‹ L'esprit public au XVIIIe siècleChapitre 146 sur 161 · Correspondance de Marie- Anioinelle, elc., p · texte numérisé non relu

Correspondance de Marie- Anioinelle, elc., p

plaire ? Ne se devait-elle pas tout entière à ces charmantes exigences de sa haute fortune, bals d'opéra, comédies, courses en traîneau, fêtes de jour et parties de nuit ? Ne fallait-il pas qu'elle animât du regard et de Texemple, sur son char de déesse, les plaisirs renaissants de cette vie enchantée? L'air de Versailles a bien vite grisé cette tête légère. L'impératrice se désolait à lire les descriptions des fêtes romanesques, et les fameux bulletins des plaisirs de la cour; surtout elle avait sur le cœur les toilettes extravagantes, les coiffures à haut étage, les plumes dont la reine s'attifait et s'empanachait si complaisamment : « On vous attri- . bue un achat de bracelets de 230,000 livres * ; on prétend que vous entraînez le roi à des profusions qui mettent TÉtat en détresse... On dit que votre coiffure a trente-six pouces de haut, depuis la racine des cheveux, avec tant de plumes et de rubans qui relèvent tout celai... Madame ma chère fille, ajoute-t-elle en son français germanique, la simplicité fait mieux paraître et est plus adaptable au rang de reine *. » Marie-Thérèse ne pouvait digérer les poufs nu sentiment.

On connaît le mot de Joseph II à Marie-Antoinette. Pendant son voyage à Paris (1777), il trouva la reine, un matin, fort occupée d*étager l'édifice de plumes et de fleurs. « Ne me trouvez-vous pas coiffée à ravir? ditelle à son frère. — Oui. — Mais ce oui est bien sec. Est-ce que cette coiffure ne me sied pas bien? — Ma foi, si vous voulez que je vous parle franchement, Ma-

1. Madame Gampan parle en effet de l'acquisition d'un bracelet de 200,000 francs. (T. Il, 3.)

MAlUË-A^TOiNËTIE. 465

dame, je la trouve bien légère pour porter une cour ronne ^ » Quel commentaii^ plus pi^écis et {dus sûr aux récits de madame Campan que ces plaintes de la famille mèm:e sur les imprudences de la jeune reinel Marie-Thérèse touche aussi un point très-délicat : Textraordinaire insensibilité de Louis XVI. Elle la coâsaissait par le bruit public et par les lettres de l'abbé de Vermond, qui écrivait dans les premiers temps à Tambassadeur, comte de Mercy : « J^en ai le cœur navré.^)) — « Je commence à m'eanuyer, disait-elle parfois à sa fille, que vous n'êtes encore dauphine... ïi Celle-ci répondait : « Je n'ai rien à désirer du côté de l'amitié et de la confiance. Pour l'objet important qai inquiète la tendresse de ma chère maman, je suis bien ftchée de ne pouvoir lui apprendre rien de nouveau ; la noDchala&ce n'est sûrement pas de mon côté ^. » A Vienne on devinait même les bruits qu'on ne pouvait connaître; les inquiétudes de a la chère maman » voyaient clair parmi les réticences et les sousnentendus de ce vaste complot de médisances formé contre sa Me. tt J'ai vu avec une peine extrême, dans les feuilles imprimées, que vous vous abandonnez plus que jamais à toutes sortes de courses au bois de Boulogne, aux portes de Paris, avec le comte d'Artois, sans que le roi y soit. Vous devez savoir mieux que moi que ce prince n'est nullement estimé, et que vous partagez ainsi ses torts... On le dit hardi à l'excès, cela ne convient pas que vous le tolériez... Les lettres de Paris disent que vous êtes séparée de lit avec le roi ; ce lit à part, ces courses, ont

