‹ L'esprit public au XVIIIe siècleChapitre 136 sur 161 · BEZENVAL ET MÀRIE-ANTOINETTE · texte numérisé non relu

BEZENVAL ET MÀRIE-ANTOINETTE

pectacle rare d'une réunion d'hommes et de femmes à qui la faveur ne tournait point la tête, si sûrs que jamais rien n'a transpiré de ce qui se passait dans l'intimité et que jamais il n'y a eu l'apparence de la moindre dissension entre eux*. » Le baron en était; il ne pouvait décemment en médire.

Son jugement sur Marie- Antoinette elle-même ne saurait, au contraire, sembler suspect d'une bienveillance exagérée, il loue en elle les qualités de la femme aimable, sa douceur et sa bonté, la sensibilité de son âme et ses goûts bienfaisants; mais la façon dont elle remplit son rang et ses devoirs de reine lui laisse des regrets et lui inspire d'assez vives critiques. Il se plaint du peu de solidité qu'il a trouvé dans son esprit : c'était, dit-il, une intelligence superjQcielle, une tête légère, incapable d'application, ennemie du sérieux, agissant par caprice et trop facile à l'attrait du plaisir; sans lecture et sans instruction, remplissant par des frivolités le vide de ses journées, elle portait dans les entretiens les plus graves « une conversation décousue et sautillante qui voltigeait d'objets en objets. » Avec cela, ennuyée de la représentation, fuyant la magnificence, négligeant de soutenir la dignité extérieure de sa couronne, toujours pressée d'abdiquer son titre de reine et de se réfugier dans les douceurs de la vie privée : comment concilier avec ces faiblesses l'ambition de faire des ministres et d'agir efficacement sur la conduite de l'État ^ ? Elle influait, en effet, elle pesait de tout le poids de ses volontés et de

1. T. n, 315. — Comparer aux Souvenirs du duc de Lévis, p. 132. — Métra, XI, 57.

ses instances irrésistibles dans la balance des intérêts publics. La toute-puissance de ses charmes, leur inter« vention passionnée troublait la sagesse des conseils e t emportait de haute lutte les décisions de la politique. Selon Bezenval, la dépendance où elle avait su mettre le roi tenait de l'asservissement. Ce monarque subjugué cédait à l'ascendant de la reine « en manifestant dans ses yeux et son maintien une action, un empressemeat que rarement la maîtresse la plus chérie fait naître *. » En somme, les récits et les observations du baron de Bezenval peuvent se résumer ainsi : Marie- Antoinette^ femme aimable et bonne, reine très-médiocre, d^un esprit et d'un caractère au-dessous de ses prétentions, a eu plus de torts apparents, dans sa conduite privée, qu'elle n'a commis de fautes réelles ; sa grande erreur, c'est l'ascendant politique, si mal justifié et si intempestif, qu'elle a exercé pour le malheur du roi et pour le sien. Mais le baron est-il bien fondé à lui en laire ua reproche, lui qui, dès l'avènement, suggérait à la reine cette idée funeste, dans une intention que nous ne pouvons croire désintéressée?

Consultons, à son tour, le secrétaire des commandements de Marie-Antoinette, Augeard ; voyons si la déposition du fermier-général sera d'accord avec les récits du courtisan. Plaçons-nous au point de vue un peu différent de ce nouveau témoin pour observer avec lui la Ville et la Cour, et pour juger par ses yeux de l'état vrai des affaires pendant les quinze dernières années de l'ancien régime.

MËMOIRES I>'AUGEÀRD. 44i

Lea Mémoires d'Augeard (1760-1800) *.

Augeard était parent du président Lamoignon et fort lié avec le duc d'Orléans, dont la protection lui valut sa place de fermier-général. Il refusa sous Maurepas le contrôle, ce que nous appelons le ministère des finances ;. il préféra la charge de secrétaire des commandements delà reine, qu'il remplit pendant seize ans, en la cumulant avec les attributions plus lucratives de son emploi de finances. Il n'était donc pas absolument le premier venu, et bien que la postérité le connaisse fort peu, elle doit l'écouter avec confiance et se garder de lui refuser tout crédit, car il faisait figure dans un certain monde,, il était dans les questions d'argent une autorité, tout an moins une spécialité, et avait des relations suivies avec plus d'un haut personnage.

