T. Vir
2. T. VII, 242. <*- La même année, lord Chesterfield, frappé de w$ pr^ sages, exprimait dans ses Lettres une réflexion qui reproduit la pensée et jusqu'aux termes de d'Argenson : « Les remontrances du Parlement tendent à ce que nous appelons ici: les principes de la Hévolution, Enfin, ce que j'ai jamais rencontré dans l'histoire de symptômes avant-coureurs des grands changements existe et s'augmente de jour en jour en France. Je ne sais pas comment l'oint du Seigneur, son yice-gérant sur la terre, qui tient de lui son droit et ne doit rendre ses comptes qu'à lui seul, dira ou fera devant ces premiers symptômes de raison et de bon sens qui se manifestent en France, mais ce que je pourrais bien prédire, c'est qu'avant la fin de ce siècle le métier de roi et de prêtre déchoira de plus de moitié. La nation française raisonne librement, ce qu'elle n'avait point fait encore en matière de religion et de gouvernement. » (Lettres, t. II, 261, 358, édit. de 1842.)
et dont on n'avait pas seulement l'idée, » remplissent les dissertations et les brochures : celui de républicain y figure déjà, à côté de parlementaire et de janséniste ^ Le goût de la discussion, la vogue des journaux pénètrent jusque dans les provinces; l'éducation du pays se fait, et d'Argenson lui-même, ce fervent ami du progrès, se sent pousser en avant par la toute-puissante influence qui transforme les esprits : « Moi, écrit-il en 17S4, moi qui ai toujours médité et travaillé sur ces matières, j'avais autrefois ma conviction et ma conscience tout autrement tournées qu'aujourd'hui ^. »
Ne perdons pas de vue ce que nous avons observé au début de cette époque : les passions s'y allument à un double foyer, le fanatisme religieux y surexcite l'animosité politique. Dans ces années orageuses, 1750, 1752, 1754, l'affaire des biens du clergé entamée par le contrôleur général Machault, la querelle célèbre des billets de confession, portèrent au plus haut point la fureur des deux partis qui déchiraient alors l'Église et la société civile. Si les mémoires n'ajoutent rien d'essentiel à l'histoire de ces tristes discordes, ils nous retracent, avec une vivacité que l'histoire n'a pas, l'exaspération
. 1. Barbier, t. V, 211, 229, 237, 253. — « Ceux du parti janséniste ou un peu républicains ont toui'né la tète au Parlement sur la hauteur et l'indépendance. » (1752.)
* 2. T. Vni, 315 (1754). — « Il y a cinquante ans, le public n'était aucunement curieux de nouTelles d'État. Aujourd'hui chacun lit sa Gazette de Paru, même dans les provinces. On raisonne à tort et à travers sur la politique, mais on s'en occupe. » (Édit. Janet, t. I, 137.) — Dès 1747 d'Argpenson écrivait ce curieux passage : « Quelqu'un osera-t-il proposer d'avancer de quelques pas vers le gouvernement républicain? Je n'y vois aucune aptitude dans les peuples; la noblesse, les seigneurs, les tribunaux accoutumés à la servitude n'y ont jamais tourné leurs pensées, et leur esprit en est fort éloigné. Cependant ces idées viennent et rhabitude chemine promptement chez les Français. » T. V, 142.
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des esprits et la haine qui se déclare à Paris contre répiscopat ultramontain.
Quarante ans avant 1793, il est facile de prévoir les excès sacrilèges du délire révolutionnaire ; ils sont prédits en toutes lettres par les sages de ce temps-là. Encore une fois, nous sommes trop enclins à croire aujourd'hui que dans la révolution tout est l'œuvre de la philosophie, que c'est elle seule qui a détruit en France la monarchie et le catholicisme. Rien n'est moins fondé ; elle a trouvé ces dispositions révolutionnaires nées et formées dans les esprits, elle n'a pas nui sans doute à leur déve^ loppement, mais loin de les créer, elle s'en est aidée elle-même et s'y est appuyée d'abord ; avant de leur donner plus d'audace et d'énergie, elle a dû à leur impulsion la facilité de ses premiers succès. D'Afgenson exprimait ce sentiment, dès 1753, en termes nets et précis : « On ne saurait, dit-il, attribuer la perte de la religion en France à la philosophie anglaise qui n'a gagné à Paris qu'une centaine de philosophes, mais à la haine contre les prêtres qui va au dernier excès. A peine osentils se montrer dans les rues sans être hués. Tous les esprits se tournent au mécontentement et à la désobéissance, et tout chemine à une grande révolution dans la religion ainsi que dans le gouvernement. Et ce sera bien autre chose que cette réforme grossière mêlée de superstition et de liberté qui nous arriva d'Allemagne au xvi» siècle 1 Comme notre nation et notre siècle sont bien autrement éclairés, on ira jusqu'où l'on doit aller; on bannira tout prêtre, tout sacerdoce, toute révélation, tout mystère. On prétend que si cette révolution est pour arriver à Paris, elle commencera par le déchirement de quelques prêtres, même par celui de l'archevêque de Paris. Tout
3g2 RÈGNE DE L0UI3 XV. — m 1743 À 1756.
