D'Argenson, t. II
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gime ancien dont la vigueur éteinte semble se ranimer un moment pour expirer dans un dernier effort, et le régime nouveau qui désormais s'annonce victorieusement par les progrès irrésistibles de l'esprit d'opposition.
A ce moment, la faiblesse du roi reçut un secours que la fortune accorde quelquefois aux plus détestables princes, avant l'heure des expiations suprêmes, et qui explique leurs succès passagers, les faux semblants de leur sagesse d'emprunt. Lorsque l'appui du cardinal lui manqua, il vit venir à lui, pour étayer et masquer son insuffisance, l'habileté expérimentée du maréchal de Noailles et la vigueur du comte de Saxe. Ces deux hommes d'un mérite si différent continuent l'œuvre de Villars et de Fleury, ils secondent avec zèle l'effort patriotique oîi Louis XV s'unit à la nation, ils président à cette reprise de l'entrain guerrier, à ce retour rapide de la victoire. En toute grave affaire, ils sont les promoteurs ou les exécuteurs : l'un est le conseil, l'autre le bras.
Le maréchal de Noailles, comme le prouve la correspondance publiée par M. Camille Rousset, était un esprit pénétrant, avisé, d'une rare fertilité d'idées ou d'expédients et d'une sagesse un peu verbeuse. L'âge avait tempéré cette fougue d'imagination que les contemporains lui attribuent et qu'ils ont décrite avec une verve si expressive : en diminuant chez lui la vivacité de l'intelligence, les années en avaient accru la lucidité.
En 1743, à l'époque où commencent entre le roi et le maréchal ces relations si honorables pour tous deux et si utiles à la France, le maréchal avait soixante-cinq
LE MARÉCHAL DE NOAILLES. iSl
ans. Né en 1678, marié vingt ans après à la nièce de madame de Maintenon, lieutenant-général en 1706, il avait fait la guerre du temps du feu roi, il s'était signalé en Allemagne et en Espagne sous Villars, Tallard et Catinat. Ce fut précisément la qualité de contemporain du grand roi qui lui donna auprès de Louis XV crédit et ascendant. Louis XIV, un an avant sa mort, lui avait confié ses papiers les plus précieux et, dans le nombre, ses Réflexions sur le métier de roi. Pour s'ouvrir un accès jusqu'à son successeur, ce lui fut un talisman. Il commandait alors en Allemagne ; le roi, dans une suite de lettres confidentielles, et qui passaient par-dessus la tête des ministres, le consulta sur les intérêts du moment et sur l'essentiel de sa conduite. Aboli en apparence depuis la mort du cardinal, le ministère dirigeant subsistait, mais invisible; c'était un ministère d'État par correspondance.
A faire l'éloge du passé, le vieux maréchal, le vieux courtisan trouvait doublement son compte. Aussi parle-t-il de verve et d'abondance. Il a sans, cesse ces mots à la bouche : « Sire, du temps de votre auguste bisaïeul... » Il se complaît dans ces revues et ces effusions rétrospectives, il nage en plein courant de ses vénérables souvenirs ; il s'y noie de temps en temps, comme les vieillards ; c'est Théramène racontant à Hippolyte le règne de Thésée :
Tu sais combien mon âme, attentive à ta voix. S'échauffait au récit de ses nobles exploits.
Tel est le fond de cette correspondance : une censure des abus présents, un panégyrique des coutumes anciennes ; une comparaison entre la mollesse d'aujour-
%n LE MINISTÈRE UE FLEURY.
d'hui et la vigueur d'autrefois ; un perpétuel discours au roi pour Texhorter à rétablir les choses sur Tancien pied, à faire revivre et refleurir l'esprit d'ordre qui animait l'administration de Louis XIV, à remettre en honneur « les vieilles manières de penser et d'agir; » en un mot, à remonter les ressorts usés et la machine affaiblie. Citoyen sans cesser d'être courtisan, servant l'État sans s'oublier lui-même, capable d'un dévouement qui s'arrêtait en deçà du sacrifice et restait compatible avec l'intérêt personnel, Noailles avait ce courage tempéré d'adresse, cette fermeté insinuante qui hasarde à propos des vérités ingrates et dont le triomphe consiste à être utile sans déplaire, à remplir son devoir en gardant son crédit. Le doyen de nos hommes de guerre, le Claton de la discipline, signait ses lettres à la favorite : a Le parrain de la trop aimable Ritournelle. »
Au milieu de ses qualités utiles ou agréables, ce donneur de conseils avait un grave défaut : excellent dans la délibération, il était indécis et médiocre dans l'exécution. Malheureux comme général, il nous rendit cependant un signalé service ; il sut trouver dans les rangs secondaires de nos armées un gagneur de batailles. Il devina son génie méconnu, et, loin de le jalouser et de le traverser, il le défendit contre les petitesses ombrageuses de l'esprit de cour, il lui mit dans la main le b&ton de maréchal et l'épée de la France. L'instinct et l'amour du grand, qu'il avait retenus du précédent règne, un certain tour bizarre dans l'imagination qui lui était commun avec Maurice de Saxe, rapprochèrent ces deux hommes et les mirent d'intelligence pour le bien de l'État et le service du roi.
Maurice de Saxe apportait à la France de 174S les