‹ L'esprit public au XVIIIe siècleChapitre 7 sur 161 · JEAN BUVAT · texte numérisé non relu

JEAN BUVAT

pliquant les sentences philosophiques des auteurs qu'il transcrivait. Un jour qu'il s'occupait de May nard : « Et moi aussi, dit-il, je puis bien dire comme lui : »

Las d'espérer et de me plaindre Des muses, des grands et du sort.

C'est ici que j'attends la mort^ Sans la désirer ni la craindre.

Tout à coup, au milieu de ses tristesses, en parcourant: le cercle monotone de ses labeurs si mal récompensés, Buvat entend retentir sous ses fenêtres les agitations financières et parlementai)*es de la régence. Il s'abandonna aux séductions de l'imprévu, et les circonstances donnèrent bientôt un sérieux motif et des facilités exceptionnelles à sa curiosité.

Ce n'est pas qu'il ait ressenti quelque fâcheuse atteinte des désordres et des folies de cette époque. On est à l'abri de la ruine quand on ne possède rien. Un jour, en traversant la rue Vivienne, près des guichets de la compagnie des Indes, il fut h demi étouffé dans la presse et reçut sur les épaules deux ou trois actionnaires tombés du haut d'un mur où ils épiaient l'heure du remboursement. Le système ne lui fit pas d'autre mal. En politique, son talent de calligraphe lui donna un rôle inattendu qui, pour être caché, n'en fut pas moins décisif. Lors du complot de Cellamare, ce petit employé tint dans sa main le sort du régent et la paix du royaume.

Il avait été mandé au commencement de 1718, rue Neuve-des-Petits-Champs, à l'hôtel Colbert où logeait l'ambassadeur d'Espagne. La plume de Buvat, paraîtil, était plus appréciée que son intelligence, car on eut la légèreté de lui confier, pour en tirer copie, des pa-

piers qui contenaient le secret de Taffaire. Tremblant de se voir le secrétaire des conspirateurs, il courut au Palais-Royal, vit Tabbé Dubois, et lui dit tout. D se flattait d'une récompense, il peignit sa détresse au ministre et le poursuivit jusqu'en 1723 de ses suppliques ; il le trouva à muet, sourd, aveugle et insensible *. »

ATabbé de Louvois avait succédé, en 1718, l'abbé Bignon, conseiller d'État et directeur de la librairie» C'était un homme d'un mérite reconnu dans toute l'Europe et d'une bienveillance égale à son mérite. Pendant quarante ans il fit honneur à la science et protégea les savants. Voltaire a parlé de lui dans le Temple du Goût, et il fallait que cet académicien eût une réputation justifiée pour trouver place, quoique abbé, dans la chapelle de Voltaire. Un double titre, il est vrai, le recommandait à la faveur du poëte philosophe : il n'était pas aimé de J.-B. Rousseau, et il n'aimait pas les moines. Il prit en amitié l'honnête et laborieux Buvat; à défaut d'avancement, il lui accorda son estime.

Selon toute apparence, c'est dans ses entretiens avec l'abbé Bignon que l'écrivain a recueUli les matériaux

1. Telle est U yersion de Buvat lui-même sur cette affaire, et aou& ayons tenu à donner en entier son témoignage. Mais Buvat ne savait pas tout. Lorsqu'il vint, en décembre 1718, faire. sa révélation à l'abbé Dubois, qui était alors secrétaire d*État et ministre des affaires étrangères, il ignorait que ce même Dubois, depuis six mois^ avait l'œil sur lui et connaissait ses relations de calligraphe avec Fambassade d'Espagne. En consultant la correspondance diplomatique de Dubois aux archives des a£Eaires étrangères, nous avons tu une dépèche de cet abbé, datée du 16 juillet 1718, c'est-à-dire du temps où il était ambassadeur à Londres, dans laquelle il ioTite l'abbé de Targny à surveiller récrivain Buyat, qui transcrit des mémoires pour Cellamare, et à se seryir de lui pour découvrir et révéler ce quMl pourra savoir de la conspiration. Buvat, surveillé depuis six mois par son chef, fut sans doute engagé par celui-ci à tout déclarer au moment critique ; de là sa révélation. — On trouvera cette lettre de l'abbé Duboisdans notre chapitre m.

