‹ L'esprit public au XVIIIe siècleChapitre 16 sur 161 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Avènement de l'esprit nouveau en 1715. — Le sentiment royaliste en France au lendemain de la mort de Louis XI V. — Premier essai d'une politique libérale. — Effet produit sur la nation. — Vue anticipée de la Révolution de 1789. — T.émoignage de Buvat et de Marais; ce que leurs Mémoires ajoutent d'important à ceux de Saint-Simon, de Dangeau, de Duclos, aux Lettres de la Palatine, duchesse d'Orléans, et aux anciennes informations.

Ce n'est pas une histoire de la régence que nous voulons écrire; c'est simplement une analyse des idées politiques au xYm"" siècle que nous commençons, à l'aide des récents témoignages que Buvat et Marais nous apportent. La régence marque l'avènement d'un esprit nouveau, opposé en tout à l'esprit du xvu® siècle; elle prépare et annonce de loin 1789, elle commence une révolution dans les opinions et dans le$ faits : voilà son caractère, son titre, et, pour l'observateur sérieux, son attrait. Cet attrait se rafraîchit et se renouvelle à chaque document inédit qui vient s'ajouter aux anciennes informations.

Quand le duc d'Antin, dans ses courts Mémoires assez peu lus, nous dit : a Je voyais tout le monde courir au soleil levant; on allait, on venait, on s'assemblait, on réglait tout, on partageait tout ; il s'agissait de changer le goyvernement d'une aussi grande monarchie, » cette

intrigue ambitieuse, que signale avec dépit le courtisan réduit à l'impuissance, n'indique pas seulement une révolution de palais ou de ministère ; quelque chose de plus grave se reconnaît sous cette agitation, et tous alors, grands et petits, avaient un sentiment peut-être confus, mais profond, des conséquences de ce changement où s'évanouissait un passé accablant et glorieux *. On entrait avec un mélange de joie et d'effroi dans l'inconnu, et, suivant l'usage, pour mieux s'étourdir on s'y précipitait. De là cette ivresse de liberté qui tourne toutes les têtes, ce a feu français, » comme disent les mémoires, cette jactance bruyante des opinions qui s'affichent^et se pavoisent, ces plumets au vent et ces cocardes, dont nous parle Buvat, et la manie de politiquer qui a gagné jusqu'aux femmes, « sans en excepter les cuisinières, » ajoute la princesse Palatine^. C'est le mouvement de l'esprit public, l'élan hardi d'un libéralisme irrégulîer, l'apparence semi-révolutionnaire de ces huit années, que je voudrais peindre avec les couleurs vives de la réalité, saisie par des contemporains sincères et intelligents.

Un point à éclaircîr tout d'abord et qui a bien son importance, est celui-ci : Que restait-il de vigueur au principe monarchique, après les excès du despotisme de Louis XIV ? En quel état trouvons-nous la royauté au lendemain d'un règne qui avait duré soixante-douze ans? Avant de nous engager dans cette orageuse période de l'histoire, qui va du tombeau de Louis XIV à l'échafaud de Louis XVI, il n'est pas sans intérêt de savoir ce que la monarchie, réservée à de tels périls, conservait^e

1. Mélanges de la Société des bibliophiles (1^22), t. II, 122, 129.

2. Buvat, t. 1, 234. — Lettres de la Palatine, t. H, 142, 256, 326. J

ressources, et ce que lui gardait d'attachement, après tant de souffrances, la fidélité des peuples.

Aujourd'hui, avec nos idées républicaines, avec notre sévérité souvent injuste pour la mémoire de Louis XIV, nous incUnons à croire que dès 1715 le pouvoir royal, affaibli et détesté, n'était plus qu'un débris tombé des mains d'un vieillard aux mains d'un enfant. Rien n'est moins fondé qu'une telle apparence; le témoignage unanime des contemporains la contredit absolument ; rien ne prouve mieux l'erreur de ces vues superficielles et déclamatoires, accréditées par l'ignorance ou par la passion des écrivains. La joie insultante qui poursuivit les restés de Louis XIV sur le chemin de Saint-Denis n'étail qu'une explosion passagère qui s'adressait à la personne du feu roi, ou, pour parler plus juste, aux dernières années de son gouvernement, et laissait hors d'atteinte le principe même de la royauté. Ces injures, accompagnement des funérailles de tous les pouvoirs français, ces violences cyniques et si souvent calomnieuses que les âmes basses ne se refusent jamais à l'aspect de quelque grandeur abattue, n'avaient pas détruit, même alors, l'imposante impression d'un règne si puissant et si ferme^ et lorsque, peu d'années après, l'inévitable comparaison se fit entre la grandeur du passé et la faiblesse de ce qui avait succédé, par un de ces changements dont notre siècle a plus d'une fois connu la puissance, un retour d'admiration se déclara en faveur d'un gouvernement plus facile à critiquer qu'à égaler : cet enthousiasme renaissant eut pour interprète le plus libre génie des temps modernes. Voltaire. En France, ce ne sont flânais les despotismies gbrieux qui perdent les dynasties.

