‹ L'esprit public au XVIIIe siècleChapitre 64 sur 161 · MAURICE DE SAXE · texte numérisé non relu

MAURICE DE SAXE

hautes qualités dont elle sentait le plus vivement l'absence. Esprit plein de sève et de ressort, il était sinon un caractère, du moins une nature, et son originalité s*accusait avec un puissant relief sur le fond stérile et effacé de la société contemporaine. Dans le siècle des agréments, il avait du génie. Lorsque la classe maîtresse tombait d'indolence et s'enfermait dans le vain bruit de ses plaisirs, lui, il aspirait à l'illimité, il rêvait l'impossible, il appuyait fièrement sur une indomptable vigueur l'audace de ses ambitions. Si le duc de Noailles conservait les maximes du temps de Louis XIV, Fardent Maurice en ressuscitait les énergies éteintes ; NoaDles en avait la sagesse, il en avait, lui, le magnanime. Le duc, en écrtvant à Louis XV, a peint d'un mot cette virile supériorité qui s'élevait sur l'affaissement de tous : « Sire, je vois avec douleur que parmi les officiers généraux de vos armées aucun ne se porte plus vers le grand \ le comte de Saxe est le seul qui annonce les talents d'un général en chef, c^est le seul qxd vise au grand^. »

Voilà bien, en effet, dans la politique comme à la guerre, le défaut capital et le vice organique du siècle : il n'atteint plus à la grandeur. Il n'en a plus même le sentiment. Le génie de la nation diminue de stature. Il est des sommets où le souffle lui fait défaut. On tourne avec grâce dans le cercle des mérites faciles. D'un moule uniforme il sort des esprits frétillants, sémillants, de jolis talents à facettes* Mais ce sol léger, cette

i. 11 existe des Mémoires da maréchal de S^xe sous ce titre : Lettres et Mémoires choisis parmi let papiers du maréchal (5 vol. Paris, 1794). Ce sont des dépèches,. des rapports militaires, des correspondances relatlTes aux faits de giiârre, bref, un yrai journal militaire. On y peut lire, à la date du 18 octobre 1746, une curieuse lettre de Pirou au maréchal» dans le g^)ùt de celles que Voiture écrivait au grand Cdndé.

terre meuble et aride, ce sable de manège ne nourrit plus rien de robuste. La France a perdu son tempérament héroïque. Un siècle après Rocroi, ce pays qui accablait TEurope de sa puissance militaire a besoin qu'un étranger vienne rétablir l'honneur de ses armes et sauver son indépendance.

Maurice avait la rude écorce du soldat. Né et élevé dans Taventure, il tenait de ses origines une impétuosité sauvage, je ne sais quoi de violent, d'étrange, de hérissé. Il y avait en lui du Tartare. Une humeur inquiète, irrégulière comme sa naissance, semblait pousser à des destinées mystérieuses ce fils de roi, rapproché et exclu du trône, cette âme où bouillonnaient la passion, le génie, l'ambition, et qui tour à tour, suivant l'occurrence et les entraînements de la fortune, s'assouvissait, comme Charles XII, dans l'extraordinaire, se repliait dans les mortelles langueurs de l'oisiveté, dévorant le plaisir, le scandale, la honte, s'étourdissant de l'acre saveur de ce poison, puis tout à coup s'élançait en rêveries guerrières et politiques, touchant d'un élan fiévreux un but sublime. Par certains traits de son organisation si complexe et d'un si terrible mélange, oîi le dieu et la bête luttent dans un perpétuel orage, Maurice fait songer tout à la fois au roi de Suède, à Vendôme et à Mirabeau.

Une moitié de sa vie se passa à chercher un trône dans les hasards des complications germaniques. Un instant il le tient; il est élu enl726ducdeCourlande; on négocie pour lui la main d'une princesse. Attaqué par la Russie, contrecarré par la Pologne, il se roidit, il se barricade dans ses droits récents et s'acharne à disputer un titre en lambeaux; il soutient une siège dans son palais

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comme le héros de Bender, et quand, délaissé, poursuivi, il a échappé à Ténnemi, franchi les déserts et recouvré en France sa sécurité, il ne renonce pas au désir dé régner; c'est un prince détrôné, mais qui n'abdique pas ; jusqu'à sa mort, le mirage d'une couronne faallucihera son ambition.

A Paris, où il se montre pour la première fois sous à régence, cette figure d'aventurier saxon excite la rumeur des salons et des coulisses d'opéra; les petitsmaîtres l'appellent le Sanglier : c'était le nom que la cour de Charles Y avait donné à Duguesclin. La paix a fermé l'Allemagne à ses rêves ; il se calme, se discipline, se civilise ; il prend du service dans nos troupes, conquiert ses grades, et quand arrive, en 1741, « le brouillamini général^ » la faveur du duc de Noailles, le péril de l'État et l'incapacité de nos généraux le portent au premier rang.

Vainqueur des Anglais, conquérant de la Belgique, comblé de dignités, de gouvernements et de pensions, proclamé par la voix de l'Europe le premier capitaine de son siècle, il put enfin, dans le domaine presque royal dé Chambord, embrasser l'image de cette souveraineté si ardemment désirée. La munificence de Louis XY avait attaché à cette fastueuse récompense des prérogatives princières. Il avait un régiment de hulans pour sa garde, une artillerie enlevée à l'ennemi, une liste civile de plus de cent mille écus, un théâtre qui avait coûté six cent mille livres, 400 chevaux dans ses écuries, deux tables, l'une de quatre-vingts et l'autre de soixante couverts. En 1749, il traversa TAUemagne avec un éclatinusite ; le roi de Prusse, l'accueillant à Sans-Souci, le traita sur le pied d'un égal.

Cette splendeur de l'aventurier saxon dura peu. Pour être réalisé^ son rêve n'en fut pas moins éphémère. A la fin de novembre 17S0^ le bruit se répandit queMau* rice était mort. Etait-ce la fièvre gui l'avait tué^ ou Tépée du prince de Conti? C'est ce qu'on ignore encore, même après les recherches du plus récent et du plus savant de ses historiens *.

Tandis que ces personnages, placés sur le devant de la scène politique, y maintenaient une apparence de grandeur et ménageaient ainsi au patriotisme de la France des satisfactions d'orgueil utiles à la monarchie, un monde hostile, sans être irréconciliable encore, remuait dans le sein de la nation : des passions ardentes, opiniâtres, non séditieuses toutefois, fermentaient soor^ dément et n'attendaient que le moment d'éclater*

Le règne de Louis XIY, après avoir pacifié sous la puissance d'un despotisme glorieux les querelles du xvi' siècle, avait formé — nous l'avons dit — de sa corruption même un levain de nouvelles discordes. Une triple opposition, janséniste, parlementaire, philoscH phique, avait grandi dans le secret des cœurs, provoquée par les excès d'un gouvernement qui pendant un demisiècle opprima le droit, la conscience et la pensée. La régence avait tout déchaîné, Fleury voulut tout assou-* pir ; mais l'ardeur contenue par sa fermeté habile gagnait insensiblement une société que travaillaient la propagande occulte deâ Nouvelles ecclésiastiques , le fanatisme véhément des constitutionnaires^ le gallica*

1. M« Samtrl{ené Taillandier a |iublié en 1865 (librairie académique de Didier) un travail neuf et complet sur le maréchal de Saxe. Ce livre, écrit sur des documents originaux enipruntés à l'Allemagne, est remarquable par la précision vivante des détaiû, par la solidité de Térudition et Tagrément du récit. C'est une œuvre définitive.

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