LES MÉMOIRES DU TBMPS
aux maitls du comte de Saxe \ Fontenoy^ RaucoUx^ Laxirfeld semblent réveiller l'esprit et les traditions militaires du siècle précédent. Saluons Téclat des derniers beaux jottrg qui aient brillé sur Tancien régime.
Dans l'intervalle qui sépare la paix de 1748 de la guerre de sept ans, la facô des choses commence à changer. La royauté, dégradée par le gouvernement des favorites^ insulte au.t espérances et à la fidélité dea peuplesi L'opposition parlementaire s'aigrit, les querelles du jansénisme ^'enveniment; la philosophie, for>« tifiée par l'exemple de l'Angleterre et par l'irritation croissante^ pose avec audace des principes absolus et soulève des questions radicales. L'Esprit dn loti a paru ; VSncyûlôpéHë se fonde; Rousseau et Diderot entrent dans la célébrité; Voltaire^ longtemps incertain entre la flatterie et l'agression^ va se ûxer à Genève dans l'exil et dans la liberté» Led signes avant^coureurs d'une révolu^ tion éclatent aux regards pénétrants ; nous touchons à l'époqiie décisive 6t caractéristique du xvjii* siècle*
Voil& les traits distinctifs et 5 pour ainsi dire, Ici trois moments principaux de cette seconde période^ moine connue peut-être que lès autres, parce qu'elle est Comme obscurcie et cachée à nos yeux par la gloire dé l'époque philosophique qui lui à succédé. Les documente cependant ne manquent pas pour la bien connaltroi Nulte époque n'est plus fertile en Mémoires sérieux quê cet intervalle de trente années, qui forme la transition entre les agitations de là régence et le mouvement révolutionnaire de la seconde moitié du siècle.
Au premier rang, par la date et l'importance, se pla* cent le Journal de Barbier et les Mémoires du marquis d'Argenson* L'avocat Barbier est le digne successeur de
Marais dans la Chroniqtie de Paris auxviii* siècle. Esprit moins élevé et moins fin que son devancier, il est comme lui attentif et curieux, il abonde en amitiés et en relations de toute sorte ; il passe sa vie dans le monde du Parlement, dans les ardeurs de cette opposition à la fois irrégulîère et légale qui a travaillé avec une énergie passionnée à ruiner le despotisme en France. D'Argenson, homme de théorie, candidat perpétuel au ministère, a un pied à la ville et un autre à la cour ; il fréquente le pouvoir et les philosophes, il observe les évolutions de la politique régnante et Tessor libre de l'esprit public : nul, à ce moment, n'a pénétré plus avant que lui dans les profondeurs de la pensée du siècle, nul n'a jugé de plus haut l'incurable faiblesse de ce qui penchait vers sa ruine et la puissance des idées modernes. Dévoré du besoin d'agir et se dédommageant de l'inaction par le rêve, on ne peut lui refuser le génie du pressentiment en politique* C'est ji'un point de vue tout différent que le duc de Luynes, dans les dix-sept volumes de son Journal, re^ garde et décrit les événements contemporains. Courtisan accompli, il a Versailles pour horizon, et pour objet d'étude l'étiquette. Luynes est le Dangeau du règne de Louis XV. — A côté de ces Mémoires il s'en trouve un certain nombre d'une importance moindre, mais qui ont ce mérite de compléter les premiers sur des points précis et intéressants. Telle est, par exemple, la Correspondance de Louis XV avec le maréchal de Noailles ou avec les agents secrets de sa diplomatie particulière; tous ces écrits nous aident à pénétrer l'énigme du caractère royal ainsi que les intrigues qui se nouent dans les petits cabinets de Versailles à Tépoque des premières amours du prince, avant l'ascendant vainqueur de ma-
dame de Pompadour. L'ensemble de ces informations, puisées à des sources très-diverses, fortifiées et contrôlées par leur rapprochement même, embrasse, on le voit^ la société et l'opinion dans leurs éléments les plus variés : adressons-nous d'abord à l'avocat Barbier, qui continue jusqu'en 1763 la Chronique du bourgeois de Paris, commencée par Buvat et Marais en 1715.
La vie et le caractère de Barbier.
