‹ L'esprit public au XVIIIe siècleChapitre 53 sur 161 · Mémoires, 1. 1, 92, 110, 144. — Édit. 4anet · texte numérisé non relu

Mémoires, 1. 1, 92, 110, 144. — Édit. 4anet

2. Mémoires, 1. 1, 102, 185. — Édit. Janel, t. IV, 139. — Les écrits politiques de Fénelon ont été composés de 1693 à 1714. Les écrits de Bois- Gullhert remontent à 1697 et 1706; la Dime royale, de Vauban, est de i706; r Histoire de V ancien gouvernement de France, par le comte de Boulainvilliers, est de 1727.

rêvait le progrès en général, et pour lui-même un porte* feuille. L'école de ces rêveurs-là a prospéré.

Cette longue candidature se partage en deux périodes distinctes : dans Tune il est ministériel et dans l'autre opposant. De tout temps, en effet, il y a eu deux manières de se pousser au pouvoir : en s'insinuant ou en donnant l'assaut. D'Ârgenson usa des deux moyens, ne réussit dans aucun, et arriva, un beau jour, du côté où il y comptait le moins, c'est-à-dire un peu par son mérite^ et surtout grâce au hasard. De 1731 à 1737, jusqu^à la chute du garde des sceaux Chauvelin, qui lui voulait du bien, d'Argenson est auprès des ministres sur un pied d'ami ou de disciple affectueux et d'utile auxiliaire ; on dirait un surnuméraire de grand avenir qui complète son instruction et ses titres en attendant une vacance» Après la disgrâce de Chauvelin, blessé des injustices du cardinal et de son manque de parole, il se tient à l'écart, il boude, il forme des vœux pour la mort du premier ministre et trempe dans les intrigues dirigées contre sa prépondérance.

Je n'insisterai pas sur les incidents qui ont marqué ce changement d'attitude. Il est naturel que d'Argenson ge plaiseà les décrire et qu'il tienne un journal exact des mé-* comptes de son ambition. Tout s'exagère aux regards de l'ambitieux dès qu'il s'agit du grand objet, et d'Argenson, malgré sa philosophie, ne diffère des ambitieux ordinaires qu'en un seul point : il est plus confiant, plu« indiscret, plus bravement crédule et vaniteux, et pour tout dire, plus enfant. La partie très-dé veloppée de âes Mémoires où ce stage est raconté forme un des chapi-^ très les plus curieux d'analyse et d'observation morale qui se puissent écrire sur les faiblesses de l'homme poli-

LE MAAQUtS D'ARGENSON. Sât

tique. Ses affaires onWelles bonne couleur, le voilà tout joyeux de recueillir les mots et les regards favorables qu'il a obtenus du roi, les éloges que le cardinal a faits de lui, les augures de réussite prochaine qui lui arrivent de la cour et de la domesticité des grands. Ce n'est pas lui qui résistera à la séduction de ces dehors flatteurs, ni qui essayera de voir le dessous du jeu : son cœur s'enfle et s'épanouit à ces présages heureux, il nage en pleine espérance, il sourit à cette conspiration aimable de bienveillance trompeuse, il marche d'un pied solide et en-* fonce avec 'conviction dans les pièges délicats que des mains invisibles ont semés sur son chemin. En attendant, ceux qui gouvernent savent tirer de sa capacité zélée tout ce qu'elle contient de connaissances acquises et de solides trésors ; il se prodigue en mémoires savants, en rapports écrits, il sert de bibliothèque et d'arsenal aux ministres : prêt et muni sur tous les points, nulle question n'est insoluble pour lui. On le voit dans les carrosses du cardinal et du garde des sceaux Chauvelin, il est admis à leur table ; ils le flattent de l'idée d'une ambassade à Londres^ à Madrid, en Portugal, ou d'une intendance d'armée, ou d'une place de premier président, jusqu'au moment où, las d'être dupe, il tourne à l'opposition *.

Entre d'Argenson et le cardinal la rupture était consommée, irréparable ; Fleury en était venu à ne pouvoir entendre prononcer son nom « sans d'épouvantables grimaces » : c'est, disait-il, le digne ami de Voltaire, et Voltaire est son digne ami. De son côté, le candidat évincé imputait à Fleury tous les maux de la France et

li MefmoiVe*, 1. 1, 60-300.

jusqu'aux perturbations atmosphériques : « Tout va mal, tout va très-mal et de pire en pire ; voici Tinclémence du ciel qui a grêlé un quart de la France, comme pour avertir de faire finir le ministère actuel. La récolte des blés est des plus mauvaises partout ; il semble que le ciel ait contribué à notre perte, tant que nous aurons à notre tête le détestable ministre qui nous gouverne si mal M ))

