LA RÉVOLUTION
des anciennes tragédies de tiotre histoire que pour faire ressortir la différence absolue des temps et des mœurs. Comment d'ailleurs les révolutions ne se croiraient-elles pas originales, ayant la prétention de tout renouveler? Deux siècles s'étaient écoulés depuis la Ligue, et quels siècles! Élevé si haut par une suite admirable de progrès, Tesprit humain allait-il brusquement retomber en pleine barbarie I On avait changé et perfectionné tant de choses depuis le xvi® siècle : on avait adouci les mœurs, orné les esprits, embelli la vie ; la société, transformée par des arts ingénieux, s'était revêtue de brillantes apparences. On s'imaginait que ce travail habile avait atteint et entamé dans son essence la nature même^ l'immuable fonds de sauvage perversité; on allait se convaincre que, si les prétextes changent ainsi que les victimes, la puissance de scélératesse dont les passions en délire sont capables reste entière, et que tout le progrès accompli consisterait à remplacer le fanatisme religieux par un fanatisme sécularisé.
A l'appui de leurs prédictions favorables, les philanthropes citaient l'exemple de la Fronde : quelle différance, disaient-ils, entre cette guerre parlementaire à demi-sérieuse et les sanglantes tragédies de la Fronde I Si l'adoucissement des mœurs, déjà sensible sous Louis XIII, avait en cinquante ans mitigé et pour ainsi dire civilisé la fureur des partis, que ne pouvait-on pas espérer du degré de civilisation où la France deLouis XVI était parvenue I On professait donc une foi absolue dans les heureux effets de la tolérance, de la liberté, de l'humanité, dans le progrès et la diffusion des lumières, dans toutes les vertus aimables qu'une longue et délicate culture avait développées chez nous et qui ont trop sou-
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vent prouvé que si elles honorent et charment les sociétés, elles ne les défendent contre aucune espèce d'en-
nemis *.
On a souvent agité la question de savoir si la Révolution de 1789 était inévitable, et Ton répond ordinairement par l'affirmative. Les contemporains sont d'un autre avis; selon quelques-uns, non-seulement l'explosion révolutionnaire n'avait rien de fatal en soi, mais le succès n'était pas même probable. Le duc de Lévis va jusqu'à dire ceci : « L'homme instruit et impartial qui soumettrait au calcul des probabilités les succès de la Révolution trouverait qu'il y avait plus de chances contre elle que contre le qui ne de la loterie ; mais le quine est possible, et malheureusement cette fois il fut gagné *. » Nous croyons qu'on ne voyait pas assez clairement alors les causes lointaines et profondes qui précipitaient la crise, et qu'aujourd'hui on ne voit plus aussi bien les moyens qui restaient delà conjurer. Cette question, d'ailleurs, est insoluble dans les termes trop généraux où presque toujours on la pose ; il faut avant tout préciser deux choses : le sens qu'on attache au mot Révolution et l'époque où se marque le caractère de l'irrésistible fatalité.
Une illusion très-commune en histoire, c'est de considérer le soulèvement de 1789 comme un fait unique, exceptionnel, comme un accident perturbateur de l'existence nationale. Trompés par la longue tranquillité des règnes de Louis XV et de Louis XIV, nous nous
1. Souvenirs du comte Mathieu Dumas, 1, 426. — Mémoires de Sé^ gur, 1, 23. — Mémoires du prince de Ligne (t. III, 76), du marquis de Ferrières (1, 2), du marquis de Bouille (1, 67, 70), de Mallet-Dupan (1, 155). — Souvenirs du duc de Lévis, p. 311, 319.