‹ L'esprit public au XVIIIe siècleChapitre 56 sur 161 · T. IX · texte numérisé non relu

T. IX

m a MINISTÈRE DE FLEURY.

rai, le travail solitaire et libre d'uae intelligence supérieure. Les hardies spéculations de sa pensée qui, vers la fin, n'étaient plus pour lui qu'un passe-temps dédaigné, et qu'il eût si vite abandonnées pour le pouvoir, où volait son cœur, lui concilièrent de son vivant l'opinion des philosophes, chaque jour plus puissants sur l'esprit public; peu d'années après sa mort elles le remirent en honneur auprès des générations nouvelles qui de toutes parts se convertissaient avec éclat à la philosophie. C'est par cette revanche légitime, par ces représailles inespérées de lui-môme qu'il s'est relevé si fort au-dessus des adversaires dont l'insolente fortune le mortifiait, et qu'il a effacé tous les habiles de l'ancienne politique, les beaux esprits railleurs et intrigants de l'école de Maurepas.

Vers la fin de sa vie, d'Ârgenson aimait è. abriter dans le repos des champs les illusions qui lui restaient encore et ses désenchantements déjà trop réels. Il y fuyait les nouvelles de la cour ; il y répétait, avec l'accent doux et triste de tous ceux que le monde a meurtris, l'éternel mot du sage : <( quel bonheur que la tranquillité, la société de soi-même et l'étude ! » Sa retraite préférée était à Segrez, près Arpajon. Il nous a laissé de ce séjour quelques descriptions pleines d'un charme attendrissant, qui prouvent combien son âme, aussi aimante que celles de Vauvenargues et de Rousseau, s'était attachée à ces beaux lieux : «c Rien ne res^ semble aux Champs-Elysées, séjour des ombres heu«« reuses, comme la maison de Segrez que je viens de louer. Il y a un jour doux et non brillant, comme celui des vues étendues sur de grandes rivières... Il y a des prairies et surtout des eaux courantes. Derrière la mai*

LE MARQUIS 'ARGBNSÛN. 231

son, au bas du rocher, est une futaie d'arbres, avec des ruisseaux qui coulent en nappes, cascades et bouillons d'eau qui vont nuit et jour.,,. Avec cela, on y vit heureux et sans bruit du monde *• » U s'y était arrangé une manière de cabinet mobile qu'il roulait en plein air, « comme une cabane de berger, » — « Je me suis fait faire un cabinet-sofa dont l'utilité est de me tenir bien à l'abri des vents coulis, de l'air qui gèle les bras et les mains, d'être en une jolie retraite bien close. •. Je puis' rouler mon cabinet dans mon jardin sur une terrasse où l'on jouit d'une belle vue ; je le démonte et le transporte à la ville, à la campagne,,, j'ai fait faire la cage par un menuisier de carrosse. Elle est sur roulettes, comme la demeure d'un berger ; la fenêtre à gauche, la porte à droite, le toit comme une impériale de carrosse à l'allemande... on y peut allonger les jambes, les appuyer horizontalement ou les porter à terre. Il y a des accoudoirs ; le dos est rembourré et je puis m'y tenir debout le tout est doublé en velours vert. Le dehors est vernis en laque rouge. J'y suis si chaudement que je m'y puis passer de feu presque tout Thiver. Une bougie allumée suffit pour chauffer le dedans ^ » L'esprit inventif du marquis avait imaginé même sa chambre de travail, et il n'est pas étonnant qu'un ami du progrès positif et matériel ait mis dans son cabinet quelque chose de ce qu'on appelle aujourd'hui le confortable. C'est là qu'il méditait, lisait et commentait, étant de sa nature « grand extrayeur et notateur. » Il y a écrit ses Mémoires.

D'Argenson mourut à 63 ans, le 26 janvier 17S7,.

4. T. VI, 180, 197. ^ Édit. Jaoet, t, V, 24$. 2. Édit. Jauet, t, V, 237, ^38.

assez subitement, d'un anthrax au cou. La mort le surprit, on peut le dire, la plume à la main. On a trouvé dans ses papiers une note écrite le 17 du même mois ; une autre, commencée le 18, est restée interrompue. « Mon père, a dit le marquis de Paulmy, a laissé ses papiers en bon ordre, au contraire de ses affaires. » C'est, en effet, une dernière particularité à signaler dans le portrait maintenant achevé de ce personnage : d'Argenson, comme la plupart des rêveurs politiques, en s'occupant des affaires de tous négligeait les siennes. « Je suis en quelque sorte, écrit-il, à Faumône de ma paroisse ; si la cour' me retirait ses pensions, ou si on me les payait mal, je serais sans pain. . . » Quand on les lui payait bien, elles s'élevaient à 22,000 livres, ce qui est une façon fort honnête « d'être à l'aumône » , et ce qui lui permettait d'ajouter sans mauvaise humeur : « Je me suis proposé, en me retirant, d'afficher la pauvreté, mais non la misère ; toutes les places dans ma maison deviennent uniques ; j'ai un beau suisse fort galonné, un valet de chambre, un seul laquais, un cocher, deux chevaux et une servante... Je me nourris d'un pot-au-feu et d'un poulet... Par là, je passerai dans ce siècle-ci pour un homme modéré, philosophe, attaché à mes devoirs, éclairé cependant et capable, plus digne des places que ceux qui y sont : ce rôle a sa beauté... * ». Oui, et plus d'un riche de nos jours, sans être philosophe, se contenterait à moins : ne plaignons pas trop le marquis de s'être vu réduit, par sa faute ou par celle des temps, a une « pauvreté » qui roulait carrosse.

1. Sur les affaires domestiques et sur les finances de d'Argenson, voir 1. 1, Introd., XXIII, 160, 179, 181, 325 ; t. IV, 28-32, 54, 102; t. V, 9, 222. — Édit. Janet, t. V, 397. — Luynes, t. XV, 36; t. XVII, 340.

Nous venons d'étudier scrupuleusement deux parties importantes des Mémoires ded'Argenson : c'est-à-dire, sa vie et ses idées. 11 en reste une autre, qui n'offre pas moins d'intérêt; ce sont les informations que le journal contient sur l'état des esprits pendant les trente années dont il fait la chronique. Réunissons donc ces documents à ceux que nous fournit Barbier, et avec ce double secours, répondons à la question qui résume l'histoire politique de ce temps-là : quels sont les caractères généraux de cette seconde époque du xvm' siècle? Quels mouvements, quelles tendances avons-nous à signaler dans l'opinion publique, depuis la fin de la régence jusqu'à la veille de la guerre de sept ans?

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