C'est ici l'époque la plus fiévreuse, la moins noblement occupée de la vie de d'Argeuson. Il est le jouet de toutes les hallucinations familières aux candidats surexcités; il a une profondeur de naïveté ingénieuse à tourner dans le sens de ses désirs les événements les plus contraires. Non content de figurer (du moins il le croit) sur la liste d'un ministère en perspective dont le chef futur est l'exilé Chauvelin, il compose lui-même un cabinet où il se réserva l'un après l'autre tous les portefeuilles; peu s^en faut qu'il ne se crée, dans sa fatuité ingénue, un rôle d'homme providentiel et qu'il ne s'érige lui-même en sauveur : « Je me suppose ici doué de qualités et de lumières acquises, propre à tirer ma patrie de grands maux, comme Moïse appelé à tirer la sienne de la captivité d'Egypte ^. » Un caractère de son ambition c'est d'être à la fois impatiente et tenace : il se déclare prêt à espérer, s'il le faut, jusqu'à l'âge de quatre-vingts ans. L'exemple du cardinal autorisait cette héroïque es-

1. T. ni, 1S7, 219 (1739); t. Il, 194, 196, 267, 310, 377; t. m, 254, 297, 325. — Édit. Janet, t. IV, 345-356. — Mémoires du duc de Luynes^ t. IV, 20, 210.

2. T. II, 218. — Sur ses rapports avec Chauvelin et sur ce personnage lui-même, voir t. H, 17, 103, 142, 233; t. IV, 9-15. — Barbier, t. III, 65, 71, 293, 376, 403. —Mémoires de Walpole, p. 343.— Luynes, Mémoires, t. IV, 380.

pérance. S'il eût vécu, il eût pu être appelé par Louis XVI avec Turgot : il aurait eu là, en effet, son vrai moment *.

L'événement si longtemps attendu s'accomplit: lecardinal meurt en janvier 1743 ; mais les suites ne sont pas ce qu'on avait présumé. Le triomphe prédit des exilés se change en aggravation de peine, les combinaisons rêvées s'évanouissent, et d' Argenson n'est encore ministre que sur le papier de ses manuscrits*. Toutefois le crédit de son frère, les bonnes impressions données au roi par quelques amis sur son mérite, le souvenir des services rendus par son père sous la régence avançaient ses affaires, et le hasard aussi s'en mêlant, il put écrire, à la date du 18 novembre 1744, ces deux lignes sur son Journal : (( Le roi m'a nommé ce soir minisire secrétaire d'État des affaires étrangères. » D'Argenson avait alors cinquante ans *.

Son ministère,^ qui fut court, eut du moins la gloire d'appartenir à la plus belle époque du règne. Le traité de Turin et la réconciliation de Voltaire avec la cour en resteront, dans l'histoire, les deux traits caractéristiques *. D'Argenson ministre et Voltaire en crédit, au moment où la victoire de Fontenoi jetait sur nos armes un dernier éclat, c'était le gage et comme la figure visible d'une alliance entre l'esprit nouveau et l'antique royauté : mais ces alliances, passagères et stériles, n'ont

2. Mémoires, t. IV, 40. — Barbier, t. HI, 41C, 420. — Luyne», l. IV,

3- T. IV, 117. — Édit. Janet, t. IV, 379, 388. — Luyiies, t. Vi, 137. — En 4733, d' Argenson avait été élu, à l'unanimité, membre de l'Académie des belles-lettres; en 1740, le duc d'Orléans l'avait choisi pour son chancelier; il faisait partie du conseil royal depuis le mois de mai 1744. {Mémoires, t. III, 194, 333; t. IV, 102.)

4 Édit. Jauet, t. IV, 410; t. V, 5, la, 20.