1. Ce. mot lui est attribué par la Correspondance secrète inéditei U J, 61.

mis d'autant plus de chagrin dans mon âme que j'en connais les conséquences et ne saurais vous les présenter trop vivement pour vous sauver de Tabîme où vous vous précipitez *. » Le frère aîné, au nom de la famille, l'empereur Joseph II, revenait à la charge, insistant d'une main lourde, aggravant les reproches. Il adressait à sa sœur de longs sermons dans un français gothique et morose ; il la tançait d'importance sur tous les points ; il fustigeait de sa férule toutes les légèretés vraies ou supposées de la jeune reine, «bals de l'Opéra, fréquentes allures à Paris, façon trop leste, jeux de hasard, choix des amis et des amies ; » et le moraliste, en s'échauffant, s'oubliait jusqu'à écrire les mots les plus indélicats. Citons un fragment des lettres pédantesques de ce bon frère : « Daignez penser un moment aux inconvénients que vous avez déjà rencontrés aux bals de TOpéra et aux aventures que vous m'en avez racontées vous-même làdessus. Pourquoi donc des aventures, des polissonneries, vous mêler parmi le tas de libertins, de filles, d'étrangers, entendre ces propos, en tenir peut-être qui leur ressemblent : quelle indécence 1 Je dois vous avouer que c'est le point sur lequel j'ai vu le plus se scandaliser tous ceux qui vous aiment et pensent honnêtement. Le roi abandonné toute une nuit à Versailles, et vous mêlée en société et confondue avec toute la canaille de Paris I... Mais en vous dégoûtant de plusieurs soi-disant amusements, oserai-je, ma chère sœur, vous en substituer un autre qui vaut richement tout ? C'est la lecture... Que les mauvais livres soient bannis de chez vous ; évitez de parler ou laisser entrevoir à jamais les

MARIE-ANTOINETTK. 467

saloperies dont vous vous êtes remplie rimagination par la lecture^. »

Que répond aux avis de sa mère, aux mercuriales de son frère, Marie-Antoinette?

Les lettres de la première époque sont d'une toute jeune fille et ne promettent nullement un esprit au-dessus de l'ordinaire. Pleines de détails insignifiants^ elles n'ont de singulier que la bizarrerie du style et de Torthographe ; c'est du français bégayé par une Allemande. Quelques années plus tard, un changement marqué s'accomplit; le style a du tour et de la vivacité, il a pris l'accent parisien, mais le fond est superficiel et sec. La reine est devenue une grande personne, qui accueille avec déplaisir les remontrances, et qui répond avec une brièveté évasive aux épanchements du chagrin maternel comme aux tirades provinciales de son frère. Refusant toute explication et fermant son cœur, elle se tient dans les généralités de bienséance; elle qui a banni de sa vie le cérémonial, on dirait qu'elle observe, en écrivant à sa mère, une sorte d'étiquette. Sa vraie pensée éclate dans les lettres qu'elle adresse, avec moins de circonspection, à un ami, lorsqu'elle est sûre de ne pas trouver en lui un Mentor. Voici de quel air dégagé elle décrit ses amusements, à l'époque même où grondait contre les dissipations de Versailles la morale conjurée de la cour de Vienne : « Admirez mon malheur, car les dévotions de la semaine sainte m'ont beaucoup plus enrhumée que tous les bals. J'ai chez moi un concert, tous les lundis, qui est charmant. Toute étiquette en est ôtée.

1. Correspondance avec Joseph II, p. 1, 3, 5, 9, 11, 12, 13, 15, 17. ^ Ces dernières phrases sembleraient confirmer Tautlienticité du catalogue dont il est question plus haut.

J'y chante avec une société de dames choisies qui y chantent aussi. Il y a quelques hommes aimai^les, maïs qoi ne sont pas de la jeunesse... * » Il est visible que les leçons de Timpératrice et les sennons de l'empereur ont faiblement réussi.

La partie la plus gaie, la plus expansive de cette correspondance, est celle qui reproduit la douceur brillante des commencements du règne, Tenchantement des espérances que semblait alors autoriser l'enthousiasme du peuple et le zèle vertueux du jeune roi. Quelques pages restent marquées de cette naïve impression de félicité trompeuse, et comme éclairées de cette lumière si tôt obscurcie : « J'ai eu mardi dernier une fête que je n'oublierai de ma vie ; nous avons fait notre entrée à Paris. Ce qui m'a touchée plus que les honneurs, c'est la tendresse et l'empressement de ce pauvre peuple qui, malgré les impôts dont il est accablé, était transporté de joie de nous voir. Je ne puis vous dire, ma chère maman, les transports qu'on nous a témoignés dans ce moment. Qu'on est heureux, dans notre état, de gagner l'amitié du peuple à si bon marché 1 U n'y a pourtant rien de si précieux, je l'ai bien senti, et je ne l'oublierai jamais ^. » Avec la candeur de son âge inexpérimenté, Marie-Antoinette se livre aux premières délices, au facile enivrement de la faveur populaire; elle boit à longs traits, comme dit le poëte, « ce nectar des dieux, » sans prévoir (et qui l'eût prévu?) en quelle amertume il se tournera. Marie-Thérèse, plus défiante, se laisse gagner elle-même aux séductions d'un triomphe si flatteur pour son orgueil de mère ; elle cède à l'exal-

