‹ L'esprit public au XVIIIe siècleChapitre 6 sur 161 · JEAN BUVAT. H · texte numérisé non relu

JEAN BUVAT. H

bruitdaQslemonâe, lorsqu'au sanctuaire même delà paix, derrière ses froids rayons et ses cartons poudreux il fut saisi par Tardente contagion de la curiosité publique ; et rien ne prouve mieux la fièvre d'émotion qui s'empara alors de la France entière que cette manie d'écrire sur les affaires publiques dont fut atteint le plus silencieux et le moins ambitieux des hommes.

Ne rabaissons pas trop notre chroniqueur. Simple copiste, Buvat était supérieur à son emploi : le peu de relief du témoin ne doit pas avilir le témoignage. Il est d'ailleurs certaines pièces ou certains aspects d'une pièce qui se voient mieux du parterre. Né en 1 660 à Ch&lons-sur-Marne. (ce qui ne le faisait pas tout jeune en 1715), il avait étudié au collège des jésuites de cette ville. Dans sa jeunesse il visita à deux reprises l'Italie, on ne sait comment ni pourquoi ; ce fut apparemment comme secrétaire d'un prélat ou d'un seigneur. Car pour lui^ il n'était ni riche, ni pèlerin, ni touriste, ni amoureux, ni poète : il en revint calligraphe.

U acheta à Paris un office de maître de grammaire et d'orthographe, et pour plus de correction il se maria. De ce mariage il eut un fils, mauvais sujet, qu'il dépêcha aux îles, suivant l'usage du temps. Comme chez plus d'un savant, l'enfant de prédilection ce fut le manuscrit.

Un garde des estampes, Clément de Toul, étonné de saiiacilité à déchiffrer les vieilles chartes, le fit entrer en 1696 à la Bibliothèque du roi. U n'en sortit qu'à sa mort, en 1729. Ces trente-deux années d'une existence claustrale sont peu fertiles en incidents : une gratification de quatre cents livres obtenue en 1725, un logement accordé en 1727 au haut d'un escalier de cent

quarante marches, une demande d'avancement toujours repoussée, les vexations de quelques supérieurs, voilà les grosses affaires, les événements majeurs dont l'influence élevait et abattait tour à tour l'âme du pauvre Buvat.

Son travail l'approcha de plusieurs personnages, considérables par leur crédit ou leurs lumières. Il connut l'abbé Louvois, qui fut nommé à neuf ans bibliothécaire du roi et qui mourut de réplétion en 1718, le docte abbé Sallier, des deux académies, qui se déclara son protecteur, et qui lui envoyait dans ses maladies de grands pots d'excellente marmelade d'abricots pour lui soulager la poitrine ; Gros de Boze, antiquaire et numismate, secrétaire perpétuel de l'Académie des inscriptions, le même qui, en 1731, écarta Voltaire de l'Académie française en prononçant que l'auteur de la Henriade et de Charles XII « ne serait jamais un personnage académique. >>

Parmi ses chefs il s'en trouva un, l'abbé de Targny, pourvu de plusieurs abbayes, qui ne dédaignait pas de s'approprier les cinquante francs alloués pour le chauffage de l'écrivain. Buvat, déjà vieux, passait de longs hivers, tels que celui de 1709, dans de vastes salles «oîi les plafonds et les solives étaient inscrustés de glaçons en forme de culs-de-lampe, comme si la nature se fût jouée pour imiter l'art. » La nature accablait de fluxions de poitrine et de rhumatismes le prisonnier 'de ces glacières. S'il se plaignait, on le menaçait d'un renvoi. Ses maladies et la déplorable fixité de ses appointements le forçaient de vendre son argenterie et ses meubles ou de tendre la main à la pitié de ses amis. Le digne homme, ainsi maltraité, se consolait en s'ap-

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