‹ L'esprit public au XVIIIe siècleChapitre 152 sur 161 · Bachaumont, t. XV · texte numérisé non relu

Bachaumont, t. XV

d'obéir sous Louis XIV. » Le règne de Louis XVI a, en effet, pour caractère d'être un essai de transaction entre les anciens principes et les opinions nouvelles ; c'est la révolution qui commence, sous une forme douce et pacifique. Une différence capitale distingue ce règne de celui qui Ta précédé : sous Louis XV, la lutte des deux esprits contraires et des deux forces rivales s'engage avec acharnement ; c'est le moment laborieux et héroïque du siècle; sous Louis XVI, la victoire appartient à l'esprit nouveau. Le combat se poursuit il est vrai sur quelques points, mais les centres principaux et les plus solides boulevards de la résistance sont entamés ; l'ancien régime, comme une place démantelée, à la veille d'être envahie, consent à capituler. Dès 1774, la cause de 1789 est gagnée moralement. En apparence, l'ancien despotisme subsiste ; en fait, la nation se sent maîtresse d'elle-même et de ses destinées ; elle échappe de toutes parts à l'autorité absolue, au privilège ; elle peut continuer à aimer ceux qui la gouvernent, elle a cessé de les craindre. Son enthousiasme est la forme vive d'une adhésion prompte à se donner, et toujours libre de se rétracter. Ce serait donc se tromper gravement que de voir dans la Révolution une sorte d'explosion violente brisant un despotisme obstiné; il y avait longtemps que ce despotisme, ombre de luimême, s'était dépouillé peu à peu et démuni;, la convocation des États généraux, achevant les concessions déjà faites, consomma le sacrifice.

L'ancien régime a-t-il péri pour avoir cédé outre mesure ou pour avoir résisté mal à propos? C'est la question qui se pose à la chute de tous les pouvoirs en France. Il s'est perdu par l'une et l'autre conduite, en

les mêlant au hasard, en les faussant Tune par l'autre, sans savoir se décider à temps pour une résistance énergique ou pour des concessions intelligentes. Comme il est arrivé si souvent aux passagères monarchies du xix* siècle, le pouvoir s'est ruiné par une série de contradictions et d'inconséquences; comme toujours, c'est l'incapacité des gouvernants, beaucoup plus que le vice des institutions, qui a déterminé la catastrophe. ,

Fidèle à notre plan, nous essaierons de reproduire les traits généraux de cette période en interrogeant les observateurs contemporains. Les sources d'information sont abondantes. Il nous reste à consulter trente volumes des Mémoires de Bachaumontj dont nous avons déjà étudié et fait connaître les commencements. Nous les compléterons au moyen de la correspondance que rédigeait, dit-on, Métra, le président de ces nouvellistes qui tenaient leurs assemblées dans le Jardin du Palais-^Royal, au pied de l'arbre « de €racovie *. » On a publié en £866 une autre correspondance, sans nom d'auteur, découverte parmi les manuscrits de la bibliothèque de Saint-Pétersbourg ; elle contient des pages entières qui lui sont communes avec celle de Métra ; nous réunirons les deux recueils dans

1. Sur oel Arbre, Yoir Métra, t. VllI, 173; t. XII, 71. 11 fut abattu avec le jardin du Palais-Royal en 1782, et sa chute donna lieu a une élégîe eu vers citée par le chroniqueur. — Bien qu'il soit inutile de marquer avec précifiioa le caractère d'un recueil aussi peu important que la Correspondance de Métra, nous dirons qu'il nous semble rédigé dans un esprit impartial, assez semblable à ceki des Mémoires de Bacfaaumont, Métra n^est pas un homme de parti; sa passion, c'est le fajtà-divers. Cet esprit indépendant est visible dans les réflexions que lui suggère la satire de Gilbert sur la philosophie, et dans œtrlaines critiques qu*il attres&e aux eocjclopédistes« Ce que naus avous dit plus haut de Bachaumont s'applique assez bien à ce nouvelliste. (Voir sur Gilbert , t. U , 90. — Sur VEnrydopécKe, t. III, 31.)

cette étude ^ On y peut voir le type de ces nombreux journaux du temps, qu'il ne feut pas, à notre avis, dédaigner absolument, car s'ils fourmillent d'anecdotes frivoles, ils reflètent assez heureusement, par cette négligence et cette légèreté même, certains aspects d'une époque si bruyante et si mêlée.

Un premier fait à noter dans l'époque nouvelle, c'est l'affaiblissement des talents, l'absence ou la rareté des œuvres originales et fortes. Les hommes de génie sont morts ou près de mourir ; entre la grande génération philosophique qui s'éteint dans l'éclat de son triomphe, et la fière génération des orateurs et des hommes de guerre qui se formera vingt ans plus tard, il s'élève une race

