L'OPPOSITION SOUS LOUIS XV
ouvriers les plus énergiques des changements accomplis, ils n'en sont ni les seuls ni les plus anciens promoteurs. Un ami de la marquise de Créquy lui disait au lendemain de la catastrophe : « On a tort d'imputer aux encyclopédistes la chute de l'ancien régime; la vieille maison est tombée d'elle-même, mais ils ont fourni des matériaux pour en bâtir une autre. Ils ne sont pas plus coupables de sa chute que ne l'est d'un incendie la carrière où l'on prend des pierres pour reconstruire l'édifice brûlé *. » C'était, peut-être, oublier un peu vite que les encyclopédistes avaient travaillé à mettre le feu à la maison.
• Sans adopter ce paradoxe apologétique, cette exagération en sens contraire, nous nous proposons de distinsruer ici, dans l'effort combiné d'où la révolution est sortie, les agents nombreux et très-divers qui, s'accordant sans le vouloir, s'entr'aidant quelquefois par leurs rivalités mêmes et leurs dissidences, ont concouru à produire l'événement. Attribuer à chacun sa part, assigner à chacun son heure, en nous réglant sur les évolutions caractéristiques de l'opinion contemporaine, tel est l'objet précis de ce chapitre : il en résultera, nous l'espérons, une connaissance plus exacte des impulsions lointaines du vaste mouvement qui a tout emporté.
1. Sénac de Meilhan, Du gouvernement, des mœurs et des conditions en France avant la Révolution (1795), p. 141, 142.
L'opposition parlemeuUire et jai^séaiste.
Il y a dans l'histoire (jqe nous essayons d'écrire, xxn feit coi)sidérahIe, aujourd'hui trop méconnu : c'est laction politique du jansénisme pendant la première Uioitié du xvm* siècle, c'est l'existence d'une puissante opposition, antérieure à I4 propagande littéraire des philosophes, opposition puren^ent française d'origine, qui, sans rien prendra aux Anglais ni aux livres, a créé d'une part le milieu ardent ou les ferments nouveaux devaient plus tarU éclater, et de l'autre a posé le principe générateur de 1789 en plaçant la volonté du peuple au-dessus de la volonté du roi. On peut voir dans les mémoires du temps comme cette opposition remuait Paris bien avant l'Esprit des lois et le Contrat social^ quels beaux dévoûments elle a suscités, quels caractères intrépides, et d'une fermeté qui n'a rien de moderne, elle a mis en lumière l Selon l'expression énergique du marquis d'Argenson, témoin si compétent, elle rédigeait, dès le milieu du siècle, les cahiers des États généraux. Sous deux formes distinctes, un même esprit animait ce grand parti de la résistance : l'opposant de ce temps-là était janséniste'en religion et parlementaire en politique ; il vivait d'une double haine, la haine de Rome et la haine de Versailles, noms qui résumaient et symbolisaient à ses yeux tous les abus du despotisme, clérical ou sécuUer, monarchique ou ultramontain. Ces deux antipathies mêlées et confondues, ces deux élé-
PARLEMENTAIRES ET JANSÉNISTES. 26i
tuents de colère et de révolte, pour ainsi dire forgé* ensemble, donnaient à Fopposition une trempé inflexible, une âJfdente ténacité. Le jansénisme y mettait^ pour son compte, Tâpreté sombre, la rancune immoptôUe, Tentêtement puritain, et, ce qui nous manque trop ûtajourd'hui, le courage du sacrifice, le méprîâ hautain de la souflrânce. La fusion des deux partis ré* fractaires se montre bien dans la fameuse maxime qui était Tâme du mouvement et le dtapêau du combat ! « La nation est au-dessus des rois, comme l'Église tini* / verselle est au-dessus du pape. » Or, qu'est-ce que cela^ sinon le régime des assemblées préféré au pouVoit irresponsable d'un seul? Qu'est-ce encore, sinon là volonté de protéger par des règles fixes et de solidei barrières la vie, les biens, l'honnetir, la conscience et les droits des citoyens, l'intérêt public et la sûreté' dé l'État contre les violences, les vices et les corruptions qui naissent fatalement de l'arbitraire? Il y avait dond au fond de la querelle janséniste une question politique qui en sécularisait le caractère et en transformait l'importance. L'air de cloître et d'école, Thumeut* morose et tracassière de la doctrine disparaissaient sous l'influencô magique de la passion ; restait la flamme intérieure , le sentiment jaloux de la dignité personnelle, et dans la crise des persécutions lé prestige du maftyre i tout cela prêtait h l'opinion janséniste une sorte de grandeur exaltée qui lui gagnait les masses. Pas plus que le Pari* sien d'aujourd'hui, le bourgeois d*il y a cent ans n'a* vait nn goût très-vif pour la casuistique. Il passait par-* dessus ces insipides subtilités et jugeait des combattants par le cœur; se mêlant aux controverses sans en entendre la langue, il y entrait d'enthousiasme et par empor»
tement. N'est -il pas curieux cependant de voir le xviii* siècle débuter en théologien dans la voie d'opposition à outrance qui doit le conduire à Tathéisme?
Représentons-nous le Paris de Louis XV au lendemain de la régence, ce Paris où la barbarie perce encore sous le brillant d'une politesse récente, où Ton pend « à la croix du Trahoir, » où il y a un pilori et un carcan, où Ton fleurdelisé publiquement les mal famés et les suspects, « où Ton vole partout dès que la nuit est arrivée, où Ton ne rencontre plus personne dès sept heures du soir ; » — cette grande ville si superstitieuse malgré les esprits forts, si attachée à ses habitudes bourgeoises malgré les exemples de haute corruption donnés par la cour : — un feu latent, inextinguible, y circule, et la moindre étincelle partie de Versailles ou du Vatican provoque une explosion. « La bonne ville de Paris, dit Barbier, est janséniste de la tète aux pieds ^ » Ce ne sont pas seulement les bourgeois, les magistrats, les avocats, les professeurs, les rangs élevés du tiers état qui sont gagnés et envahis : « Tout le gros de Paris, hommes, femmes, petits-enfants, tient pour cette doctrine, sans savoir la matière, sans rien entendre à ces distinctions et interprétations, par haine contre Rome et les jésuites ; tout ce monde est entêté comme un diable. Les femmes, femmelettes et jusqu'aux femmes de chambre s'y feraient hacher ^. » De ce inîlieu ardent, orageux, partent les violences, les injures, les éclats de haine implacables, les traits sanglants ou ridicules, la tragicomédie des fureurs de parti. Les ménioires abondent