MÉMOIRES DE BEZENVAL
semble est, comme le caractère du baron, un mélange incohérent de sérieux et de frivolité; Bezenval se montre là tel qu'il était, soldat, homme de cour, observateur et peintre de mœurs, galant, libertin, amateur de politique, candidat, non au pouvoir, mais à l'apparence du crédit, en un mot, tout ce que pouvait être un courtisan de haute volée dont les prétentions n'allaient pas jusqu'à vouloir gouverner l'État. A cette vivacité cavalière, infatuée d'elle-même, qui est le ton dominant du recueil, on reconnaît, non plus la simplicité naturelle de l'ancienne distinction, mais le genre adopté par une aristocratie en décadence : le baron de Bezenval, en dépit de ses grands airs, n'est déjà plus, dans la force du terme, un vrai grand seigneur d'autrefois, c'est bien plutôt un voltigeur de l'ancien régime.
Avant de l'entendre dans le procès historique de Marie-Antoinette, prêtons un instant l'oreille aux réflexions que lui suggère l'état des esprits à la veille de 1789.
En parlant de la France, surtout à l'approche d'une catastrophe,. Bezenval, bien qu'il soit depuis longtemps officier français, garde le cœur d'un étranger. On sent que notre pays n'a jamais été pour lui que la patrie adoptive de ses intérêts. Du moins l'indifférence, qui est au fond de tous ses jugements, peut, dans une certaine mesure, nous garantir son impartialité. Il n'épouse les querelles d'aucun parti; il saisit, d'un œil clairvoyant, le fort et le faible des prétentions contraires. Quant à lui, il tient pour les moyens de vigueur; l'autorité vigilante et bien armée, la monarchie selon Louis XIV, appuyée sur une troupe solide, voilà, en ce temps de théories, son idéal. C'est un homme de main,
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prêt à servir tout despote qui aura de la tête. Qu'on ne lui allègue pas les droits du peuple, la liberté de penser, de parler et d'écrire, et les autres nouveautés d'un prétendu gouvernement de l'opinion ; il déteste la philosophie, « cette empoisonneuse publique ; » et pourtant, il est révolutionnaire à sa façon, par la haine qu'il porte au clergé, par le désir qu'il exprime de le voir dépouiller *. En cela, le baron porte la marque de l'esprit du siècle ; il est ultra et voltairien. Comme beaucoup d'étrangers, dont l'ambition ou la cupidité aime et recherche la France, sans aimer la nation française, le baron professe peu d'estime pour notre caractère frivole, changeant, inquiet^, absolument dépourvu de patience et incapable de desseins suivis. Ajoutons à sa louange que ce n'est pas seulement un intérêt de courtisan qui le rend autoritaire; sa conception du rôle nécessaire de la monarchie est plus haute : il voit dans la royauté une condition de salut pour la société. Le roi, selon lui, n'est que le premier défenseur de la paix publique, et, comme nous dirions, le premier soldat de l'ordre. « J^e roi renversé, disait-il avec un rare bon sens en 1787, l'ordre social le sera pour longtemps. » Hors ce point, et dans tout ce qui ne touche pas aux pleins pouvoirs du roi, le baron se montre sans préjugés comme sans attachements bien vifs. Ses réflexions sur l'état moral des classes privilégiées ne témoignent d'aucune espèce d'illusions. Il les voit, il les décrit dans la triste vérité de leur aveuglement, dans le progrès de l'effrayante décomposition intérieure qui les travaille. Phénomène étrange, et qui s'est trop souvent repro-