T. I, Liv
LE MARQUIS D'ARGËNtON. 9U
mal est qu'elles (( y mettent des obstacles majestueuxi h tout pour faire valoir leurs coquilles *. »
Que pensait-^il des questions religieuses, si étroite* ment liées dès lors aux questions politiques? D'Argeu'» son était de la religion de Voltaire, mais avec plu» de réserve et de gravité. Dans ce qu'il écrit à ce siget on reconnatt le libre esprit du philosophe et le sérieux de Thomme d'État* Comme Saint-Évremond, il s'en tient ù la morale, a au respect et à l'amour de la divinité, à U bienfaisance envers les hommes; » mais il ajoute,—^ et ceci 1© sépare de Voltaire et des encyclopédistes, -— que « sur le reste l'honnête homme doit s'abstenir d'appro* fondir et même de douter. » C'est une de ses maximes, u qu'il faut respecter en tout la religion pratique dans laquelle on est né. » Il n'aimait ni les fanatiques, ni les esprits forts ; <( la religion, disait-il, fait des sots, si l'on veut, mais l'ijreligion (il veut dire l'athéisme) fait des scélérats, n II proscrit led moines, les abbés fainéants, les hypocrites ambitieux qui pullulent dans les cours ; il redoute par-dessus tout l'influence des « dévots » sur les affaires : son grand principe, c'est celui que la philoso» phle française, depuis Montaigne jusqu'à Bayle et Vol* taire, a défendu, et qui commençait à triompher dans l'opinion publique, avant de passer dans les lois : le principe de la tolérance. D'Argenson l'établit catégoriquement : (( Dans tout bon gouvernement il doit exister liberté absolue de conscience. )i Parlant un jour à Vol* taire des querelles du jansénisme : a Monsieur, lui dit41, il n'y a qu'un parti pour ufi bon citoyen toujours d'ac»cord avec le bon chrétien, c'est celui du tolérantisnie,
\, T. ï, XXXV, XXXVII. — Édit. Janet, l. V, 187, 241.
destructeur de tout parti en France... Tout aujourd'hui va vers cet esprit de tolérance (i739). » Entre son interlocuteur et lui on saisit la diflférence : Voltaire, dans ses libertés, s'inquiétait moins de rester « d'accord avec les bons chrétiens *. »
No^s avons résumé les opinions du marquis d'Argenson et tracé, d'après ses Mémoires, un portrait fidèle de son esprit ; on a pu apprécier la hardiesse et la fertilité de son imagination politique. Ici se pose une question : nous voyons bien ce que les philosophes et surtout les économistes, venus après lui, ont pu emprunter à ses travaux, dont plusieurs copies couraient dans le public dès le temps du cardinal de Fleury ; — mais lui-même ne doit-il rien à personne? N'a-t-il pas eu des inspirateurs et des maîtres? Les Mémoires, en racontant sa vie, nous permettent d'éclaircir ce point intéressant.
Ce n'était pas, à coup sûr, le célèbre lieutenant de police d'Argenson, père de notre philosophe, qui avait pu communiquer à celui-ci l'esprit méditatif et aventureux dont nous avons cité des preuves si frappantes. Il n'y a rien de moins ressemblant au moral que le père et le fils : l'un plein de feu dans le rêve, laborieux dans la chimère, mais gauche dans l'exécution ; l'autre, énei^ique et décidé, dominant la foule par une vigueur brusque et sans scrupules, capable, quand il le fallait, de ces coups de tête furieux qui rompent tous les obstacles, modèle accompli des séides violents qu'aimait tant l'ancienne politique et que la nouvelle n'a pas toujours dédaignés. Ses contemporains en parlent avec une ad-
i. T. I, XX, xxr, 371; t. Il, 21, 22, 66, 281, 369; t. lY, 36; t. V, 332. — Edit. Janet, t. V, 160, 197, 254.
miration mêlée d'effroi *. Il est cependant facile d'observer dans Fauteur des Mémoires certaines impressions que la nature exubérante et nerveuse de son père y a marquées. : d'abord la manie d'écrire, le goût du raisonnement verbeux et paperassier, héréditaire, paraît-il, dans la famille. Le père, le grand-père, ambassadeur à Venise, la grand'mère elle-même, ont laissé des volumes manuscrits sur la politique, l'histoire ou la dévotion ^.
D'Argenson tenait aussi de son père je ne sais quoi de lourd et de sensuel si étrangement amalgamé avec le sublime de ses théories. Les Mémoires du temps sont remplis des libertés de parole et d'action que se permettait le lieutenant de police, ce compatriote de Rabelais, transplanté de Touraine à Paris à trente-neuf ans, dans toute sa verdeur : notre philosophe n'était pas davantage un pur esprit, témoins ces parties carrées de jour et de nuit en tête à tête avec M. le duc et madame de Prie; et l'on s'explique, par les bonnes fortunes de sa vie entière, les sentiments que nous avons cités de lui sur le mariage, la singulière façon qu'il préconise de « mordre en pleine vertu. » On l'accusa même, pendant son ministère, d'avoir livré à une maîtresse les secrets de la diplomatie. On se tromperait donc en le prenant pour un génie purement livresque, comme dirait Montaigne ; ce n'est point un anachorète de la pensée ; bien qu'il aime la solitude, c'est un vivant ^.
Mais j'écarte ces récits de jeunesse et toute la partie la
1. Outre Saint-Simon, voir Barbier, t. I, 126. — Mémoires de d'Argenson, t. I, 1-30. — Édit. Janet, t. I, xix-xxii. — Notes de Marc-Refié d'Argenson (Société des bibliophiles), p. 7, 20, 25, 27, 33, 41. — Voir aussi son Éloge, par Fontenelle.