LE JOURNAL DE BGVAT
Il juge moins les événements qu'il ne les rapporte ; il n'a pas une de ces opinions voyantes et qui s'arborent ; en temps de révolution il n'est pas cocardier ; il laisse à d'autres les couleurs et les panaches. Il cite une chanson qui me semble traduire assez bien la pru* dence de ses sentiments :
Entre noas jamais de débat Sur les affaires de TÉtat; Tel sur cette matière brille Qui, par son indiscrétion, De son repas à la Bastille Va faire la digestion.
A ceux qui blâmeraient cette neutralité timide il a d'avance répondu dans sa préface : n II serait facile de se livrer à des réflexions politiques, mais il faudrait être en pays de liberté. » Si Buvat garde son a\îs pour lui, du moins il en a un.
Son Journal n'est pas un récit de pleine verve, comme celui de Saint-Simon ; il ressemble aux Mémoires de Marais et de Barbier, c'est un recueil de nouvelles détachées. Figurez-vous une ample collection de faits divers où s'accumulent pêle-mêle, à mesure qu'ils se produisent, les événements grands ou petits, sérieux ou plaisants, les nouvelles politiques, financières, ecclésiastiques, parlementaires, académiques, les anecdotes, les bons mots, les sinistres, tout ce qu'enfantent incessamment l'activité et la folie humaines, les jeux de la nature, le conflit des passions. C'est la, confusion pittoresque de la vie sociale, l'histoire en désordre, mais pleine de mouvement, de chaleur et d'imprévu.
L'inutile et le fabuleux entrent certainement pour beaucoup dans un journal ainsi composé par tant de collaborateurs anonymes. Libre à l'historien de pren-
2S LA BËGi£NCE.
dre son bien où il le trouve» Pour le lecteur curieux avant tout de Tagrément, ce décousu plein de contrastes le pique et le ranime. Telle anecdote en apparence insi« gnifiante, un détail jeté sans dessein, un fragment de récit authentique et sincère, où l'événement paraît avec la fraîcheur de la nouveauté, où les personnages sont saisis sur le vif, valent mieux que des généralités brillantes et sont d'un effet plus sûr pour nous donner le sentiment du réel, l'intelligence du vrai.
On voit bien que Buvat avait pour correspondants et pour garants des hommes d'église. Les nouvelles ecclésiastiques sont chez lui très-développées. Il les tient manifestement de première main. Quel trouble jetait alors dans les âmes pieuses et dans la société mondaine l'encyclique de 1713, la bulle Unigeniius^ cette constitution imposée, repoussée, expliquée, acceptée, repoussée de nouveau, réacceptée, à demi enregistrée, et toujours contredite I Les émotions que le xix** siècle a pu voir dans les esprits et les consciences n'étaient rien auprès de ces effervescences chroniques, de ces dissentiments tenaces, de ces combats de doctrine où Ton ne se rendait pas. Retranché dans le for intérieur, chacun tient ferme ; les dissertations, les appels et les réappels partent et font explosion. Ce vaste corps ecclésiastique, aux rameaux nombreux et robustes, est sourdement dé* voré par un feu inextinguible. Non-seulement les évoques et les diocèses, les ordres religieux, le Parlement, la Sorbonne, l'Université se disputent pied à pied ce terrain brûlant où couvent les hostilités immortelles, mais les simples paroisses se divisent, se morcellent sous l'impulsion des partis contraires.
Ainsi se propageait dans l'Église de France, au len-