1. Un mot sur cette correspondance anonyme. — L'auteur et le destinataire en sont inconnus. L'éditeur^ dans sa préface^ essaie diverses conjectures pour éclaircir ces deux points; mais aucune de ces hypothèses ne nous semble s'imposer par un caractère frappant de vraisemblance. Quant à la correspondance même, c'est un recueil de lettres mises à la poste tous les huit jours à peu près, et sans doute envoyées en Pologne. On sait du reste que c'était alors la mode, en pays étranger, de demander à un chroniqueur attitré un bulletin de Paris: Thiriot, La Harpe et mille autres étaient les correspondants de personnages prussiens^ allemands ou russes. Ces lettres sont un spécimen des nombreux bulletins qui s'expédiaient alors de Paris au delà des frontières. Classées, étiquetées, rangées selon les dates, elles ont passé à la bibliothèque de Varsovie, et de là, en 1795, à celle de Saint-Pétersbourg. Le ton même de la correspondance nous autorise à penser que l'auteur était un homme instruit et sérieux^ assez ami de Pesprit dominant et des nouveautés politiques, mais très-modéré dans son enthousiasme, un conservateur libéral enfin. Il s'afflige des conflits qui s'élèvent entre le roi et la nation, il est partisan de Necker et des réformes, il parle avec convenance de la cour et du gouvernement^ même lorsqu'il les critique; il est plein de prudence et de réserve. Il a peur des excès^ il n'est point révolutionnaire, et s'écrie, en s'adressant aux philosophes outrés : « Beaux esprits, qui méprisez ce que vous appelez préjugés, dite&-nous si vous avez quelque frein plus salutaire pour conserver les mœurs et l'autorité que le respect général pour ceux qui en sont les dépositaires? » — Sans doute aussi que le caractère ou le rang du destinataire imposait cette réserve au correspondant; celui-ci, conmie la plupart des journalistes, avait ou prenait les opinions présumées de son lecteur. (Voir 1. 1, 146, 211, 377, 386, 569; t. II, 169.)

intermédiaire, où la vulgarité domine, malgré de nobles exceptions, race inquiète, fiévreuse, lourdement sentimentale, chimérique avec prolixité ; ce sont les disciples des philosophes. Ceux-là inondent le règne, ils Tagitent du fracas de leurs œuvres médiocres et de leur ambitieuse personnalité. La littérature a perdu en hauteur ce qu'elle a gagné en étendue ; partout régnante, elle abonde dans son propre sens et tourne au lieu-commun ; elle est comme noyée dans sa diffusion rapide et victorieuse. La plupart des livres, écrits dans le goût exalté qui faisait loi avant 1774, ne se composent que de plagiats et de redites * ; encore les livres eux-mêmes cèdentils la place aux brochures et aux journaux. L'esprit surexcité de cette époque s'évapore en productions improvisées, passagères comme la circonstance qui les provoque, comme la curiosité qu'elles veulent satisfaire. « L'incroyable multiplicité des journaux, » signalée par tous les observateurs contemporains, est l'un des traits saillants de cette époque ; n'hésitons pas à y voir une des causes les plus actives de la Révolution. Ils ont achevé en détail ce que les grands coups portés sous Louis XV avaient entamé^.

Aux improvisateurs de la littérature répondent les improvisateurs de la politique ; ces menues productions, qui foisonnent, servent d'auxiliaires à l'engeance des

1. On peut citer : f Alambic des lois, le Despotisme, le Catéchisme de morale républicaine, les Lettres sur Vobéissance passive des soldats, la morale universelle fondée sur la nature, ou Morale indépendante, uu traité sur l'Athéisme, ad majorem gloriam virtutis, à Théopolis, VAn I du règne de la raison. (Bachaumont, t. IX, 161, 255, 262; t. XIX, 115 , t. XX, 232; t. XXI, 62; t. XXIX, 260; t. XXXI, 60.) — En 1-Î74, le commerce de la librairie parisienne était évalué à 45 millions, celui de Londres au quart seulement.

2. Correspondance de Métra, t. II, 130; t. IV, 385; t. V, 103; t. XIII 124 (1775-1777).

faiseurs de projets, qui pullulent. C'est Tère des enthousiastes du progrès matériel, la vogue est aux agitateurs de la perfectibilité illimitée, aux charlatans ofQciels et officieux du bien public. « Dans ce pays, dit Bachaumont, un projet n'est pas plutôt échoué qu'il en renaît un autre *. » Atteints de cette « châteaumanie », comme on l'appelait alors, les ministres nouveaux s'empressent de renverser pour rebâtir ; « il est de principe que tout doit être changé et bouleversé ; » c'est à qui « fera le plus de tapage dans son département. » On demandait à un contrôleur général récemment nommé : Quelle idée apportez-vous? « Ma foi, dit-il, je crois que le plu§ habile ne saurait comment s'y prendre ; mais puisqu'il faut faire parler de soi, je ne puis que culbuter d'un côté ce que mon prédécesseur a culbuté d'un autre ^. » La politique varie ce comme l'atmosphère ; » c'est « une lanterne magique, une procession des ombres chinoises de la foire. » Fatigué de cette montre inutile et de ces nouveautés trompeuses, le public prend de l'humeur contre ces gouvernants qui en flattant ses goûts ne réussissent pas à lui plaire ; il se moque de « ce gouvernement de marchandes de modes, » qui est cependant bien selon son cœur et fait à sa ressemblance ^. « Comment arrive-t-il, se demandet-on naïvement, que les choses de ce monde aillent de travers, tandis qu'il est tant de rêvecreux empressés d'éclairer les peuples et leurs chefs sur les mesures lès plus utiles ? » Le moyen, en effet qu'un peuple s'égare, lorsqu'il a pour se guider « les lumières des rêve-creux I »

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