‹ L'esprit public au XVIIIe siècleChapitre 33 sur 161 · LE JOURNAL DE BARBIER · texte numérisé non relu

LE JOURNAL DE BARBIER

fit mander en cour, à Versailles, et sut toucher la fibre sensible en les accueillant avec des égards très-marqués : « Il leur dit au nom du roi qu'ils étaient les défenseurs des droits de la couronne, que le roi les assurait de sa protection en toute occasion,' et que pour lui il les priait de compter sur son amitié *. » Ce succès les enfla, ils se crurent d-importants personnages dans TÉtat et sortirent de leur ancienne modestie pour n'y plus rentrer. « On les appelle le « corps glorieux » , dit Barbier qui ne prend qu'avec regi'et sa part de cette gloire. La pré-

somption et l'orgueil sont aujourd'hui le caractère général du barreau de Paris *. »

Quand on est si ouvertement du bord des gens tranquilles, on ne hait pas le pouvoir, qui assure la tranquillité. Barbier tient, en effet, pour l'ordre et pour tous les moyens de le maintenir. Il est autoritaire ; c'est le fond même de l'esprit bourgeois. Il a le tort d'accepter la théorie ou plutôt la pratique des coups d'État, cet empirisme de la politique : « Il est certain, dit-il, que dans ces sortes d'affaires, ceux qui ont la force en main doivent coup sur coup entreprendre des actions publiques et violentes ; cela, il est vrai, anime les braves, mais comme le plus grand nombre est des craintifs, cela intimide la plupart^ déconcerte leurs menées et rompt les

2. T. Il, 40, 334. — 'Voici comment Barbier décrit l'état du premier avocat de Paris, Normand, en 1745 : « Il avait pour 20,000 livres de conseils par an, outre le courant de son cabinet; 4 à 5,000 livres de rente qu'il avait conservées de soii patrimoine, et un ^ros revenu qu'il s'était fait en rentes viagères; en sorte qu'il jouissait de près de 50,000 livres de rentes. Garçon, il dépensait à proportion. 11 y avait peu de gens plus magnifiques que lui en logement, en meubles, en équipages et pour la dépense de la table. 11 y aVait chez lui un. concours de gens" du premier ordre, comme chez le plus gros seigneur... » (T. IV, 53.) .

de ^aeh^ distribuées Iprs des réydtes du Psvlmmi% il s'exprime avec aussi peu de scrupule : ^( On dit qu'il y a plus de vingt lettres de cachet (pour exiler les oppor sants). .. Cette politique est jusle ^e^t i^écc^ssaire pour assurer ^a^torité du souverain. »

Il ne s'a^t point avec lui de drpit ni de principes ; tout se réduit à, une qtuestion d^ (Conduite ; m Je n'ai point a,p|>rouv^ la politique du Pafkment, ppce que quand oipi se mutine à |l'e&tréme ^coutrje son jçaçLître, quelque raison qu'on ait a^u fond, o^. meX le soviveraân dans h nécessité de pousser les choses i l'exc^ de son .côté, et l'on vmi le mal bien plus s^mx^ qu'il ij^'étaitet 1^ remède bien plus .difficile. » Ailleurs il dit la même chose d'ime fiLÇQiji plMS pittoresque : a ^^ géi^^éj'al, il est toujouiTS da^ngereux à un sujet de jouer avec son n;iattre ; il ne faut pas jouef de son mieux^ ,crainte qu'il ne se fâche et qjiii'il ne jette les.cw'tes ^u açz S » Nqus sommes encore loin ide la maxime révolutionnaire : l'insurre^ion est le pkts saint des deyoirs I

jNe soyons pas surpris s'il^raint le peuple et s'en défie; m Jl jfai^ éviter de laisser le peuple se déranger, on a trc^ de peine à le réduire. . . Rien p'^st plus .à redouter que le tuipulte du peuple de Paris , surtout .quan4 il y a un parti formé. On ne saurait acheter trop cher la tranquillité publique ^. » Son respect pour l'autorité le xend indulgent aux faiblesses du prince. Il me s'émeut pas facilement de ce qui lui semble un cas très-yéniel, et il se garde biBn de cyîer au scandale à tout propos. Épicurien lui-mtoie, il ne défend à personne l'épicï^risme. Bien plus, il s'étonne,

i. T. I, 17; t. V, 334; t. II, 151, 346; t. V, 274. 2. T. 1,351, 420; t. 11,55.

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U s'i&digQe de la clameur soulevée contre Louis XY et 666 maîtresses. Madame de Mailly est déclarée favorite : « Tant im&îix, diuil, le commerce des femmes et des plaisirs formera le génie et les sentiments du roi '. » On a fait des vers sur la marquise de Pompadour, a on a tiré SUIT ses appas ; » Barbier est scandalisé, mais de la satipe seule : a U faut avouer que cela est bien insolent. Il suffit que le roi soit attaché à une femme pour qu'elle devienne respectable à tous ses sujets ^. » Un courtisan oe dirait pas mieux. Ses plus grandes malices, quand il en commet, sont dans le genre de celles-ci : a Nous avons un roi qui fatigue beaucoup son tempérament. » Barbier est un sujet d'humeur commode, et sa rai* son ou son excuse la voici : a Sur vingt seigneurs de la cour, il y en a quinze qui ne vivent point avec leurs fenam^ et qui ont des maîtresses ; rien n'est même si 0omsmm à Paris entre particuliers ; il est donc ridicule de vouloir que le roi, qui est bien le maître, soit de pire condition que ses sujets et que tous les rois ses prédé*eesseurs ^. » Cette apdogie de Louis XV ne fait guère Vééiùge du .siècle, ni même du panégyriste.

OU^uc est, chez Barbier, l'esprit de fronde et d'oppositiofi qai ne manque jamais dans un bon bourgeois de iraee pairisienne? Cet esprit-là se réveille et se donne carrière sur deux points : la religion et les finances. L'argent, qui est le nerf des gouvernements, est aussi le eôté déiicat par <aù l'opposition bourgeoise pénètre et fait brèche. Tout leoaâervateur et autoritaire qu'il est, Barbier ne peut ee tenir de colère en voyant la dilapidation

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