Barbier est né à Paris en 1689. Il avait par conséquent quelques années de plus que Voltaire, les deux d'Argenson et le duc de Richelieu, nés, les uns en 1694, les autres en 1696. Le père, le grand-père et l'oncle de notre chroniqueur^ gens de mérite et de bonne renommée, avaient appartenu au barreau de Paris \ Barbier cite dans son Journal l'éloge que le premier président Portail fit de son père, lorsque celui-ci mourut en 1735 : (( Au milieu de sa science et de ses talents, la modestie la plus sincère et la plus parfaite semblait être peinte sur son front; un caractère de douceur et de simplicité prévenait en sa faveur. » — Ce Barbier, qui fut ainsi loué en plein Parlement, était célèbre pour l'étendue et la sûreté de sa mémoire. Ayant quitté la plaidoirie en 1721, il tint le premier rang comme avocat consultant, et fut nommé successivement chef du conseil du garde des sceaux d'Argenson, de la princesse de Conti et du duc d'Orléans. Doué d^une prudence qu'il a léguée à son fils, il refusa en 1731 d'être bâtonnier pour ne point se mêler aux querelles de son ordre avec la cour. Ajoutons qu'il
m LE MINISTÈRE t)B FLEORY.
était marguillier de Saint'-Séverin, sa paroisse, et qu'il avait des armoirieà : il portait d'argent fretté de six pièces de sinople et un chef de gueules chargé dé trois grelots d'or*.
L'auteur de ce Journal entra au barreau eu 1708. Jusqu'ea 1771, époque de sa mort, il resta inscrit au tableau de l'ordre des avocats près le Parlement* Ma* thieu Marais siégeait au banc des anciens (il y avait douze bancs) quand Barbier prit rang parmi les jeunes. Barbier ne plaidait pa^, il aidait son père et lui succéda dans la consultation. Sa famille avait établi rue Galande un cabinet d'affaires, dont la solide clientèle datait du siècle précédent. N'oublions pas que cette profession d'avocat consultant, différente'de ce qu'elle est aujourd'hui, était une sorte d'agence dommerciale et judiciaire qui créait à l'homme de loi de nombreuses relations et le plaçait dans l'un des centres les plus actifs du mou' vement de Paris.
En 1750 il prit part, comme notable, à l'élection des échevins et du prévôt des marchands ; cela prouve qu'il faisait quelque figure dans la bourgeoisie de la rive gau** che, car les notables étaient élus eux<-mômes par leurs quartiers respectifs ^* Barbier, parmi cette foule de relu*
1» Journal) t. n> 32» 162; t. Itl) 46» Le grand-père du chroniqueufi né en 1630, mort en 1678, est cité comme une autorité par maître Lucien SoefVô dans ses Questiûns notables (1682). D'autreê avocats du hom dfe Barbier n'avaient aucun lien de parenté avec Tauteur de ce journal : le plus célèbre est Barbier d'Aucourt, né à Langres en 1641, mort en 1694, critique mordant et ennemi de* Jésuites. On rappelait ravocat Sâcnts, parce qu'un jour visitant une expoèition de peinture dans Une église dei jésuites, il eut le tort de laisser échapper cette exclamation en latin : Si îocus est sacrUâf quare eoùponitis?
2» T» IV) 460» -^ Voir en outre, pour le détail de tOUâ Ces faitsi la No« tice de M. de La Villegille dans Tédition de la Société de l'Histoire de France (1847).
tions que multipliaient les affaires, compta d'illustres amitiés : c'est le premier devoir et, si je puis dire, la clientèle iiécessaire du chroniqueur. Il connut M, de Morville, que Voltaire, quelque part, a imploré et re»meroié en beaux vere, le président Nieolaï, le maréchal de Saxe, le comte d'Argenson, frère du marquis philoiqpbe, et qui fut plus longtemps que lui ministre. Le Journal nous apprend, comme un événement, qu'il donna un jour h souper à une Excellence ^ Tout cela lui faisait, en résumé, une bonne situation d'observa^ teur, et c'est sans doute parce qu'il avait à la fois le goût et la facilité d'observer que Tidée lui est venue d'écrire ses Mémoires.
Barbier est trôs^^obre et très-réservé en ce qui le con* oerne personnellement ; rien n'est plus étranger & sa manière que le genre moderne des confidences : il fait le Journal de tout le monde, excepté le sien. Ce qu'on sait le mieux de lui, c'est ce qu'il pensait sur la religion et sur la politique. Quelques traits jetés incidemment nous donnent à supposer qu'il était d'une santé robuste et qu'il aimait le plaisir; ses opinions ne démentent pas oette ûonjecture, car elles sont bien souvent d'un épicu-> pien Ml se laissé aller aussi à nous dire qu'il a fait « une promenade aux obamps dans un fiacre bien fermé; » une autre fois il se vante d'une paternité probable (il était resté célibataire) ; aussi Usons-nous sans étonne^ ment sa réponse aux esprits chagrins qui blâmaient le roi d'avoir une maîtresse : « Mais qui n'en a pas '? »