‹ L'esprit public au XVIIIe siècleChapitre 31 sur 161 · T. IV · texte numérisé non relu

T. IV

Comme tout bon bourgeois, il avait sa petite maison hors barrière, où il allait oublier la rue Galande et la place Maubert. An prix de 4,000 livres il avait acquis le droit d'occuper un logement sa vie durant dans le château de Madrid, avec jardin, remise, hangar et écurie. C'était là sa guinguette.

Nous n'en savons pas davantage sur sa vie, qui paraît avoir été simple et exempte d'intrigues, fort affairée avec des intervalles d'épicurisme, relevée d'ailleurs et égayée par ce goût d'observations journalières et par le plaisir indépendant de juger à huis clos les hommes et les choses. Barbier était de ceux qui n'osent pas toujours dire leur avis tout haut, ni même entre amis, mais qui du moins en ont un et savent s'y tenir. Ce qu'il n'osait exprimer en public il le confiait à son papier. Il y a deux sortes d'auteurs de Mémoires : il y a les chroniqueurs passionnés, d'une véhémence ou d'une aigreur intéressée, dont la personne, les idées, l'ambition sont fortement engagées dans les événements en train de s'accomplir, et qui prennent à partie les contemporains comme des ennemis ou des rivaux ; Saint-Simon et d'Argenson lui-même sont de ceux-là. Il y a les simples curieux, que le spectacle attire et qui ne demandent à leur Journal que la satisfaction du barbier de Midas ou le plaisir plus noble, vanté par Horace et cher àLucilius : ce bonheur de pouvoir dire son mot et d'épancher son cœur dans la plus secrète des intimités, celle de l'écrivain avec lui-même, et en vue de cette vague postérité qu'on ne désire pas et qu'on n'est pas sûr d'avoir pour public posthume. De ce nombre est Barbier, en compagnie de Buvat et de Mathieu Marais.

Quand il mourut, en 1771, il comptait soixante-trois

ans d'exercice dans sa profession. Il était le troisième sur le tableau de Tordre par rang d'ancienneté. Il fut enterré, comme son père, dans la cbapeUe du Saint- Sacrement, à Saint-Séverin ; mais il n'avait point été marguillier, et son Journal dit assez pourquoi. Il quitta la plume de chroniqueur en 1763 ; c'est donc quarantecinq ans, près d'un demi-siècle, que son Journal embrasse, depuis 1718, avec de rares lacunes qui portent sur une bonne partie des années 1719, 1736 et sur quatre mois de 1739. A sa mort, il légua le manuscrit du Journal à un parent. Barbier d'Increville, prêtre, docteur en Sorbonne, chanoine de Verdun et conseiller clerc au Parlement de Paris, où il avait acheté, en 1768, la charge du fameux abbé Chauvelin, l'adversaire triomphant des jésuites. Barbier d'Increville, qui fut conseiller de grand'chambre en 1784 (il était né en 1742), survécut à la Révolution et à bon nombre de ses anciens collègues, tombés sur l'échafaud. Il mourut en juillet 1830, plein de vénération pour l'illustre corps auquel il avait appartenu. Possesseur du manuscrit, il y a biffé quelques lignes peu canoniques et s'est contenté d'y glisser des notes sur les parlementaires, ses anciens collègues *. Parmi ces notes , quelquefois curieuses dans leur laconisme, il y en a une sur le chroniqueur lui-même : « J'ai connu l'auteur de ces Mémoires à l'âge de quatre-vingts ans ; ce n'était pas un homme de parti ; il jugeait avec beaucoup de sagesse et de modération. )>

Cette réflexion du premier lecteur de ces Mémoires sera confirmée par tous ceux qui les liront après lui.

1. Après la mort de Barbier d'Increville le manuscrit passa à la Bibliothèque impériale.

Barbier est un homme sage et modéré^ un juge équitable, et ce bon sens impartial, il en fait preuve non pas seulement à quatre-vingts ans, mais dès sa jeunesse. Pendant quarante-cinq ans, de 1718 à 1763, Barbier n'a pas changé ; une telle fidélité d'opinion commençait à devenir un mérite. Cela donne à sa chronique un caractère d'unité morale, tout d*abord sensible, cela lui gagne aussitôt notre confiance. Il en est des livres, et même des journaux, comme des hommes; la grande condition, pour prendre crédit et autorité, o^est de ne pas se démentir. Ce caractère n'est pas le seul. Avant de consulter le témoignage que nous apportent ces Mé** moires, ei^aminons, comme nous l'avons Mt pour Buvat et Marais, la qualité du témoin. Quels sont donc les traits distinctifs de notre chroniqueur parmi les auteurs de chroniques si nombreux au xvrn' siècle? On peut les signaler d'un mot : l'esprit qui domine dans Barbier, c'est l'esprit bourgeois.

Mais, dira«*t-on, Buvat et Marais ne sont-ils pas aussi des bourgeois de Paris? Dans l'ancienne France, sous Henri IV, comme sous Charles VII et Charles VI, nombre d'historiens n'ont-ils pas exprimé et personnifié l'esprit de la bourgeoisie, tel qu'il était de leur temps? Sans contredit; mais je n'en connais point, ni au xviif siècle ni auparavant, à qui cette qualification, dont on abuse, s'applique à meilleur titre. Il y a en effet, dans Tesprit bourgeois, des nuances qui varient avec la position, la fortune, l'éducation. Buvat et Marais ont bien des traits de ce caractère : mais Buvat, timide et pauvre, est plus voisin du peuple que de la bourgeoisie; Marais^ libre penseur, assez bon écrivain, se met hors de pair; il est plus savant, plus fin que le bourgeois de Paris.