54 LA RÉGENXE.

Au milieu des imprécations populaires dont le feu roi est l'objet, sous la régence, un sentiment de tendresse éclate, dans ces mêmes foules, à la vue du petit roi Louis XV. C'est ici qu'il faut observer ce que j'appellerai le tempérament politique de l'ancienne France ; il faut voir combien ce fond de royalisme était riche encore à ce moment, et combien on était loin de cette haine ardente, de ces mépris pleins de colère d'où sortit, quatre-vingts ans plus tard, une république régicide. Nous insistons à dessein sur ce fait important qui nous permet d'apprécier la différence des temps et la profondeur du travail révolutionnaire que le siècle devait accomplir dans l'esprit français.

Le règne de Louis XV, destiné à une fin si triste, eut, comme disent les poètes, les plus heureuses prémices. Peu de rois rencontrèrent, à leur avènement, des ' conditions plus favorables et des chances meilleures. Louis XV recueillit le fruit des efforts laborieux de ses prédécesseurs, et leurs fautes mêmes lui tournèrent & bien. La Fontaine a dit sur les grands ce mot profond :

L'univers lear sait gré du mal qu'ils ne font pas.

La France, épuisée par Louis XIV, bouleversée par le régent, sut gré au jeune roi des maux dont il était innocent. L'espérance publique se réfugia dans le règne à venir et y nourrit, comme dans un rêve, ses persévérantes illusions. Par un privilège du sort, dont il devait trop abuser, Louis XV succédait à un pouvoir sans limite avec une immense popularité. Tout concourait à exciter cet élan des cœurs : sa jeunesse, les malheurs de sa race, « le coup de Providence » qui

l'avait sauvé, l'espèce de miracle qui soutenait sa vie, les périls de toute sorte dont l'imagination populaire enveloppait, comme d'autant de fantômes sinistres, ses jours précieux. La beauté singulière du royal enfant ajoutait un charme attendrissant à cette frêle image de l'antique royauté. Par là s'expliquent l'ardeur des acclamations qui saluèrent son passage, les inquiétudes maternelles de la nation tenues en éveil par sa santé délicate, l'effroi causé par ses maladies et le délire de joie que sa guérison fait éclater, comme aussi la curiosité pleine d'amour avec laquelle la France cherche à deviner le caractère du prince et à lire dans les yeux du maître adoré sa propre destinée*.

Le 9 septembre 171S, pendant que le corps de son aïeul quittait Versailles pour Sainte-Denis, le petit roi, conduit à Vincennes, traversait les faubourgs de Paris dans une sorte d'ovation populaire. Quelle différence' entre les deux « manifestations I » Voici comment Buvat et Marais décrivent celle qui accueillit Louis XV : « Le petit roi, tout habillé de violet, suivait la route du rempart, depuis la porte Saint-Honoré jusqu'à la Bastille (sur l'emplacement actuel du grand boulevard intérieur) ; il fut, dans tout le chemin, sur les genoux de madame de Ventadour, pour être mieux vu du peuple qui était infini et qui criait : Vive le roi I II parut beau, bien fait, portant son chapeau de bon air, mais un peu pâle. Il ne se peut rien ajouter à la tendresse et aux acclamations des Parisiens. Le carrosse s'étant arrêté, pour que Je roi pût manger, vis-à-vis de la porte Gaillon, M. le duc d'Orléans fit remarquer au roi l'empressement des

1. Buvat, t. I, 47; Dangeau, XVH, 25; la Palatine, I, 152, If, 364; d'Argenson, Mémoires, t. II, 87.

56 LA RÉGENCEL

habitants de Paris, en lui disant : « Voyez, Sire, combien votre peuple de Paris tous aime, et comme il prend plaisir à vous voir ; il est bon que vous lui en sachiez; bon gré ; ainsi, saluez-le. » A ces mots, le roi salua de la main, et d'une manière riante, à droite et à gauche, tous ceux qui étaient encetendroit en très-grand nombre,, et qui furent tous charmés de la beauté de son visage * . Dans les Mémoires de la Régence, il y a comme une chronique particulière des faits et gestes du petit roi. Mille détails nous sont donnés sur sa bonne mine et son esprit : c'est à qui l'aura vu et pourra dire l'air de force et de santé qu'il prend chaque jour ; c'est à qui débitera les nouvelles qui circulent, les rumeurs et les conjectures accréditées dans l'entourage. Ses moindres espiègleries font le tour des salons de Paris, descendent de là aux boutiques et sur les marchés ; sa mauvaise humeur donne du souci à la ville et à la cour ; l'étranger luimême s'alarme au premier bruit de ses indispositions : « Louis XV est l'enfant de l'Europe, » disait l'empereur. Je renonce à transcrire ici les preuves infinies de cette préoccupation universelle. A chaque page des Mémoires, je retrouve l'écho des conversations du temps recueillies par des observateurs profondément pénétrés eux-mêmes du sentiment public. On remarquera surtout, dans l'abondance naïve de leurs récits, ces alternatives d'espoir et d'abattement que les défaillances de la santé du roi rendaient si fréquentes, et qui secouaient si rudement l'opinion. Les moins éloquents d'entre eux ont des expressions d'une force singulière pour peindre ces folies de la joie populaire dès que la convalescence

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