LE PARTI PHILOSOPHIQUE
forme en parti militant et intervient avec puissance dans le mouvement agité des affaires humaines.
La propilgande philosophique. — Pressentiments d'une crise prochaine.
En 1748, Barbier signale la vogue extraordinaire et significative d'un ouvrage publié sous ce titre : les Mœurs. L^auteur, fort inconnu aujourd'hui, était un avocat de Paris, nommé Toussaint, « homme de beaucoup d'esprit, disent les mémoires de Luynes, et grand ami de M. Diderot. » C'est lui, en effet, qui eut avec Diderot la première idée de l'Encyclopédie. Son livre, condamné par le Parlement, devint tout à coup si célèbre «qu'il n'y avait personne dans un certain monde, homme ou femme se piquant un peu de quelque sorte d'esprit, qui ne voulût le voir. On s'abordait aux promenades en se disant: Avez-vous lu les Mœurs ^1 Qu'était-ce donc que ce livre? La profession de foi d'un déiste. Avec bien des ménagements et bien des réticences, on y opposait la religion naturelle aux religions particulières, on y insinuait l'inutilité d'une révélation, on y conseillait la tolérance et la suppression de la peine de mort. C'étaient les témérités à la mode ; cela fit fureur, l'année même oîi paraissait l'Esprit des Lois.
L'année suivante, on prend d'un seul coup de filet, nous dit d'Argenson, « une quantité de beaux esprits, de savants, de professeurs de l'Université, accusés
1. Barbier, t. IV, 301-308. — Luynes, t. XI, 369. —Mémoires de Diderot, 1. 1, 22.
â86 RÈGNE DE L0U1& XV. — DE 1743 A 1756.
d'avoir frondé contre le ministère, ou d'avoir écrit pour le déisme et contre les mœurs ; on les met h la Bastille ; on voudrait donner des bornes à là licence qui est devenue très-grande et faire taire les mauvais discours des cafés, des promenades, tous les libelles indécents qui courent Paris *. » Un mois après, nouvelles rigueurs: « On a emprisonné M. Diderot, homme d'esprit et de belles-lettres, selon Barbier, auteur d'un livre, Thérèse la philosophe, qui est charmant, très-bien écrit, et où se trouvent des conversations sur la religion naturelle, de la dernière force et très-dangereuses ^. » La Bastille regorge, elle déversé son trop plein à Vincennes. « Cela devient une inquisition, ajoute d'Argenson, c'est rinquisition française qui commence, et l'on crie contre mon frère qu'on en nomiïie l'introducteur *. » Nous sommes donc au début.
Remarquons ici deux choses. Pour la première fois on nous signale, non pas Texistence, tnaîs le débordement des écrits « licencieux. » Les philosophes, depuis la mort de Fleury, ont vu croître leur nombre et leur importance ; ils ne forment pas encore un parti organisé, mais leurs rangs grossissent ; le pouvoir s*émeut de ces progrès, il sévit, c'est la première persécution. A" cette époque, l'opinion publique est divisée à leur sujet; les uns blâment la sévérité du ministère, d'autres l'approuvent : « on dit que c'est bien fait de déraciner la licence d'écrire contre Dieu, contre le roi et contre les mœurs *. )> Du reste, on s'accorde à
i. T. VI, 10, 15 (1749).