LE JOURNAL DE BtJVAT. 25

les plus précieux de son JournaU L'abbé avait accès au Palais-Royal, il trayaillait quelquefois avec le régent et se trouvait en situation de voir juste, n J'ai dû beau* coup, dit Buvat lui-môme, à des rapports que j'ai ouïs dans des conversations où des personnes de distinction me faisaient Thonneur de me soufirir, et à des Mémoires qui m'ont été communiqués. »

Ce monde de l'abbé Bignon et de l'abbé Sallier où Buvat était souffert, où il seinble avoir écouté de toutes ses oreilles, était un monde sérieux, très-éclairé, trèspénétrant, d'une considération solide, d'une influence discrète mais réelle, qui par ses travaux, ses privilèges, ses alliances, tenait d'une part aux gens de lettres et au docte personnel de la ri^e gauche, d'autre part à la magistrature, aux fonctionnaires supérieurs, à la riche bourgeoisie, et touchait même par quelques points à la cour et au gouvernement. Ses habitudes d'esprit, un train de vie honorable et tranquille le préservaient assez ordinairement des tracasseries politiques et des pratiques de Bourse. Moins engagé que beaucoup d'autres corps et sociétés dans les passions du moment, moins assourdi par les clameurs du Palais ou de la rue Quincampoix, il jugeait plus sainement et de plus haut. On s'explique donc très-bien qu'à un moment donné les informations de ce monde si judicieux et si répandu soient venues aboutir au journal que méditait l'obscur écrivain dans un coin du cabinet de l'abbé Bignon. Buvat, en se faisant journaliste, ne changeait pas de profession; il était le secrétaire furtif des compagnies qui le recevaient, des opinions qui bourdonnaient autour de lui. Le Journal fut terminé en janvier 1726. Restait une question grave : quel fruit en retirerait l'auteur ?

Ici, Buvat commit une faute irréparable. Il pouvait traiter avec des libraires de Hollande, les de Hondt, qui lui en offraient quatre mille livres, une vraie fortune ; il aima mieux s'en faire un titre à ravance* ment. Rêvant éloges, pensions, récompenses, tout ce que peut désirer l'imagination échauffée d'un employé et la vanité d'un auteur plein de son chef-d'œuvre, il fit bravement hommage du manuscrit au ministre du silence et des économies, an cardinal de Fleury. Sa discrète Éminence ne mit pas à la Bastille l'indiscret Buvat, mais elle mit le Journal dans un in pace. Il en est sorti depuis quelques années seulement ; c'est M. Campardon qui l'en a tiré*.

La vie de Buvat n'est guère celle d'un satisfait ; cependant son journal n'est pas d'un mécontent. Dans tin État, ce sont quelquefois les plus à plaindre qui se plaignent le moins. Buvat respecte les puissants; il est né au pays du poëte qui a dit :

On ne peul trop louer trois sortes de personnes : Les dieux, sa maltresse et son roi.

S'il parle de Louis XIV, c'est a un grand roi, de digne et glorieuse mémoire. » S'agit-il du régent, c'est aussi « un grand prince, un prince incomparable. » Survient Louis XV, le chroniqueur fait des vœux pour a la santé précieuse de Sa Majesté. » Son style bien appris connaît l'emploi des qualificatifs. -Ajoutons, à sa louange ou à sa décharge, qu'il s'exprime ainsi sur le grand roi et sur le régent après leur mort ; il flatte leur mémoire lorsqu'elle ne trouve plus que des censeurs.

1. Deux volumes, 1865^ par Emile Campardon, archiviste aux Archives nationales. — H. Pion.

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