‹ L'esprit public au XVIIIe siècleChapitre 60 sur 161 · LE CARDINAL. Î · texte numérisé non relu

LE CARDINAL. Î

présomptueuse. Sans sortir de sa nature, sans forcer ses moyens, il accomplit à petit bruit le bien alors possible. Ami des temporisations, esprit de juste milieu, et d'une flexibilité rusée qui aurait eu son prix dans un cabinet constitutionnel, il cicatrisa, souvent en ne faisant rien, les imprudences de ceux qui avaient voulu trop faire. Il avait, dirions-nous aujourd'hui, fort peu d'idées ; mais comme en politique ce sont avant tout les circonstances qui décident du mérite des systèmes, au lendemain de la régence ce défaut se tournait en qualité. Dans le cours varié des choses humaines, il est bon que la médiocrité réparatrice succède à la pétulance aventureuse des hommes d'imagination. Tous ces conquérants du progrès ressemblent aux autres : leur gloire à la longue coûte et fatigue. La France, secouée et meurtrie, se remit volontiers en tutelle sous un pouvoir sénîle dont Tâge lui garantissait la brièveté, et qui, par ses allures dissimulées, par sa bénignité hypocrite, offrait aux peuples un semblant de cet autre avantage qu'à certaines heures ils se prennent à désirer : l'absence de gouvernement. Ainsi en jugèrent les esprits sér\eux en France et à l'étranger ; ils surent gré au cardinal de ses qualités négatives et de ses défauts bienfaisants.

Contenter les bourgeois de Paris n'a jamais été pour aucun ministre un succès facile ; or cette gloire peu vulgaire, le cardinal a su l'obtenir et la conserver. «Il est bon ménager, dit Barbier, les finances n'ont jamais été dans un meilleur état. Grâce à lui, le roi, qui a beaucoup d'argent, est maître et arbitre de l'Europe (1738)... C'est un sentiment général, sans exagération ni flatterie, que toute la France redoute sa mort comme une perte réelle, parce que le gouvernement est grand.

sensé et doux. Tout Tétranger a une confiance et un respect sans réserve dans la parole et les opérations de ce ministre. * » En 1742, le langage du chroniqueur est le même, ce qui prouve que Topinion publique n'a pas absolument changé : « à plus de quatre-vingt-dix ans il a une tête assez bonne pour faire de ce règne le plus beau et le plus grand de l'histoire de Franco *. » Et le ministre dont on parlé ainsi à Paris gouverne depuis seize ans 1 D'Argenson, avant de passer à l'opposition ambitieuse, l'appelait « un administrateur vertueux et dévoué à l'Etat ; » il Ta admiré pendant dix ans, et voici le portrait qu*il fait de lui en 1736 : <( Nous avons en France un premier ministre qui possède une partie des vertus de M. de Sully;... avec le temps on lui rendra justice, comme à Sully;... ce ministre semble né pour assurer le bonheur dont nous jouissons sans Taltérer, et c'est tout ce que nous pouvons désirer, car la France est à présent au point de pouvoir dire : que les dieux ne m'aient rien^ c*est tout ce que je leur demande ^ ! » Même après la rupture, il se laisse aller à cet aveu : a Un ministre étranger me disait hier que l'on perdrait en France, par la mort du cardinal, un attrait de douceur et de modération qui avait valu à la France plus que deux armées, et cela est ■ vrai *. )) D'autres contemporains, moins intéressés que d* Argenson, moins attentifs que Barbier, des hommes du monde, comme le président Hénault, des femmes d'esprit, comme mademoiselle de Launay ou mademoiselle

2. T. in, 25, 76, 118, 124, 326. -^ Duclos (édit. Michaud), p. 625.

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