Mémoires, po^^'m. — Édit. Janet, t. V
2. « n n'avait dans ses expressions ni justesse ni noblesse, et cependant il paraissait viser à briller par des proverbes appliqués à tout propos. » (Manuscrits de Ledran.) Cela donna lieu à des satires dans le public, et l'une d'elles était intitulée : Discours politique sur les affaires de la guerre et de la paix. Dans ce discours, le ministre était censé dire : « Messieurs,
LE MARQtJIS D*âRGENSON. ni
1747, un ordre du roi le remerciait assez sèchement et le renvoyait h ses rêveries, à ses proverbes, à son Jour* nal *.
Pendant les dix années qui séparent sa mort de sa disgrâce, d'Argenson, comme tous ceux qui aiment le pouvoir et qui l'ont perdu, vécut partagé entre le regret et l'espérance. Quel est le ministre dépossédé qui ait jamais souscrit à Tarrêt qui le frappe, sans en appeler de Terreur du présent à la sagesse réparatrice de l'avenir? L'ambition du marquis était de celles qui ne se résignent pas à mourir, mais qui gardent une foi vive dans une prochaine résurrection. Il ignorait ou voulait oublier ce trait de caractère du maître, déjà signalé par les clairvoyants : « Le roi ne revient jamais. »
L'étude, il est vrai, relevait son âme abattue et calmait ses cuisants chagrins ; mais l'étude elle-même avait cet inconvénient cruel de réveiller en lui l'idée du pouvoir perdu; par toutes les routes où s'aventurait son imagination malade, il se voyait ramené vers l'objet fatal dont le désir caressait et ulcérait son cœur. Chaque des-
ne pouvait-on pas, rannée dernière, regarder la reine de Hongrie comme une biche aux abois? Le roi d'Angleterre paraissait entre deux selles, etc.. Nous pondions sur nos œufs; le prince Edouard faisait florès et donnait du fil à retordre à nos ennemis. Mais tout à coup la chance a tourné; et comment cela?... La reine d'Espagne est un bâton ... qu'on ne sait par quel bout prendre; le roi de Sardaigne nous a .... du poivre, le roi Georges a remonté sur sa bête, le prétendant a fait Gille. Les Hollandais, qui nous donnent chaque jour quelque Godan, veulent nous faire avaler le goig'on. Les avantages de nos armées en Flandre nous servent à peu près autant que de battre l'eau pour faire du beurre... » (Édit. Janet, t. I, 259.) •— Cette pièce a été recueillie par d'Argenson lui-même, qui a mis en marge cette note : « Pièce ridicule composée contre moi, à qui on attribue cette façon de m'exprimer, que je n'ai jamais connue. — Composé ainsi par ordre de M. d&Maurepas. » (Mémoires, 1. 1, XIII.) Le marquis a beau s'en défendre; on ne prête qu'aux riches.
1* Voir une anecdote assez curieuse sur le ministère de d'Argenson dans les Souvenirs d'un déporté, par P. Villiers (1802).
sein formé en vue d'une réforme utile ou d'un progrès possible excitait du fond de son âme cette exclamation intime : « Ahl si j'étais le maître des moyens, c'est-àdire si je redevenais ministre 1 » Ces rêves entremêlés de vertueuses aspirations et de vœux personnels, il ne pouvait s'en détacher; son esprit habitait avec mélancolie la région des nobles illusions. D'avance il se trace un plan de conduite pour le jour oîi il ressaisira la direction des affaires; il écartera ceux-ci, il appellera ceux-là; il rétablira l'ordre, l'économie, la loyauté dans le gouvernement ; il supprimera les abus, notamment le cabinet noir et l'amour du roi pour madame de Pompadour I Quand ce beau jour arrivera, il sait le langage qu'il tiendra au roi, sa réponse est toute prête à la lettre de cachet qui lui apportera sa nomination ^ Ses amis, qui connaissent le faible de ce cœur blessé, le flattent par des bruits vrais ou faux : « Le roi, dit-on, l'estime et le regrette ; le public parle en sa faveur ; il est encore en certains lieux l'espoir des bons citoyens. »
Agité de ces retours d'opinion et de ces décevantes promesses, s'obstinant contre l'évidence à prêter au roi des vertus cachées dont ses ambitions personnelles ont besoin, lui dédiant en secret, comme à un Titus incompris, ses projets les plus généreux, d'Argenson retombait par une pente inévitable dans une humeur misanthropique qu'irritaient des mécomptes sans fin ^. Les dernières pages de ses Mémoires sont pleines des éclats de ce chagrin amer qui n'épargne ni son frère, ni son fils, et qui se déverse en injures sur ses rivaux triom-
1. T. V, 151-157, 401; t. VI, 271, 321; t. VU, 299; t. VIH, 138, 183 ; t. IX, 175, 223.