‹ L'esprit public au XVIIIe siècleChapitre 43 sur 161 · T. VI, 181. — Édit. Janet, t. V · texte numérisé non relu

T. VI, 181. — Édit. Janet, t. V

LE MARQUIS D'âHGENSON. 201

plan arrêté. Sa force et sa verve se portent du côté des réformes sociales *•

En bon gentilhomme, d'Argenson aimait la monar-* chie ; en bon philosophe, il aimait aussi la liberté : ce sont là deux passions qui, depuis ce temps jusqu'à nous, ont fait battre bien des cœurs ; pour avoir été obstinément malheureuses et presque désespérées, elles n'en sont pas moins dignes de respect. A cette époque de faciles espérances, où la raison même était crédule, le problème d'une monarchie libérale n'inquiétait aucun esprit élevé ; on était loin de prévoir la série des déceptions qu'un désir si légitime réservait à la France. En tête de ses Considérations y écrites vers 1732, d'Argenson avait placé cette épigraphe, qui, dans notre pays surtout, a le tort de n'exprimer qu'une contradiction, comme l'événement l'a démontré :

Que dans le cours d'un règne florissant Rome soit toujours libre et César tout-puissant.

Ce même livre se terminait ainsi : « La liberté est l'appui du trône; l'ordre rend légitime la liberté. » Combien de fois, après d'Argenson, devait-on répéter cette maxime, et faudra-t-il la répéter longtemps encore avant d'en faire une vérité.

Pour conclure cette alliance de l'ordre monarchique avec la liberté populaire, qui était le pivot de sa politi-

1. « Ah! grande économie! Tout le sort de l'Etat, tout son bien-être coDdiste en cela. Les grands ministères ne seront que les plus économes. Que M. de Sully était un grand homme ! Tout le grand de Henri IV ne vient que de l'esprit économique de Sully. Qu'il a bien intitulé ses Mémoires : Économies royales! » T. V, 119 (1747). — « J'aime cet homme (Sully), j'en suis devenu passionné; j'ai fait encadrer son portrait^ je Tai placé devant mon bureau pour l'avoir continuellement sous les yeux et me rappeler ses traits^ ses principes et sa conduite. » (Edit. Janet^ t. I, 149.)

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que, d'Argenson ^v^ait imaginé un moyen que le xvm" siècle a peu goûté et que notre temps est en train de s'approprier : c'est la décentralisation. Il sentait \lvenient cette plaie de Tancien régime que M. de Tocque** ville a mise dans tout son jopr, et que 89 devait aggraver s la manie des offices pu des emplois publics et les abus d'un pouvoir centralisé à outrance* Plus sage que la Révolution, au lieu d'enraciner et de développer ce vice, il voulait le détruire. Remarquons ici qu'en général d'Argenson ert encore plus un homme de notre temps que du sien : ce devancier des philosophes non-seule* ment leur a frayé la route, mais il s'est avancé plus loia qu'eux.

Il aimait peu les grandes assemblées et les institutions à la mode anglaise. Il avait les préventions de sa famille contre le Parlement et les préjugés de la noblesse contre la robe : « Les assemblées, disait-il, ont l'esprit petit, quoique composées de grands hommes. Leur sagesse vient de médiqcrité et n'est point sagesse par le grand sens et par la prévoyance, mais parce qu'elle est exempte de folie *, » — Est-ce donc un si petit avantage, pour un gouvernement, que d'être « exempt de folie 1 » Nous avons appris à ne point dédaigner ce mérite-là. Auiç libertés bruyantes et apparentes il préférait les libertés modestes, mais effectives ; il avait un goût très-vif pour les franchises locales, pour les assemblées provinciales et démocratiques; l'exemple de la Hollande et de la Suisse le tentait. H eût été, de nos jours, plutôt Amé^ rioain qu'Anglais ; il avait, au plus haut degré, le patrio»

1. T. IV, 69. -•* Vers la fla de sa vie, quand il entra déoidément dand Tesprit d'opposition, il changea d'avis sur le Parlement et trouva que la robe avait du bon. (T. I, XLiv.)

LB MAHQUIS Û'A&GËNâON. m

tisme de clocher, Fesprit municipal et fédératif, Tel était donc son idéal : une république gouvernée par un roi, une démocratie libre, agissante et féconde, tenue en paix et en franchise par le pouvoir monarchique ; des États unis de France placés sous la sauvegarde séculaire de la Qouronne de gaint Louis, à Tombre du drapeau fleurdelisé *. Quelle richesse dans la nation, quelle féli» cité, quand ces communes, délivrées des privilégiés et des parasites, obéiront à des magistrats élus par elles et régleront elles-niêmes leurs affaires I Plus de maltôtiersi plUB d'officiers royaux, plus d'aristocratie inutile et rui^ neqse; la liberté du travail, la concurrence des talents produira l'abondance et fondera Tégalité : « On ne sau* vera notre pays qu'alors qu'un ministre sage et ferme abolira jusqu'à ce mot d'emploi et le supprimera de la langue française.,. Nous ne sommes, dans la vrai, qu'une fourmilière ou une ruche ; c'est Tégalité, c'est le travail assidu qui augmentent le capital de l'État.,- De nos jours, la France s'est métamorphosée de femme eu araignée ; grosse tête et longs bras maigres. Toute graisse, toute substance s'est portée à Paris, )> A<-t*oQ jamais dénoucé avec plus de force le mal chronique de notrQ pays, l'excès de centralisation ^?

Dès ce temps-'là il recommandait un principe de goqvernem^nt qui n'a pas fait fortune au xvni'' siècle et qui n'ept encore réhabilité qu'en paroles : « Pour mieux gou«« verner, il faudrait gouverner moins. Eh I morbleu, lais-sez faire... Ah! que tout irait mieux si on laissait faire la fourmilière ^ 1 »

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