conspire à nous donner l'horreur des prêtres et leur règne est fini. Ceux qui paraissent dans les rues en habit long ont à craindre pour leur vie. La plupart se cachent et paraissent peu. On n'ose plus parler pour le clergé dans les bonnes compagnies ; on est honni et regardé comme des famiUers de l'Inquisition,.. Les prêtres ont remarqué cette année (1753) une diminution de plus d'un tiers dans le nombre des coinmuniants. Le collège des jésuites devient désert ; cent vingt pensionnaires ont été retirés à ces moines si tarés... On a observé aussi, pendant le carnaval h Paris, que jamais on n'avait vu tant de masques au bal contrefaisant les habits ecclésiastiques, en évêques, abbés, moines, religieuses* , . Enfin la haine contre le sacerdoce et l'épiscopat est portée au dernier excès*,»
Barbier, moins pénétrant, a vu cependant très-clair aussi, et dès 175i il prédit de mauvais jours au catholicisme ; « Il est à craindre que cela ne finisse sérieusement. On pourrait voir un jour une révolution dans ce pays-ci pour embrasser la religion protestante ^. w
Yoilà donc ce mot de « révolution » qui abonde sous la plume des contemporains, et pour un temps illimité prend possession de notre histoire. Désormais, l'idée sinistre d'une catastrophe nécessaire, d'une péripétie tragique, obsède les imaginations françaises ; la vie politique de notre pays sort des conditions d'un développement normal pour entrer dans les brusques mouvements et dans l'horreur mystérieuse d'un drame. L'événement final, qui déjà s'entrevoit et se dessine à travers le sombre avenir, s'annonce sous une double
1. T. vin, 24, 35, 242, 289, 309, 343; t. ÏX, 217 (1753-1755).
2. T. IV, 390, 406, 471; t. V, 3, 227; t. Vf, 526, — Luynes, t. XU, 288.
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f^ce et promet tout ce qu'il tiendra ; la même haine enveloppe les deux pouvoirs, le même désir de vengeance et de destruction les poursuit ; le gouvernement, en dépit de quelques tentatives mal soutenues pour se rapprocher du jansénisme et pour se colorer d'une appa* rence de fausse popularité, embrasse la querelle d'un clergé détesté qu'il est impuissant à défendre et qui lui'^ môme a cessé d'être une force * . Entraîné par le parti de la cour, plus influent que les ministres, le pouvoir royal, au lieu de séculariser sa propre cause, se livre au péril d'une solidarité dont les conséquences sont ainsi prévues par d'Argenson en 1734 : a Avec la réforme dans la religion viendra celle dans le gouvernement* La tyrannie profane s'est mariée h la tyrannie ecclésiastique,,. L'on cesse de se tromper et de surfaire sur ces deux gouvernements ; l'on voit les choses comme elles sont et comme elles doivent être ^. »
Nous sommes donc fondés à le dire, et tout ce qui précède l'a démontré : longtemps avant que l'esprit philosophique eût pénétré la masse de la nation, et lorsque, suivant le mot de d'Argenson, a l'esprit anglais n'avait gagné tout au plus qu'une centaine de têtes à Paris, » une opposition déjà révolutionnaire s'était formée contre l'Eglise au sein même du catholicisme, et contre la royauté dans la bourgeoisie parlementaire ^ Alors on vit se produire, dans le feu de
1. D'Argenson, t. VI, 277, 287, 313, 380 ; t. VII, 133, 235; t. VIII, 349. — Barbier, t. VI, 84, 158. — LuynBs, t. IX, 423.
2. T. Vin, 289, 309 ; t. VI, 104, 179.— Lord Chesterfield (1752) : « Quand rignorance Bur laquelle est appuyée la foi aveugle aux deux puissances royale et papale n'existera plus, le vioe-régent de Dieu et le vicaire du Christ ne seront obéis et crus qu'autant que ce que Tun ordonnera et l'autre dira sera conforme à la raison et à la liberté. » (T. II, 261.)
3. La reine Marie-Leczinska, si peu mêlée à la politique, s'inquiétait,
Tattaque, uaede ces évolutions qui ont si souvent réussi chez nous : derrière Topposition bourgeoise et janséniste, opposition aveugle, inconséquente, dépassant le but par la violence des moyens, travaillant à une catastrophe qu'elle ne voulait pas et qui devait remporter, — un parti nouveau se leva, plus logique et plus résolu que Tancien, tour à tour Tallié ou Tennemi du premier, favorisé par celui-ci lors même qu'il en était combattu, hardi et souple, dominateur et opprimé tout ensemble, puissant par la science, par le sarcasme, par Téclat tout français du talent, par le prestige de l'exemple étranger. On le vit bientôt séduire l'opinion, gagner le cœur et la pensée du siècle, enlever l'influence et la popularité aux chefs du mouvement religieux et politique qu'il faisait semblant de suivre tout en se moquant d'eux. Portant la lutte sur un terrain nouveau qui déconcertait les amis et les adversaires, changeait les conditions et la gravité du combat, il ouvrit des perspectives libres comme l'esprit humain, il fit briller des espérances vastes comme l'avenir. C'était l'opposition radicale et philosophique qui grandissait à l'abri de l'opposition constitutionnelle, pour la déborder ensuite, pour la vaincre et la détj'uire par la violence de leur commune victoire.
Recueillons les indications curieuses que nous fournissent les Mémoires sur le moment oîi la philosophie, dont nous connaissons les progrès silencieux, se trans*
dès 1751, de la chaleur et de ropiniàtreté des esprits. Elle écriyait au duc de Luyues : « Moi qui ne sais rien, je sais que le Parlement fait encore des remontrances aujourd'hui. Tout cela m'attriste; que Dieu ait pitié de nous! Brûlez ma lettre. » {Mémoires de Luynes, t. XI, 23; t. X, 207, 295; t. XIl, 133, 212; t. XIU, 340, 320.)