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jamais été en France que le prélude d'un déchirement. ■ Il avait formé le dessein d'écrire les Mémoires de son ministère en quatre volumes ; il en écrivit quatre chapitres. Comme dans les Economies royales de Sully, c'est un secrétaire qui est censé s'adresser h son maître et lui rappeler tout ce que celui-ci a dit, projeté ou exécuté. Le ministre tombé y explique sa chute, et naturellement l'attribue à d'honorables motifs. Ces motifs se réduisent à un seul, le manque d'habileté. Secrétaire d'État des affaires étrangères, d'Apgenson était le moins diplomate des hommes. Il parut dans ce monde brillant de roués et de sceptiques avec les maximes du Télémaque et le langage d'un paysan du Danube. Il discrédita tout ensemble ses idées et sa personne. Philosophe à contre-temps, honnête homme sans prestige, il négligea trop (ill'a voue) l'art de plaire, et ne comprit pas assez la puissance du ridicule. Comme dirait Voltaire son ami, c'est un juste à qui la grâce a manqué. Ce vertueux maladroit tenait bien plus de J.-J. Rousseau que de l'historiographe gentilhomme de la chambre. Ses amis n'osèrent pas le défendre; le public, d'abord favorable, l'abandonna; les intrigues de ses ennemis l'achevèrent *. De bons juges pourtant surent démêler, sous ces dehors embarrassés, une capacité réelle, et apprécier la solidité d'un mérite qui se présentait mal. Écoutons le marquis de Valory, alors ambassadeur en Prusse, témoin compétent, non prévenu, et d'autant plus sûr qu'il observait les faits à distance : «c Je dois à l'amitié qui nous liait, le marquis d'Argenson et moi, l'éloge de ce ministre ; mais je dois aussi à la vérité l'éloge de ses talents. Il n'y eut jamais

1. Mémoires, t. IV, 132, 185; t. V, 74, 84, 122. — Barbier, l. IV, 214. — Luxnes, t. VI, 157; t. VII, 127; t. VUI, 80.

un plus honnête homme, aimant plus le roi et sa patrie. Jamais aucun ministre n'a apporté, en venant en place, autant de connaissances et de théorie ; elles étaient le fruit d'une longue étude et de la plus grande application... Le marquis avait un grand sens et une bonne judiciaire; mais peu au fait de la cour, il n'avait jamais pu acquérir cet esprit d'intrigue si nécessaire pour s'y maintenir. Il crut qu'en se renfermant dans les devoirs de sa place, dans un travail réglé et assidu, il pouvait se confier aux bontés que son maître lui marquait. Il avait un ennemi puissant dans le maréchal de Noailles, qui mit tout en usage pour jeter du ridicule sur sa personne. Le marquis d'Argenson est bien une preuve qu'un petit ridicule est plus nuisible à la cour que les plus grands vices. Peut-être, à la vérité, y a-t-il pu prêter par quelques réponses singulières qu'il fit à différents ministres étrangers, et par son peu d'usage de la cour ; mais il n'en est pas moins vrai qu'il fut capable de grandes idées générales, et que peu d'hommes ont apporté dans le ministère autant de lumières que lui *. )> Voilà un jugement modéré, exact, complet, qu'on peut accepter.

Le style des Mémoires de d'Argenson ne dément pas cette espèce de trivialité provinciale dont les petits maîtres du temps se scandalisaient, et qui a donné si facilement prise aux moqueurs. Le mérite et le défaut de ce style c'est d'être tout personnel : lourd, négligé, souvent incorrect, il exprime fortement, et non sans bonheur, ce qu'il veut dire. D'Argenson écrit avec verve, il parle carrément et en prenant ses aises ; il est de l'école utilitaire

1. Mémoires du marquis de Valory, 1. 1, 271 (édit. de 1820).— Luynes, t. Vni, 340. — Correspondance du maréchal de Noailles avec Louis XV (par M. C. Roussel, 1865), t. II, 251, 276.

en littérature. Il aime les mots succulents et qui emplissent la bouche, les expressions qui sentent le terroir; il a la manie des proverbes, il les tire du fonds populaire de la vieille France, sans avoir peur des dialectes chers à Rabelais. Parlant des faveurs accordées à son père, il dira : a On lui donna encore quelques drogues... » Il dira d'un ministre un peu lourd et gauche, comme il était lui-même : « C'est un bœuf dans une allée. » Une duchesse ruinée « vend ses pots à oille; » les courtisans du cardinal de Fleury sont « despoilous etuseurs de parquet; » le comte de Brossoré, grand gourmand, est « un donneur de dîners et de crevailles. » S'il s'agit de l'adhésion de l'Espagne, « l'Espagne tope. » Madame de Vintimille , maîtresse du roi , souffre d'un certain inconvénient : « C'est une bonne femme au fond, mais puante de P estomac. » Ses Lettres sont dans le même goût : « On m'a fait des compliments à tuer chien; » — (( je vous remercie de votre travail (il s'adresse à Voltaire); je sais bien que c'est vous bouillir du lait;ïi — « la paix est comme le chien de Jean de Nivelle y qui s'enfuit quand on l'appelle. )> — « On a beau être parent des chiens, il faut toujours porter un bâton » (c'est-àdire prendre ses précautions, même contre ses amis) *. Lèdran, le duc de Luynes et Noailles prétendent que ses conversations diplomatiques, à la grande surprise des ministres étrangers, étaient infectées de ces « expressions basses et peu convenables *. » ~ Le 10 janvier

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