‹ L'esprit public au XVIIIe siècleChapitre 157 sur 161 · Souvenirs, p · texte numérisé non relu

Souvenirs, p

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persuadons que Tétat de Tancienne France était aussi paisible que le nôtre est agité, nous croyons qu'une altération grave est survenue dans la loi qui règle nos destinées : rien n'est moins conforme à une exacte connaissance des choses. Depuis le XIV® siècle, c'est-à-dire depuis que notre pays a pris forme et consistance, son développement nous présente une série de crises intérieures, d'une extrême gravité, séparées par des intervalles d'activité réparatrice et de paix féconde. Tel est l'aspect vrai, le juste point de vue du passé de la France : l'âme tragique et passionnée de la nation éclate en éruptions périodiques qui, couvrant le sol de débris, y sèment des gerïnes de renaissance. Attachés aux flancs d'un volcan que nous remontons et descendons sans cesse, notre vie se passe tantôt à finir, tantôt à recommencer une révolution. Toujours il y a dans l'air quelque menace d'o-* rage ; une catastrophe toujours possible et plus ou moins rapprochée plane sur la sécurité passagère des établissements les plus solides en apparence et des époques les plus fortunées. Loin d'être un fait anormal et solitaire dans sa puissante originalité, la Révolution de 1789 continue donc la série des phénomènes semblables qui remplissent notre histoire ; elle marque le point culminant de la série ; c'est la plus haute cîme oîi l'élan révolutionnaire ait encore atteint ; elle domine de toute la supériorité du xvin® siècle les révolutions des époques semi-gothiques qui l'ont précédée.

De tout temps, l'agitation intermittente, avec ses crises plus ou moins fortes, a été le fond de notre vie nationale ; dans cette fièvre l'esprit français a grandi : il faut chercher là, et non ailleurs, la vraie fatalité révolutionnaire qui domine notre histoire, c'estr^-dire la

loi que notre caractère et nos passions nous imposent, loi qui s'inscrit en traits permanents dans le retour prévu de nos désordres, dans la logique de nos caprices. En se fondant sur ce principe général on peut soutenir que les abus du despotisme monarchique et Taffaiblissement des classes supérieures devaient provoquer, de toute nécessité, une révolution, puisque telle est chez nous laforme obligée du progrès, le prix dont il faut payer les innovations les plus utiles. L'assertion demeure vraie, en un sens plus restreint, si l'on entend que l'insuffisance du dernier roi et les fautes de son gouvernement rendaient certaine la catastrophe; il y a, en .effet, un moment, facile à déterminer, oti la situation, empirant chaque jour, ne souffre plus de remèdes. Mais si Ton prétend, d'une façon abstraite, sans tenir compte du génie personnel des princes et de la conduite de leurs ministres, que la révolution ne pouvait être ni atténuée, ni prévenue, ni différée, et qu'une invincible fatalité de décadence et de ruine poussait la monarchie, dès 1715, ou du moins dès 1774, à l'abîme qui l'a engloutie; si l'on soutient que tout le travail du siècle, ses nobles ardeurs et les lumières de sa raison épurée le poussaient forcément sur l'écueil où s'est brisée cette fière civilisation, c'est là une hypothèse inadmissible que dément l'étude des faits et que le sentiment des contemporains contredit.

Ceux-ci, qui voyaient les choses de près et non à travers des récits déclamatoires, savaient combien la monarchie ébranlée conservait encore de ressources ; ils ne doutaient pas qu'un sage et ferme emploi de ces moyens ne réussît à la sauver. Quelques-uns vont jusqu'à dire que sa cause n'était pas perdue, même au matin du

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10 août ' : il était bien tard alors et cette opinion nous semble hasardée, mais il est sûr qu'avant l'époque où la royauté laissa l'armée se fondre entre ses mains, tout lui était possible; elle restait maltresse des événements. Avec quelle facilité, vingt ans auparavant, Louis XV, roi méprisé et détesté, avait fait un coup d'Etat, « une révolution h la turque, » comme on l'appelait alors I Et, cependant, ni les grieË, ni les ressentiments, ni les lumières ne manquaient en 1770 1 Avec toutes ses fautes, en dépit de sa déplorable faiblesse, il fallut trois ans à Louis XVI pour consommer une déchéance dont il était le principal ouvrier ; il mit tout ce temps h descendre d'un trône d'où l'on tombe aujourd'hui en quelques heures. La monarchie en 1789 avait encore pour elle le cœur des Français ; trahie par l'incapacité de ses défenseurs, elle se soutint par sa force propre, et, durant trois années de révolution, résista à tous les assauts de ses ennemis. C'est le destin de la royauté en France, non d'être vaincue, mais d'être livrée. «Avec l'ensemble de conduite qu'on tint, dit M. de Montlosier, le bouleversement aurait pu s'effectuer de même dans un état parfait *. » Rien de plus juste, et le comte de Vaublanc achève la vérité de cette remarque par un axiome que l'histoire du xix' siècle a pleinement conr firme : « En France, c'est toujours le cbef de l'Etat el ses ministres qui renversent le gouvernement '. »

Quelle légèreté de croire que des événements doni rien n'a gêné le cours, que des passions sans frein comme sans scrupules auraient décrit la même évolu-

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