‹ L'esprit public au XVIIIe siècleChapitre 154 sur 161 · Mémoires de Montbarrey, t. III · texte numérisé non relu

Mémoires de Montbarrey, t. III

2. « On reconnaît une augmentation sensible dans la population de Paris depuis quarante ans. L'abbé d'Ëxpilly y compte 600,000 habitants; M. de Buffon, 6^8,000; M. Moheau, 670,000. On trouve que les proyinces ang^meutent. Au commencement du siècle, la population du royaume étaîl portée à 19 millions et réduite par plusieurs à 16 millions. Elle est aujourd'hui de 20 millions, selon Tabbé d'Ëxpilly, de 22 millions, selon M. de Buffon, et de 24 millions selon les rapports réunis des intendants et Tes* iimelde M. Moheau. » (Bachaumont, t. XI Y, 64. — 1779.)

3. Mémoires, t. II, 29. — Mémoires de Montbarrey, t. III, 220.

486 FIN DE L'AiNClEN RÉGIME.

peindre une société aux.mœurs douces, à l'esprit tolérant, qui s'épanouit dans la liberté, l'abondance et les plaisirs * . Se pourrait-il donc que le mot célèbre de M. de Talleyrand, « quiconque n'a pas vécu avant 1789 ae^ connait pas la douceur de vivre, » — ce mot, si flatteur pour la haute civilisation de l'ancien régime, fût encore vrai, toute proportion gardée, hors des salons de Paris, et qu'en dépit des préjugés de l'ignorance passionnée, quelque chose de « cette douceur de vivre » eût passé dans la société tout entière, et se fît sentir à ceux qui allaient tenter l'épreuve révolutionnaire comme à ceux qui allaient la subir ?

Ce n'est pas seulement le pouvoir qui est gagné ou vaincu par l'esprit nouveau ; l'impuissance et le discrédit du clergé sont aussi la marque distinctive de cette époque. Les conditions morales de la société française sont changées ; l'air qu'on respire éteint les querelle» religieuses qui vingt ans auparavant mettaient les esprits en feu; billets de confession, mandements, constitution ultramontaine, appels jansénistes, tout cet appareil de guerre, usé et ridicule, est relégué avec mépris parmi les sottises d'un passé gothique. Le terrain des anciennes luttes se dérobe sous les pieds des combattants. On lance bien encore, par habitude, quelques anathèmes inoffensifs contre les encyclopédistes ; on dénonce à la police les éditeurs de Voltaire ; mais le pouvoir amortit lui-même l'eflet des rigueurs qu'il n'ose pas toujours refuser; le Parlement ferme les yeux sur des livres matérialistes qu'il eût puni, sous Louis XV, de l'exij ou de la mort; Versailles écoute

1. Mémoires de Malouet, t. I, 76. — Mémoires du comte Betignot, 1. 1, 54, 55.

avec impatience les sermons peu modérés, et le clergé, en défaveur à la cour, impopulaire à Paris, peut encore obtenir des hommages apparents, il n'inspire plus de crainte et ne trouve plus d'appui *. Qu'y a-t-il de vrai dans toutes ces anecdotes scandaleuses qui remplissent les mémoires du temps et dont les plus hauts prélats sont les tristes héros? Elles indiquent au moins l'état de l'opinion et nous expliquent ses haines et ses mépris ; elles nous montrent à quel point s'était abaissés, devant la nation, l'honneur et l'autorité séculaires de l'Église de France ^. En 1792, avant les derniers malheurs de Louis XVI, on remit à la reine un projet développé où l'on discutait toutes les chances qui restaient à la royauté, les appuis sur lesquels il lui était permis de compter. Dans cette revue des forces monarchiques l'Église de France n'obtenait que ces deux mots dédaigneux : (( Le clergé est définitivement anéanti. On ne doit même plus en parler '. » C'est le résumé de nos mémoires *•

1. Bachaumont, t. XXVI, 233; t. XXIX, 81. — Métra, t. II, 174; t. IH, 183. — Correspondance secrète^ 1. 1, 12.

2. Voir Correspondance secrète, t, I, 594; t. Il, 224, 302. — Bachaumont, t. XXV, 9; t. XXVIII, 91; t. XVIIl, 77. — Métra, t. VHI, 187.

3. Correspondance authentique de Marie-Antoinette, etc., p. 270.

4. Nous trouYons dans Métra un état des personnes et des biens du clergé, que le journaliste dit ayoir extrait des ouvrages les plus récents sur la matière ; nous le transcrivons ici : 366,264 sujets ecclésiastiques, séculiers ou réguliers, composaient ce grand corps, dont les revenus fixes s'élevaient à 121,299,500 livres. Voici la répartition des rentes et des personnes, et pour ainsi dire les subdivisions de la feuille totale des émargements ou des bénéfices : « 134 archevêques ou évéques recevaient 4,909,000 livres; 11,850 chanoines, 4,100,000 livres. Une somme égale de 4,100,000 livres était affectée à Tentretien de 14,000 bénéficiers de baschœur ; 800,000 livres étaient réservées à environ 5,000 enfants de chœur. 27,000 chapelains ou prieurs avaient un budget de 8,100,000; celui de 44,000 curés s'élevait à 46 millions. — 40,000 vicaires ne touchaient que 7,700^000 livres; 6,000 ecclésiastiques libres, abbés à petit collet, et parmi

Sous Louis XV, les grands seigneurs, en dépit de leurs faiblesses, avaient conservé une apparence de supériorité, et, si le scandale de leurs désastres militaires ruinait dans l'esprit des peuples Tantique renom de la noblesse de France, les idées nouvelles, dont ils avaient embrassé l'imprudent mais généreux patronage, répandaient quelque lustre sur leur déclin. Vers la fin du siècle, la situation se révéla dana sa réalité périlleuse ; les opinions philosophiques, enhardies par le succès, obéissant à la logique des principes, s'affranchirent d'une alliance temporaire et d'une tutelle inutile; l'équivoque se dissipa, les nouveautés agressives parurent ce qu'elles étaient, et la noblesse eut dès lors à expier l'inconséquence d'une conduite qui jusque-là semblait lui réussir. Soit qu'elle maintînt sa faveur et ses encouragements à des doctrines dirigées contre elle-même, soit qu'avertie trop tard elle les frappât de sa disgrâce, ce brusque changement et cette persévérance, d'un effet pareillement fâcheux, achevaient de la déconsidérer et de l'affaiblir. Aussi, sous Louis XVI, la noblesse a-t-elle perdu ce grand air dont elle gardait quelques restes sous le précédent règne. Si l'on peut juger de l'opinion publique par les journaux qui d'ordinaire en reproduisent l'image assez fidèle, les seigneurs, les princes môme du plus illustre rang, comme en général toutes les puissances aristocratiques ou financières du temps, semblent se disputer

eux 280 cheyaliers de Malte, étaient dotés de 1,735,000 liYres. — Tandis que 35,500 reiigrieux absorbaient 19,555,600 livres, 80,000 religieuses ne coûtaient à l'Église que 16 millions. Les plus mal rentes étaient naturellement les 46,500 religieux mendiants : ils ne sont portés que pour 3,600,000 livres. A cet ensemble ajoutez 61 millions qui représentent le produit des quêtes, des aumônes, et tout le casuel des paroisses, et vous obtenez un total général qui passe 182 millions, » c'est-à-dire près de la moitié du budget de l'État en ce tempt-là. (T. UI, 335.)

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