Ami de l'ancienne monarchie, Augeard en aperçoit très-clairement les vices et le& dangers ; il les signale sans faux ménagement, sans réticence ; le besoin de dire là-dessus ce qu'il sait et de décharger son cœur est une des raisons qui lui mettent la plume à la main : (( Je ne balancerai pas à placer dans le jour le plus vif toutes les folies, toutes les inepties, toutes les turpitudes, toutes les dilapidations des ministres de Louis XV et de Louis XVI ; il sont les vrais auteurs du déluge de maux qtii a englouti la France ^. »

1. Un volume^ Plon^ 1866. — L*éditear déclare qu'il tient ces Mémoires d'un de ses amis qui, lui-même, les avait reçus de l'abbé Poultier. L'abb4 en avait bérité en 1805 à la mort de l'auteur; le manuscrit était enferma dans une cassette avec la recommandation d'attendre un certain tempspour les publier» On a attendu soixante ans.

Royaliste intelligent, il tenait pour les libertés parlementaires ; il eût été de nos jours ce qu'on appelle un conservateur libéral. Il avait emprunté à M. de Maurepas sa maxime : « Sans parlements, pas de monarchie. » Il se sépare donc des ultras^ tels que Bezenval et Maupeou; il combattit en effet, par des brochures, le coup d'État de 1771 *. A la fin du règne de Louis XV, il appartenait, comme nous dirions, à l'opposition constitutionnelle; aussi fut-il un des plus empressés à saluer l'espérance d'un nouveau règne, surtout en voyant son ami Maurepas élevé au poste de premier ministre, circonstance qui jamais n'a refroidi les enthousiasmes inspirés par la politique^. S'il faut l'en croire, Maurepas lui aurait offert à deux reprises un portefeuille, avant l'avènement et après la chute de Turgot. Quoi qu'il en soit de l'offre et du refus, sa ligne est nettement tracée, sa nuance particulière est facile à reconnaître dans la mêlée de plus en plus confuse des partis : c'est une opinion de juste-milieu qui repousse la réaction et qui redoute les aventures. Il dirait volontiers, comme certain ministre du xix® siècle : Ayez de bonnes finances et vous ferez de bonne politique. Un peu d'honnêteté et de prudence dans le contrôle général, et tout sera sauvé ; or, cette réforme essentielle, ce principe de tout bien

1. Titre» de quelques-unes de ces brochures : Correspondance entre M. de Maupeou et M. de Sorhouet; Lettre à Jacques Vergés; les (JEufs rouges, etc. — Mémoires^ p. 45, 65, 76, 77.

2. Mémoires, p. 77^ 85, 95, 97. — Sur Maurepas, voir Souvenirs du duc de Lévis, p. 4, 18 : « M. de Maurepas était d'une taille un peu audessous de la médiocre; sa figure était assez commune et peu expressive; ses manières étaient simples ; mais son extérieur froid, joint à la haate dignité dont il était revêtu, rendait son abord imposant. Il n'avait que trop de faible pour les gens d'esprit. Le plus grand de ses défauts était une indifférence pour le bien public qui tenait moins à Page qu'à i'égoïsme. il était sur le vaisseau de l'Etat plutôt passager que pilote. »

et de toute stabilité, le jeu régulier de la vieille liberté parlementaire, sagement développée, suffit à l'assurer*.

Augeard avait deux sortes d'adversaires : les économistes, qui ne sont pour lui que des . idéologues en finances, et les agioteurs éhontés, dont la coterie de Versailles faisait des ministres. Il enveloppait dans la même haine Necker et Galonné. Il nous semble trèsdur pour Necker ; il le traite « d'aventurier et de jongleur», il se vante d'avoir écrit contre lui en 1780 plusieurs brochures ; il faisait passer des notes à Maurepas pour signaler « son impéritie, sa profonde ignorance » et dénoncer ses liaisons « avec la secte infernale qui tramait dès lors une révolution^. » Sans doute on peut voir dans cette âpreté l'inspiration -d'une rancune personnelle ou d'une jalousie de profession ; mais la haine, même injuste, rend clairvoyant, et l'auteur de ces Mémoires a très-bien saisi deux choses dans le rôle de Necker : la partie chimérique des projets du ministre et le manège du courtisan de l'opinion qui, « dans ses écrits, flattait le peuple, et dans son travail secret avec le roi, fournissait des armes au despotisme ^. » Très-vif contre Necker, Augeard ne l'est pas moins contre Galonné; il le flétrit et le poursuit des expressions les plus fortes. Nous aimons mieux le citer luimême que d'affaiblir par une analyse l'indignation méprisante du jugement qu'il a prononcé : « Il existait alors un drôle qui avait pour tout esprit celui de l'in-

2. Titres de ses brochures contre Necker : Lettres de M. Turgot à M. Necker; Observations d'un citoyen; Lettres cTun ami à M, NeC' ker, etc. — P. 99, 104, 105.

Page 1