Çà et là, il se plaint de sa santé et note en passant quelques souffrances, coliques, pierre,, maux d'estomac : « Voilà le fruit du travail du cabinet! )) Comme tout le monde, il avait eu, en 1720, la fièvre du système, il avait agioté, et, comme presque tout le monde, il avait perdu. En rendant compte de son opération, il ajoute seulement : « J'ai très-mal fait; » et il commence l'année 1721 par cette exclama-
1. T. 1, 126, 137 ; U U, 195; t. HI, 109. — Marais avait adopté cette maxime de Bayle : « Si tous les hommes étaient philosophes^ on ne se servirait que de bons raisonnements; mais dans l'état où sont les sociétés^ il faut quelque autre chose pour les maintenir. » (T. UI, 135.)