‹ L'esprit public au XVIIIe siècleChapitre 155 sur 161 · LÀ REVOLUTION · texte numérisé non relu

LÀ REVOLUTION

une renommée d'impudence et lutter à qui tombera plus avant dans le mépris de la nation. Ouvrez les chroniques; il n'est bruit que des infamies de ce qui a un rang, un titre, une fortune. Mais approchons-nous de la limite extrême qui sépare l'ancien régime de la Révolution. Insistons sur ces deux années, 1787, 1788, qui précèdent les chocs violents et les commotions profondes : Quel effet produisait sur les esprits l'attente des changements extraordinaires dont l'imminence était manifeste? De quel œil les contemporains voyaientils s'avancer cet événement à la fois mystérieux et prévu, plein de menaces et de promesses?

En 1788, au milieu de l'anarchie morale qui prélude à la dissolution politique, il est aisé de reconnaître, en écartant les surfaces troublées, un fond d'opinions communes à tous les partis, acceptées par toutes les classes, exprimées dans tous les écrits, et qui forment l'unité de ce mouvement confus. Interrogez ceux qui ont vu et décrit l'état de l'esprit français au moment où, pareil à un amalgame en ébullition, il laissait voir dans toute la force de leur discorde originelle les impétueux éléments, anciens ou nouveaux, qui travaillaient à le décomposer. Trois sentiments, disent-ils, dominaient ce conflit : un désir passionné du changement, a diversifié à l'infini dans son objet et dans ses causes, » la ferme persuasion qu'il était infaillible et prochain, et une confiance sans bornes dans le dénoûment rapide et inofiensif de la Révolution. L'ardeur du désir était égalée par l'enthousiasme de l'espérance; les plus extrêmes divisions de l'esprit public fraternisaient dans un optimisme exalté. Nous n'en sommes plus certes à nous étonner de la fatuité des illusions où s'endort notre pays à l'approche des

m FIN DE L'ANCIEN RÉGIME.

pires désastres, ni de la paissance d'ensorcellement qu'exerce sur des cervelles françaises le seul nom de révolution; pourtant le contraste est si fort entre les riantes prévisions de 1788 et la réalité qui les a démenties, qu'on a toujours quelque peine à comprendre comment un peuple intelligent a pu si étrangement s'abuser, et courir au-devant de 93 la tête pleine d'idées flatteuses et de rêves enchanteurs. Remarquez-le bien, ce n'était pas alors comme aujourd'hui l'erreur factice et intéressée de quelques-uns, c'était la naïve méprise de tous ; on abondait avec l'effusion d'une entière bonne foi dans la joie de ces brillants présages. Providence des grands et des petits, appelée par les privilégiés aussi ardemment que par les déshérités, la Révolution devait résoudre les difficultés, combler les exigences : sa panacée allait guérir tous les maux ; chacun la façonnait à son image et la chargeait de réaliser son uto* pie personnelle. Tout le monde y voyait quelque chose à gagner, personne n'y voyait quelque chose à perdre : loterie magnifique où tous se flattaient d'avoir un bon billet. Il n'était pas jusqu'au parti de la cour qui ne l'invoquât par dépit contre des ambitions rivales, par ressentiment contre le roi et ses ministres, pour se venger d'un dégoût et d'un mécompte ; l'inévitable catastrophe devenait la suprême ressource de ceux-là même sur qui elle allait fondre comme un châtiment, et l'on voyait, dans cette infatuation ridicule des égoïsmes d'antichambre, les « talons rouges » attendre des États généraux l'abaissement du pouvoir central et la restauration de la féodalité.

Le passé était si méprisé qu'on ne s'avisait guère d'y chercher des leçons ; on ne rappelait les dates sinistres

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