‹ L'esprit public au XVIIIe siècleChapitre 79 sur 161 · PRESSENTIMENTS D'UNE CRISE · texte numérisé non relu

PRESSENTIMENTS D'UNE CRISE

Contre cette faiblesse scandaleuse, qui n'échappe à la crainte que par reffronterie qu'elle porte dans le désordre et l'immoralité, le mépris public épuise toutes les formes de la satire, pamphlets, brochures, placards outrageants, allusions politiques en plein théâtre : la police n'ose plus sévir contre ceux qui parlent mal du, gouvernement dans les cafés ou aux promenades, « parce qu'il faudrait arrêter tout le monde. » C'est « un fanatisme de haine, » disent les mémoires, c( une fermentation qu'on n'avait pas vue depuis les guerres civiles. » Le peuple n'aime plus les rois qu'il a tant aimés, ajoute avec mélancolie le royaliste d'Argenson; « les têtes s'échauffent et se tournent d'une manière qui fait tout craindre *. ?>

Et ce n'est pas le roi seul ou ses honteuses intimités que cet acharnement punit et poursuit ; la haine s'étend à la classe entière des privilégiés, à ce qui fut longtemps l'honneur et la force de l'ancien régime. Un sombre désespoir aigrit le peuple sur les abus dont il est le témoin impuissant, sur les infamies de cynique débauche, de concussions effrontées et d'insolent népotisme qui déshonorent et perdent la France. Il s'attache à l'idée que des maux si profonds, si invétérés, des plaies sans cesse élargies et envenimées, exigent pour se guérir un remède violent. Les fureurs et, si je puis dire, les poignards de la guerre civile percent déjà sous les expressions de rage concentrée et sinistre par lesquelles nos chroniqueurs essayent de traduire le sentiment public ; les mots implacables et sanglants partent de

1. D'Argengon, t. VI, 330, 473; t. VU, 2, 19, 50, 168, 276; t. VIII, 79. — Barbier, t. VI, 416. — Luynes, t. X, 99, 416; t. XII, 462; t. XHI, 478, 443 (1732-1756).

%n RÈGNE DE LOUIÇ XV. — DE 174* A 1756.

leur plume dès qu'ils touchent à la cour, à la noblesse, h « Tulcère w'et à la corruption du règne. « La cour, la cour ! Là est tout le mal. La cour est le tombeau de là nation, sérail, cabales, intrigues oîi se joue le sort de la France. 0 poveretta Francia I Tout est pillé par les grands et la noblesse ; la noblesse est la rouille du gouvernement... Un vent de folie, de prodigalité, d'impôts, de ruine et de révolte souffle partout en France, et nos ennemis en profiteront bientôt*. »

C'est sans doute aux clartés de pareils avertissements que d'Argenson, dont nous connaissons l'extraordinaire sagacité, écrivait quarante ans avant 1789 une prophétie de la Révolution qui veut être citée, même après tant d'autres passages expressifs, comme le couronnement le plus vrai et le plus éloquent de ce chapitre : « Il nous souffle un vent philosophique de gouvernement libre et antimonarchique ; cela passe dans les esprits, et il peut sa faire que ce gouvernement soit déjà dans les têtes pour l'exécuter à la première occasion. Peut-être la révolution se fera-elle avec moins de contestation qu'on ne pense, cela se ferait par acclamation (la nuit du 4 août !). . . Tous les ordres sont mécontents à la fois ; toutes les matières sont combustibles, une émeute peut faire passer à la révolte, et la révolte à une totale révolution où Ton élirait de véritables tribuns du peuple, des comices, des communes, et où le roi et les ministres seraient privés de leur excessif pouvoir de nuire. Le gouvernement monarchique absolu est excellent sous un bon roi ; mais qui nous garantira que nous aurons toujours des Henri IV? L'expérience et la nature nous prouvent au contraire que

1. D'Argenson, t. VI, 124, 321; U VII, 46, 67, 90, 144, 153, 211, 267, 297, 322, 391, 398 (1751-1753).

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