‹ L'esprit public au XVIIIe siècleChapitre 15 sur 161 · AUTRES MÉMOIRES DU TEMPS · texte numérisé non relu

AUTRES MÉMOIRES DU TEMPS

tion qui se retrouve dans toutes les lettres et les chroniques de l'époque : « Dieu nous donne une année plus heureuse que la dernière * ! » Son style a la simplicité aisée et la distinction de son esprit. On y reconnaît le correspondant de Bayle au tour piquant de la pensée. L'ironie est sa figure favorite, bien qu'il n'en abuse pas. Il a les traditions de la bonne école, de celle qui hait la diffusion, et qui donne à entendre plus qu'elle ne semble dire.

Nous avons fait connaissance avec nos deux chroniqueurs : il nous reste à recueillir ce que leur témoignage renferme d'instructif, en le comparant à d'autres mémoires depuis longtemps connus, que nous allons rapidement passer en revue, mais qui n'entrent pas dans le plan de cette étude.

Autres Mémoires du même temps.

Le journal de Buvat et celui de Mathieu Marais ne sont pas, et il s'en faut de beaucoup, les seules confidences que la régence nous ait laissées sur elle-même. Dans ses excès elle a eu du moins cette vertu du vice intrépide, la franchise. Elle a beaucoup péché, mais elle n'a rien dissimulé ; elle a conté ses fautes comme elle les a commises, avec verve. De là une abondance de révélalions, une variété de mémoires oii se peint, sous toutes ses faces, la corruption parlante et animée de cette époque,

Si expressifs que soient ces récits, ils n'égalent pas, pour nous, Fimportance des deux précédents et ne s'imposent pas aussi impérieusement à notre attention. Il faut, selon nous, distinguer parmi les narrateurs que la régence a inspirés, ceux qui, comme Buvat et Marais, uniquement occupés de ces huit ou dix années, nous en instruisent à fond, et ceux qui, distraits par d'autres objets, embrassant des points de vue multipliés et de vastes espaces, ne peuvent nous fournir, pour l'étude spéciale de ce temps, que des renseignements accessoires et un supplément d'information. Saint-Simon, par exemple, Dangeau, la Palatine, mère du régent. Barbier, Duclos, ont touché avec vivacité à l'histoire des mœurs et des événements de cette époque; cependant leur témoignage, dan§ l'enquête qui nous intéresse, ne doit venir qu'au second rang. Les trois premiers appartiennent au siècle de Louis XIV, et malgré l'hostilité que deux d'entre eux témoignent au grand règne, ils en conservent fidèlement l'esprit. Saint-Simon, très-activement mêlé aux tracasseries et aux intrigues du gouvernement de la régence, tout entier à sa haine contre les bâtards et le Parlement, est assez mal informé de ce qui se dit et se pense parmi le peuple et le bourgeois ; il n'a qu'un souci médiocre de l'opinion roturière, dont les progrès lui échappent et dont il est loin de prévoir l'empire.

Dangeau, tombé de Versailles à Paris et renfermé dans ses regrets, n'est plus que l'ombre plaintive d'un courtisan qui survit à son maître. L'exactitude, son mérite unique, semble l'abandonner depuis qu'il vit à l'écart des conseils et des affaires, réduit aux vagues rumeurs d'un opposition vieillie et dévote : comme dit Saint-Simon, il se contente du fretin des nouvelles et

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ramasse « de viles épluclmres. » La Palatine^ des fenêtres de son cabinet du Palais-Royal, où Tair malsain de Paris lui cause des suffocations et des dégoûts, aime à lancer sur le monde nouveau qui s'agite autour d'elle des r^ards perçants et d^aigres invectives; mais son observation grondeuse, toute de saillies et de sarcasmes, flatte plus la malignité du lecteur qu'elle ne l'instruit.

Si la Palatine, Dangeau, Saint-Simon, sont déjà vieux en 1715, Barbier est trop jeune ; c'est à peine s'il a cinq ans de plus que Voltaire. Il s'essaye au métier de chroniqueur d'une plume timide et laconique ; il manque évidemment de science et de clairvoyance : son heure n'est pas venue, nous le retrouverons dans l'époque suivante où sa place est marquée. Quant à Duclos, ce n'est pas un auteur de mémoires, c'est un historiographe qui a compulsé et analysé, lorsqu'ils étaient manuscrits, les documents qu'on a récemment publiés ; par lui-même il ne sait rien, et dans ce morceau d'histoire en raccourci il n'a rien mis d'original, si ce n'est la liberté de ses ugements et la concision mordante de son style. Il y a encore une Chronique de la régenccy attribuée au chevalier de Piossens : sorte de panégyrique ou d'histoire ofQcieuse du gouvernement d'alors, écrite d'un style bref et sec, remplie de pièces curieuses à consulter pour un historien de profession, mais dont les jugements sont trop suspects de partiaUté pour noiis inspirer confiance *.

1. Cette chronique a paru en 3 volumes en 1729 ; Langlet-Dufresnoy en a ûonné une seconde édition en 1749. — On lit, au sujet de cet ouvrage, dans la Btbiiothèque raisonnée des savants d'Europe^ t. II, l*"® partie, •1720, l«r trimestre : « Comme ces Mémoires, composés d'abord par une personne qui n'est pas née pour être auteur, ont été retouchés par une meilleure plume, mais qui n'avait ni le temps ni les matériaux pour en

Revenons à Buvat et à Marais, interprètes libres et sincères de la bourgeoisie parisienne. Apprenons d'eux ce que pensait le tiers état de la crise qui a suivi la mort de Louis XIV, si les sentiments du peuple semblaient annoncer déjà Tespritde 1789 et quelle différence on peut signaler entre le Paris de 1713 et le Paris qui prendra la Bastille*.

faire quelque chose de bon, il n'est pas étonnant qu'on y trouve du haut et du bas, mais beaucoup plus de ce dernier. » — Langlet-Dufresnoy dit que « l'esprit de partialité de l'auteur rapporte beaucoup de faits faux, et quelques-uns sans exactitude; dans ceux mêmes qui sont véritables, il n'a connu que récorce. »

1. Gomme nous l'avons annoncé dans l'Introduction, nous laissons de côté les Mémoires de Richelieu et ceux de Maurepas, rédigés par Soulavie et par Salle et publiés en 1790. Les détails que renferment, soit sur la régence, soit sur les époques ultérieures, ces compilations ne sont pas assez sûrs pour trouver place dans un travail qui n'admet que les écrits originaux et authentiques. — A plus forte raison excluons-nous de prétendus Mémoires de Massillon sur la minorité de Louis XV, lourd et vulgaire apocryphe, qui n'est qu'une déclamation. — Les Mémoires du chevalier de Ravannes, page de S. A. R. le duc régent et mousquetaire (Liège, 1740), ne sont qu'un roman de mauvais lieu.

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