Edit. Janet, t. V
Comment d'Argenson avait-il garanti le pouvoir royal contre la turbulence des libertés populaires, et ces libertés contre les empiétements de l'autorité monarchique? Avait-il fixé les limites, défini les attributions et marqué Taction collective et réciproque des agents, grands ou petits, du gouvernement? Tout cela chez lui est vague et obscur. Son organisation politique a de bonnes parties, mais il y manque la maîtresse pièce.
Où il excelle, c'est dans le détail des réformes que l'administration et la société réclament ; là il montre un vrai génie d'invention, et l'on peut dire que toutes les idées appliquées de 1789 à 1800, celles même dont notre temps est fier, se trouvent signalées et recommandées par lui. Il tenait de son maître, l'abbé de Saint-Pierre, la foi au progrès de la raison universelle. Cette vue supérieure, aperçue déjà au xvi' siècle par le savant Bodin, et qui devait recevoir de Turgot tout son éclat, conduit et inspire d'Argenson dans ses découvertes; cette croyance lumineuse et féconde est l'àme de sa politique *. Entre autres changements aujourd'hui accomplis, d'Argenson propose de remplacer les provinces par des départements, de substituer aux intendants des préfets, d'imposer l'uniformité des poids et mesures, d'établir des tribunaux de commerce, des conseils de prud'hommes, des justices de paix, des mairies dans les moindres villages, des comices agricoles, l'enseignement mutuel et gratuit ; il songe même à « embellir
i . « C'est une grande vérité, selon moi, qu*a dite Tabbé de Saint-Pierre, et je ne sache pas qu'aucun écrivain métaphysicien ou politique s*en fût avisé avant lui : notre espoir sera dans le progrès de la raison universelle. » Édit. Janet^ t. V, 307 (1750). — Bodin, en 1560, dans son ouvrage en latin, Methodus ad facilem historiarum cognittonem, avait touché à cette vérité tout» moderne.
LE MARQUIS D'ARGENSON. 20d
Paris en lui donnant le bois de Boulogne pour campagne, » et à créer des compagnies d'omnibus *.
On a fait grand bruit, dans ces derniers temps, d'une idée qu'on jugeait neuve et hardie et qui se formulait, comme on sait, par la maxime suivante : a Le comble de l'habileté pour un chef d'empire, c'est de diriger le mouvement et de maîtriser la révolution en la faisant lui-même. » Ce raffinement politique, ainsi que beaucoup d'autres nouveautés du même genre, a une origine ancienne, et nous le trouvons daté de 1756 dans les papiers de d'Argenson : « Le roi aurait un beau rôle à jouer, ce serait de se mettre à la tête de l'opinion et d'opérer lui-même les réformes... Si Henri III fut obligé de se mettre à la tête de la Ligue, Louis XV devrait se mettre à la tête de la philosophie, de la justice et de la raison pour rétablir son pouvoir et son bonheur ; qu'il se constitue hardiment le chef des réformateurs de l'État pour conduire mieux qu'eux les réparations que demande la situation de la France *. » Très-beau rôle, en effet, mais un peu fort pour un roi, ne fût-il pas un Louis XV; c'est beaucoup exiger d'un prince, que de lui proposer d'être le plus grand révolutionnaire de son royaume. D'Argenson appartient à l'école très-connue qu'on appelle le socialisme gouvernemental. Pour accomplir les améliorations qu'il rêve, il compte non sur un peuple libre, mais sur un maître intelligent. II imagine je ne sais quelle incarnation de la raison et de la vertu dans la toute-puissance. « Il faudrait, dit-il, un roi qui joignît l'autorité absolue à la force de la raison ^. »