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916 LE MlàNISTÉRE DS FLBURY.
moins philosophique des Mémoires ; je me borne à si* gnaler en passant ses aventures de collège, d'autant plus intéressantes que le souvenir de son condisciple Voltaire s'y trouve mêlé : j'arrive à l'histoire des origines de ses idées et du progrès de son esprit S
Le sérieux de la vie active commença pour lui de bonne heure, au milieu même de ces dissipations dont le souvenir ne déplaisait nullement à son âge mûr« Pourvu à vingt-deux ans d'une charge de conseiller au Parlement de Paris, en 1716, nommé en 1720 conseiller d^État, intendant du Hainaut en résidence à Maubeugei après quatre ans d'exercice et de zèle inventif dans cet emploi ingrat qui le ruinait et ne le menait à rien, il revint à Paris, demanda l'intendance de Lille, puis celle de Paris même, les manqua l'une et l'autre par l'effet de cette maladresse dans l'intrigue qui est un des traits de son caractère, et, se voyant ainsi traversé dès ses premiers pas, il se mit de lui-même en disponibilité pour la grandeur à venir de ses destinées, suivant cette maxime de son ^ère, a qu'un homme ambitieux et haut préfère le rien au médiocre ^. » Il se résigna (( au rien » pour se tirer « du médiocre » , et aller plus aisément à tout. L'ambition du marquis d'Argenson a de ces fiertés naïves d'espérance, de ces confiances intrépides qui sentent « le romain, » comme on disait alors, ou le personnage de théâtre, le politique à la .Cor* neille. Cette situation de désintéressement calculé et de grande expectative, qu'il prit à l'âge de trente à trentecinq ans, dura près de vingt années, jusqu'en 1744,
1. T. I, 58; te?., 15-107. — Édit. Janet,t.IV, ^2*-- Lettres de Voltaire (édit. Lahure), t. XXVII, 125.
LE MàRQUIS O'ARGSNSON. ii7
époque de son ministère; Tintervalle est doublement occupé et rempli x il se pousse auprès des ministres, surveille ses chances et les cultive, en même temps qu'il s'efforce, par un labeur persévérant, d'égaler son mé^ rite h son ambition.
Vers 1725 il s'était produit, dans certaines régions du monde savant et distingué, un mouvement d'idées politiques, une émulation de sérieuses études et d'en» quêtes approfondies sur les questions de droit public ou international, en un mot sur toute matière diplomatique ou administrative ; le cadre était large, les talents individuels concouraient librement à le remplir. Cette tenta<^ tive fit bientôt assez de bruit pour mériter l'attention inquiète et la mauvaise humeur du gouvernement. C'est ce qu'on appelait la conférence de l'EntresoL Dès le temps de Louis XIV, si peu favorable pourtant aux nouveautés, même spéculatives, les papiers de l'abbé de Choisy nous apprennent qu'il s'était formé, en 1692, une petite académie de treize membres qui devaient s'assembler tous les mardis au Luxembourg chez cet abbé, avec un programme de discussion assez sem* blable à celui de TAcadémie des sciences morales et politiques. Cela se soutint moins d'une année. La régence réveilla ces idées et leur rendit l'essor. Une nouvelle société reprit les plans abandonnés de l'abbé de Choisy ; elle fixa le lieu de ses séances chez l'abbé Alary, de l'Académie française, qui logeait à l'entre*sol de la maison du président Hénault, sur la place Vendôme. Cette conférence comptait une vingtaine de membres. Le réfugié Bolingbroke y propageait la liberté anglaise , dont il avait donné un avant-^goût à Voltaire; l'ambassadeur d'Angleterre y vint un jour
parler deux heures sur Tutilité d'une entente cordiale : d'Argenson trouvait là des influences propices et le plus heureux climat p'our faire éclore cette fécondité d'aspirations illimitées et de projets positifs qui s'agitaient confusément dans son esprit. Ses Mémoires nous donnent un aperçu des dissertations écrites dont la lecture remplissait les séances ; les sujets sont aussi variés que sérieux ; un mot en résume la tendance et le dessein : étudier le passé pour régler l'avenir. Le droit public français lui échut en partage ainsi que le soin d'extraire les nouvelles politiques de la Gazette de Hollande; il composa pour la conférence les premières ébauches de ses Considérations sur le gouvernement français : bref, il s'y affermit dans sa vocation de philosophe, candidat au ministère.
Cette société, que Bolingbroke appelait un club et que d'Argenson appelle simplement « un café d'honnêtes gens, » avait pour président, pour doyen d'âge et de mérite, le vénérable abbé de Saint-Pierre, célèbre par ses écrits et par ses disgrâces politiques *. « Ce bon citoyen, dit d'Argenson, était celui qui nous fournissait le plus de lectures de son cru; il nous prêtait ses Mémoires et sollicitait nos observations. Un M. de Plélo, depuis ambassadeur, nous lut une belle dissertation sur les diverses formes de gouvernement. » Les agréments d'une société « d'honnêtes gens » ne manquaient point à ces réunions ; l'air pédant ne s'y faisait nullement sentir ; on y trouvait, a l'hiver, de bons sièges, un bon feu et du thé ; dans la belle saison, les fenêtres s'ouvraient sur un joli
1. Né en 1658, l'abbé de Saint-Pierre mourut en 1742. Son premier ouvrage, le Projet de paix perpétuelle, parut en 1713. Sur son exclusion de l'Académie en 1718, voir Dangeau, xvii, 299-302.
jardin, ou y prenait de la limonade et des liqueurs fraîches, ou bien Ton se transportait aux Tuileries et Ton discutait en se promenant. En tout temps les gazettes de France, de Hollande, et même les papiers anglais étaient entre nos mains. » Il eût été bien étonnant que le pouvoir ne prît pas ombrage de ces causeries ; le cardinal, ce rusé despote, témoigna d'abord aux « entresolistes » une feinte bienveillance, et les couvrit malgré eux de son patronage ; finalement il leur conseilla de s'abstenir *. Les réunions, qui se tenaient tous les samedis, de cinq heures du soir à huit heures, avaient duré sept ans, de 1724 à 1731 . D'Argenson resta fidèle à l'esprit de cette société dispersée ; l'élan qu'elle avait imprimé à ses travaux ne se ralentit pas : il garda pour maître et pour ami l'abbé de Saint-Pierre, dont le ridicule immérité rejaillit sur lui-même.
L'Entresol, et surtout Tabbé de Saint-Pierre, voilà les principaux inspirateurs des théories de d' Argenson ; c'est de là qu'il procède, et par cette filiation directe et légitime il se rattache aux Fénelon, aux \auban, aux Bois- Guilbert, aux Boulainvilliers. Continuant la tradition de philosophie politique qui s'était ranimée à la fin du règne de Louis XIV, il Ta transmise à son tour aux théoriciens éloquents duxvm* siècle^. Mais pendant ces vingt années de fermentation d'esprit, d'où sont sorties les hardiesses que l'on sait, le théoricien ne négligeait pas les intérêts de ITiomme pratique : d' Argenson, nous l'avons dit,