T. Vr, 81, 311; t. VII
toire morale de ce temps-là : « L'impiété s'est servie des dissensions qui régnaient entre les ministres de la religion pour attaquer la religion même. Quel avantage n'a-t-elle pas tiré de ces tristes querelles 1... Elle a jugé que c'était le moment de produire son malheureux système de l'incrédulité. Ce système a fait des progrès qui n'ont été que trop rapides. L'on s'est vu inondé d'une foule d'écrits infectés de ces détestables doctrines, et pour comble de malheur, elles se sont glissées insensiblement jusque dans les écoles destinées à former par état les défenseurs de la foi et de la religion *. » Le clergé, faisant écho à ces plaintes^ insistait habilement sur la solidarité de l'Église et de l'État, montrant que la question religieuse et la question politique étaient liées par un nœud indissoluble : « Observons en particulier, disaient les prédicateurs, si depuis l'afiaiblissement de la foi parmi nous il ne s'est pas glissé dans les esprits et dans les livres une multitude de principes qui portent à la désobéissance, à la rébellion même contre le souverain et contre les lois ^. » Satisfaction est donnée aux terreurs qui ont dicté ces réquisitoires par l'édit royal de 1757 : les auteurs, imprimeurs et colporteurs d'ouvrages tendant à attaquer la religion et l'autorité royale y sont menacés de la peine de mort, (( attendu la licence effrénée des écrits qui se répandent dans le royaume. )> Notons ici un progrès de cette « licence effrénée. » En 1748, la grande hardiesse, c'est le déisme ; en 1738, la doctrine dénoncée et poursuivie est le matérialisme. « On ne saurait se dissimuler, dit
l'arrêt de 17S9 condamnant au feu le livre de FEsprit
d. Barbier, t. VI, 197, 198.
2. Barbier, t. Vï, 491 (1757). — D'Argenson, t. VII, 93 (1752).
PRESSENTmfiNTS D'UNE CRISE. S8f
«t sept volâmes de V Encyclopédie j qu'il n'y ait un projet conçu, une société fonnée pour soutenir le matérialisme, pour détruire la religion, pour inspirer l'indépendance et nourrir la corruption des mœurs. » — « Le matérialisme, c'est là le grand grief, » écrit Barbier à la même époque ^.
Sur cette agitation qui remue la société française dans ses profondeurs, d'Argenson, selon sa coutume, jette un regard pénétrant et lumineux ; il ne tarde pas à comprendre les plus lointaines conséquences du changement qui est en train de s'accomplir. « Le peuple de France n'est pas seulement déchaîné contre la royauté ; la philosophie et presque tous les gens d'étude et de bel esprit se déchaînent contre notre sainte religion. La religion révélée est secouée de toutes parts, et ce qui anime davantage les incrédules ce sont les efforts que font les dévots pour obliger à croire. Il font des livres qu'on ne lit guère ; on ne dispute plus^ on se rit de tout y et Von persiste dans le matérialisme. Les dévots se fâchent, injurient, et voudraient établir une inquisition sur les écrits et sur les discours ; ils poussent les choses avec injustice et fanatisme, ce qui fait plus de mal que de bien. Ce vent d'antimonarchisme et d'antirévélation nous souffle d'Angleterre, et comme le Français enchérit toujours sur les étrangers, il va plus loin et plus effrontément dans ces carrières d'effronterie ^. »
Pendant que l'esprit révolutionnaire se répandait avec la rapidité de l'orage ou de Tincendie dans cette
1. T. VI, 523; t. V, 169; t. VU, 121, 126, 128, 139, 141, 249.
2. T. VII, 51, 95, 110, 122, 457 (1751); t. VHI, 291. — Édit. Janet, t. V, 232, 137.
atmosphère troublée que la philosophie commençait à enflammer, quelle était la politique du gouvernement ? Barbier et d*Argenson nous répondent : il désespérait par son irrésolution et son insuffisance ceux qui s'obstinaient encore à croire en lui. Désuni, méprisé, ayant conscience de son impopularité et de sa faiblesse, il flottait au gré de ses passions ou de ses frayeurs , et se laissait gouverner par Tagitation qu'il ne pouvait contenir ; attaqué par les jansénistes, les parlementaires et les philosophes, pour rompre refifort de ces trois puissances qui, divisées sur le reste, se coalisaient contre lui, il essayait le misérable expédient d'un jeu de bascule, ressource banale de la faiblesse et de la duplicité aux abois. Il allait des jésuites aux jansénistes^ trahissant tour à tour les vaincus sans gagner les victorieux ; frappant des coups de force contre le Parlement, pour mollir ensuite et céder tout; d'une sévérité implacable et d'une tolérance inattendue à l'égard des philosophes ; mêlant toutes les conduites, pratiquant les maximes les plus contraires, sans recueillir les avantages d'aucune ; semani le désordre et l'incertitude, ébauchant les idées et les projets et n'achevant rien ; brisant par ses caprices les ressorts de ITÉtat, donnant en spectacle à la nation le pire scandale qui puisse déshonorer la politique, je veux dire ce composé de deux maux extrêmes, aggravés l'un par l'autre, — la tyrannie anarchique, le despotisme en dissolution. Comme l'écrivait d'Argenson en 1752 avec une rare énergie : « tout se dispute, tout s6 permet et se défend successivement dans notre faible gouvernement * . ï)
1. T. V,301;t. Vn,81,91;l. Vm,110;t. VI, 446. — Barbier, t. \\ 264, 279, 288. — Luyoes, t. XVI, 290 (1757).