' 1. A. M. de RoMmbcrg (1775), p. 145. 2. P. 89, 105.

MàRl£-ÀNTaiNBTTB. 469

tation des tèles françaises qui se communique h toute TËurope : « L'univers est en extase, écrit-elle à sa fille. U y a de quoi ; un roi de vingt ans et une reine de dixneuf, toutes leurs actions sont comblées d'humanité, générosité, prudence et grand jugement. Que j'aime dans cet instant les Français I Que de ressources dans une nation qui sent si vivement I II n'y a qu'à leur souhaiter la constance et moins de légèreté ^ » Un écueil se cachait sous ces belles apparences, et bien peu d'esprits en apercevaient le danger. L'antique monarchie, dont les ressorts étaient usés, le pouvoir absolu, qui avait perdu sa force et son assurance, ne se soutenaient plus qu'à la faveur des mouvements bienveillants de l'opinion ; c'était dans ce milieu capricieux, sur une base aussi mobile, que le gouvernement devait prendre dorénavant son point d'appui. Un despotisme condamné, pour se soutenir, à se rendre agréable et à rester popu-~ laire, quelle contradiction 1 Marie-Antoinette ne se doutait guère de la difficulté secrète et du péril imminent; mais sa mère, plus avisée, éprouvée d'ailleurs par de longues infortunes, sans avoir la pleine intelligence des changements accomplis et d'une situation si grave, en avait le pressentiment. Elle a écrit là-dessus quelques réflexions d un très-grand sens. Cherchant à prémunir sa fille et Louis XYI contre les déceptions d'un trop heureux début, elle leur disait : On ne gouverne pas 1

longtemps avec la seule ressource de l'enthousiasme po- j

pulaire ; la clémence et la générosité sont des vertus 1

politiques dont l'effet s'émousse, dont le mérite s'avilit. tt II faut des principes et s'y attacher. » Tout va bien

pour le présent ; « on est fou de vous autres ; j'ai rougi de n'avoir pas fait en trente trois ans de règne ce que vous avez fait en trente-trois jours ; mais il faut soutenir ce beau et merveilleux commencement. Plus la nation espère tout du roi, plus il sera difficile de la contenter. On commence à craindre que le roi ne soit pas ferme, et qu'il n'ait des favoris qui le mènent*. » Marie-Thérèse parle en impératrice qui connaît le métier de régner.

Nous avons vu les contemporains les plus indulgents critiquer avec vivacité le laisser-aller excessif de Marie- Antoinette, son manque de dignité, et surtout son empressement à servir l'ambition ou la cupidité de ses amis. L'impératrice et l'empereur Joseph II avaient trèsbien aperçu ce point faible, cette pente glissante ; ils essayent de retenir la jeune reine, de la mettre en garde contre ses propres entraînements et contre les obsessions étrangères : «Évitez la familiarité, ne jouez pas la commère ; occupez-vous de choses sérieuses , défiez- vous des bas flatteurs *... Modérez votre gloriole de briller aux dépens du roi, d'être affable quand il ne l'est pas, de paraître s'occuper d'objets qu'il néglige. Vous avez, comme reine, un emploi lumineux ; il faut en remplir les fonctions. La politesse et l'affabilité ont leurs bornes ; il faut bien de la distinction là-dessus, et il faut penser à votre situation et à votre nation, qui est trop encline à se familiariser et à manger dans la main ^. » La Bruyère avait dit plus noblement : « Le caractère des Français demande du sérieux dans le souverain. » Mais la reine ne lisait pas La Bruyère.

Page 1