L'AVOCAT BARBIEB. 177

Barbier, au contraire, c'est le vrai bourgeois du xvui" siècle, c'est lui qui représente le plus fidèlement, avec son mélange de bien et de mal, le juste milieu de l'esprit français.

Qu'est-ce, à vrai dire, que l'esprit bourgeois? A quelles marques le reconnaître ?

Le fond de cet esprit est la liberté prudente et la sagesse égoïste. D'humeur frondeuse, ennemi né du courtisan, on sent, dans les plus grandes audaces de sa verve critique, la frayeur de tout ce qui ressemble et de tout ce qui a succédé à la Bastille. Il saisit d'un regard sûr et prompt les ridicules et les fautes des gouvernements, mais trop souvent il lui manque l'intelligence de ce qui est élevé et généreux. Il est sujet à voir les choses par leurs moindres côtés. Quelle que soit d'ailleurs Topinion qu'il professe sur la politique, celle-ci n'est pour lui qu'un objet de luxe, un brillant ou amusant superflu qui ne doit jamais porter atteinte au nécessaire. II a pour règle suprême de tout sacrifier à la stabilité, dont il a besoin, et de préférer tout au désordre, qui gênerait ses plaisirs ou mettrait en hasard ses intérêts. Une fatahté ironique veut qu'il détruise bien souvent ce qu'il prétend conserver. Sur les grandes scènes de ce monde, pour lesquelles il n'est point fait, il joue lerrôle d'un perturbateur sans le savoir et d'un révolutionnaire malgré lui.

Les violences, les illusions, l'enthousiasme populaires ne sont pas dans le tempérament de l'esprit bourgeois. Le fond de réserve des énergies nationales qui réside au sein des masses, à l'état brut et primitif, s'atténue, s'affaiblit en passant chez lui, à travers les raffinements et les délicatesses de l'éducation ou du bien-être. Moins sujet à se méprendre sur la valeur de ceux qui le gou-

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vernent, il n'est pa« uon plus capable de ces fortes passions qui fondent les renommées politiques ouïes renversent ; ces puissances conservatrices ou révolutionnaires qui décident du sort des États, qui les élèvent ou les précipitent, il ne lui appartient pas de leur donner rimpulsion. Il n'est ni aussi secourable ni aussi temble qee le peuple aux gouvernants. Sa vraie fonction est d€ réveiller, aux époques languissantes, l'opposition découragée, et de dissiper les prestiges dont le pouvoir éblouit les multitudes, comme aussi d'amortir, à la façon d'un corps mou qui résiste par sa mollesse même, la furie populaire et les impatiences des novateurs.

Eh bien 1 tous ces traits, le Journal de Barbier nous en présente une image naïve.

Le Journal de Bafbier J.

Barbier a de la droiture et de la sincérité ; c'est un honnête homme clairvoyant, qui n'est pas dupe de la sottise fastueuse des grands et de leurs bévues en politique, mais qui ne ferme pas non pfus les yeux à l'évidente injustice de certaines oppositions intéressées. Il y a en lui quelque chose de la perspicacité du moraliste ; à force lie voir les hommes et de les étudier de près en faisant leurs affaires, il apprend à les juger; sa profession lui ouvre des jours imprévus sur les replis du cœur humain, et ce

1. Première édition en 4 \olumes (abrégée) j par la Société de THistoire de France, 1847. — 2^ édition en 8 volumes (complète), Charpentier, éditeur, 1857. C'est cette seconde édition que nous avons suivie.

LE JÔUMaL m ÔÂRÔffiR. 179

n'est^ pas à lui que les fromïeuTs ni les courtisans en poupron* eonter. « II est certain, dit-il, que dans les affaiiFes de pttvû 3 y a toujours de la fourberie *. » Ailleurs il a ipâcé M-toême son portrait en rendant ce té- BQfoîgnage à Yûtk de ses cotttemporaims, figurant modeste dans la pièce mêlée que le Journal raconte : « C'est un homme d'esprit qui n'est outré dans aticun sens *. » Ce sont là, en effet, ses hommes, et ce point de vue est bien celui où il s'est placé lui-même.

Ba^^ochien de naissance et d'esprit. Barbier n'a point cette hardiesse de parole et de conduite qui commençait à donner au barreau de Paris une couleur en politique. Il est plus bourgeois qu'avocat. A la suite du Parlement, les avocats s'engageaient avec vivacité dans les luttes soutenues contre la cour. Il ne leur déplaisait nullement de jouer lé rôle d'assembleurs de nuéfes dans ces orages. Aux jouT^ de crise, ils refusaient de plaider, ils rédigeaient des mémoires et des protestations en faveur des opposants, quels qu'ils fussent. Comme dans tous les corps un peu nombreux , il y avait le parti des jeunes et des impatients, ceux, dit Barbier, qui, n'ayant rien à risquer, avaient tout à conquérir ; ceux-là, prépondérants par la violence et par le bruit, attaquaient, sous Flenry, la bulle Vnigenitus, le concile d'Embrun, les édits royaux, faisaient ragé pour lé jansénisme ou contre le pouvoir absolu, et poussaiérit aux mesures extrêmes le corps en-* tier ^. Il y avait aussi le bataillon des prudents qui se taisait, tergiversait, s'abstenait ou suivait à regret. Bar-

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