‹ L'esprit public au XVIIIe siècleChapitre 38 sur 161 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le marquis d'Argensou (1694-1737). — Sa vie, ses travaux et ses idées. — Sa vraie place dans l'histoire politique du siècle. — Importance de ses Mémoires : première application de l'esprit philosophique aux matières d'État.

Barbier est un esprit judicieux, mais étroit; d*Argenson, malgré ses pesanteurs et ses chimères, est une intelligence hardie et profonde ; l'un raconte ce qu'il voit et entend, il reflète la surface des choses du moment; l'autre, capable d'une réflexion forte sur luimême et d'une conception originale des matières d'État, se dégage du présent pour pénétrer l'avenir et nous communique à la fois l'impression que le dehors lui apporte et les vues que sa fécondité propre lui suggère. En passant de l'un à l'autre on touche aux deux extrêmes de l'esprit politique.

Les Mémoires de Barbier ne sont guère qu'un journal rapide et presque impersonnel, une œuvre de curiosité et d'amusement sérieux ; les Mémoires de d'Argenson ajoutent à la chronique des faits les confidences d*une pensée active et puissante. Us ont donc un double caractère, un double objet, l'un intérieur et l'autre extérieur; ils nous présentent ces deux spectacles : un grand esprit

qui s'ouvre à nous, se laisse analyser par nous, et le monde contemporain observé et jugé par cet esprit.

En cela, ils sont l'image de Tintelligence même de d'Argenson qui, dans sa force confuse et sa capacité indéterminée, semble combiner deux éléments distincts et tenir d'une double nature. Ce bizarre génie, en effet, dans ses ambitions mêlées, n^obéit pas à une impulsion unique et ne poursuit pas un seul but ; il se déploie sur deux lignes parallèles, et le plus souvent il flotte dans Fentre-deux. Il y a en lui le rêveur spéculatif que certains élans portent jusqu'à la hauteur de Montesquieu et de Rousseau, et que des saillies moins heureuses égarent dans le voisinage de l'abbé de Saint-Pierre. D'autre part, ce théoricien aventureux, sublime extravagant, savant chimérique, veut être un homme politique, et il se croit tel. Il aspire au pouvoir, il s'y prépare, il y arrive, il le perd et le regrette, mais, jeune ou vieux, disgracié ou favori, il ne donne jamais sa démission. Candidat en permanence et penseur incorrigible, son ambition, méditative et affairée, s'excite tantôt par le travail solitaire, par l'examen philosophique des conditions du progrès, tantôt par la fréquentation des gens en place, par le maniement du détail et du personnel de la politique, sans en excepter l'attention donnée aux intrigues courantes et aux mille petits soins qui sont les ressorts cachés et nécessaires de toute candidature.

Une destinée exceptionnelle avait rassemblé en lui des avantages ordinairement séparés sous l'ancien régime : les ardeurs généreuses et les hautes facultés d'un philosophe, toutes ces puissances de l'âme et de la pensée qui abondaient alors dans les classes moyennes, et avec cela un rang,^une qualité qui lui pern^ettait de prétendre à

touf dans le gouvernement. On eût dit qu'il était lié pour servir de trait d'union entre ce monde nouveau, si énergique dans son ancienne impuissance, et ces classes supérieures si insouciantes dans leur frivolité bornée, si ennemies du travail qui pouvait 1 es retremper et les ra* jeunir, si faibles dans leur domination vieillie. Il â les idées du tiers État avec les ressources et les moyens dé succès d'un privilégié. Suivant le mot de Voltaire, il passe de la république de Platon dans les conseils du roi et les bureaux du ministère. C'est un Turgot de grande maison qui s'annonce, un peu prématurément, dès la première moitié du siècle; il élabore, pendant la paix profonde du régime de Fleury , les audaceâ de pensée qui éclateront quinze ans plus tard dans les écrits des hommes de génie. S'il leur cède en talent, il les surpasse en fécondité inventive ; il va plus loin qu'eux dans la conception ou l'intuition du progrès politique ; sa vue est moins nette et moins sûre, mais il entrevoit plus de choses nouvelles, il perce plus avant, par la force de ses conjectures, dans les profondeurs de ces espaces où la chimère d'aujourd'hui n'est souvent qu'une enveloppe flottante qui cache la réalité du lendemain.

J'insisterai peu sur la vie du marquis d*Argenson ; elle a été souvent racontée, et nous n*avons plus affaire ici, comme dans les chapitres précédents, à un inconnu ; ce que nous demanderons surtout à ses Mémoires, c'est l'histoire de ses idées, c'est le vaste programme quî contient, et au delà, toute la philosophie politique du siècle, avant l'éclat de la littérature philosophique, avant les innovations célèbres des hommes d'État réformateurs *.

