‹ L'esprit public au XVIIIe siècleChapitre 4 sur 161 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

La Chronique des bourgeois de Paris sons la régence : le Journal de Buvat, les Mémoires de Mathieu Marais. — Vie de Buvat et de Marais. — Importance historique et mérites littéraires de leurs Mémoires. — Autres iaformatioas du même tenips : Mémoires de SaintrSimon, de Dangeau, de Ducios, Lettres de la duchesse' d'Orléans^ Chronique du chevalier de Piossens; pourquoi il n'en sera pas question dans cette étude. — De quelques écrits apocryphes. — Coup d'œil génécal sur les chroniqueurs de la régence.

Tout le inonde connatt, ou du moins croit connaître le moderne bourgeois de Paris, celui qui vit sous nos yeux, dans notre société, et qui est quelque peu de noire famille. £n regard de ce personnage, illustré par le roman, par le théâtre et par les révolutions , héros semi-tragique de notre histoire intérieure depuis quatre-vingts ans, présentons ici une figure plus simple €t d'un dessin plus sévère : c'est Tanden bourgeois de Paris, tel qu'il existait de 1715 à 1789, déjà pénétré des influences nouvelles, mais ferme dans ses traditions, fidèle aux mœurs du passé, et gardant, en dépit des excitations delà politique, un fonds de sagesse hérédi-

18 Là Régence.

taire plein de promesses pour Tavénement d'un véritable esprit de liberté. Le Parisien d'autrefois, le bourgeois de la vieille roche n'est pas très-difficile à peindre; il a des opinions tranchées et des affections stables ; on sait ce qu'il est, il sait ce qu'il veut : c'est un caractère. Façonné par une étroite discipline, il manque d'audace, et, comme nous disons, d'initiative ; un reste de préjugés offusque sa raison, il y a plus d'un côté provincial dans cette nature neuve encore. Pour le bien juger, écoutons-le, car il a cédé, lui aussi, à Thumeur communicative du siècle et à la mode des indiscrétions, il a conté ce qu'il voyait, il a tenu registre de ses impressions personnelles, et nous a laissé sur lui-même et sur autrui des volumes de confidences.

Pendant soixante-quinze ans, durant cette longue fermentation qui travaille la société française avant de la détruire, d'obscurs bourgeois de Paris, ignorés du public et s'ignorant entre eux, mais également touchés de l'attrait du spectacle déployé sous leurs regards, écrivent jour par jour, avec un zèle qui ne se dément pas, l'histoire des agitations contemporaines. Aucune interruption né brise l'unité fortuite de cette œuvre collective qu'un même souffle anime, qu'un même sentiment a inspirée ; dès que l'un se fatigue et pose la plume, l'autre la reprend et poursuit le récit commencé. Dans la foule des narrateurs de toute origine et de toute éloquence qui nous ont transmis le vivant souvenir du xvm' siècle, ils forment un groupe distinct ; ils sont pour ainsi dire les chroniqueurs jurés et les historiographes officieux du tiers état, interprètes et témoins d'une opinion déjà puissante, qui ne gouverne pas encore, mais se fait respecter de ceux qui gouvernent.

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