1» Un mot de bibliographie. — Les Mémoires de d'Argenson ont eu trois éditions très-différentes : la l'e en 1825, la 2« en 1857, la 3« et la seule

LE MAtlQDÏS b'ARGËNSOIS. I95

Il y â dans le marquis d'Argenson deux tfaitg de caractère qui me frappent tout d'abord et qui m'attirent t son âme est honnête et aimante; il est de ceux qui, Oôn* trairement aux maximes anciennes et à la pratique de tous les temps, veulent porter dans la politique la pro*bité et le sentiment. Cela n'a pas cessé, inêftiô aujoui^ d'hui, d'être un beau rôve^ comme chacun saitj mais combien le paradoxe n'était-il pas encore pliis bttSàrdé îl y a cent cinquante ans! Aujourd'hui j êi la Conduite reste machiavélique, la théorie est hontiête; le machiavélisme le plus décidé dans l'exécutioû rougit de lui-même et se condamme dans la discussion} un premier progrès lui a imposé cette hypocrisie et cet aveu : autrefois il s'étalait avec impudence, il avait l'orgueil et l'autorité d*une doctrine applaudie dU du moins acceptée. En opposition avec les maximes de la

bonnô( de 1859 à 1867. La l^e^ publiée par l'arrière-petiUneveu de Tauleur, M. le marquis ïlené d'Argenson, dans la collection des Mémoires relatifs à la RéTolution ft'ançaise, n'est, à peu de chose près, qud la repi'oduGtion de deux écrits politiques publiés et en partie remaniés en 1764^ 1785 et 1787 par le marquis de Paulmy, fils de l'auteur, sous ces deux titres î Considérationê sur le gouvet^nement de la Ff*ance, et tomrs d'un ministre d'État* Ces deux ouvrages» composés entre 1730 et 1740, et dont plusieurs copies avaient couru dès lors, ne reproduisaient en aucune façon le manuscrit des Mémoires. — En 1857, l'éditeur de 1823 donna chez Janet une nouvelle édition de ôes Mémoires prétendus qu'il avait publiés trente-deux ans auparavant : cette édition était agrandie et comme transformée pat de larges emprunts faits au manuscrit des Mémoit^es véritablôâ, à tous les travaux encore inédits de d'Argenson, à une collection de lettres possédées par sa famille. Mais ce n'étaient là encore que des fragments du vrai texte. — En 1850, la Société de l'Histoire dePrance» parles sottis de M. Batbery^ a donné (chez madame veuve Jules Renouard^ en 0 Vdlumes) le manuscrit autographe et intégral, conservé au Louvre. Le titre du manuscrit est celui-ci : Matétnaux pour Vhistoire des choses arrivées de mon temps. Ce Journal commence en 1725 et finit à la mort de l'auteur, en 1757, avec une sehle lacune qui pot-te sur les deiix années de son ministère. M. Rathery a enrichi son Introduction et ses notes de très-curieuses citations empruntées aux nombreuses théories politiques, économiques de d'Argenson, à tous ses papiers encore inédits.

fourberie régnante, d'Argenson établit ce principe : le plus habile politique, c'est Thonnéte homme. « Le fondement de ma fortune a pour texte ces deux mots que j'ai déjà déclarés à plusieurs personnes : « //y a un méc( tier à faire où il y a prodigieusement à gagner^ c'est « d! être parfaitement honnête homme... * » Il y revient à plusieurs reprises, comme sur une chose qui lui tient au cœur et qui est Tâme même de sa politique ; car la simplicité touchante de l'expression, la sincérité de l'accent écartent de l'esprit du lecteur l'ombre d'un doute : « J'aimerais à faire jouer à notre patrie le rôle d'un honnête homme, et je ne souhaite de pouvoir et d'habileté que pour cela. Quoi qu'on dise, la franchise produira toujours plus que l'habileté en affaires... ^ » En revendiquant pour la politique cette loyauté, d'Argenson remarque, non sans raison, qu'il reste fidèle aux traditions vraiment françaises ; il s'appuie des grands souvenirs de notre histoire, en les embellissant un peu ; il cite Henri IV, Louis XII, François I", les rois-chevaliers, qu'il oppose aux petits maîtres rusés et cyniques de la diplomatie nouvelle. Selon lui, cette immoralité raffinée qui a prévalu, est un mal exotique, une influence ultramontaine qui a corrompu la probité nationale; c'est le jésuitisme ou Yitalianisme : « Nos jeunes et vieux courtisans ne sont plus aujourd'hui que de petits jésuites.. . Ce détestable Mazarin doit être regardé comme ayant le premier planté en France la fourberie italienne, comme Noé a le premier planté la vigne au monde ; avant lui les

1. T. I, 34, 114, 122, 180, 205, 224, 242, 355, 359; t. IV, 135, 137. — Nous n'avons pas besoin de déclarer que nous suivons l'édition Ratherv. Les emprunts faits à l'édition de 1859 seront spécialement indiqués.

Page 1