PRESSENTIMENTS D'UNE CRISE. S
nous aurons dix méchants rois contre un bon... Et qu'on ne dise pas qu'il n'y a plus d'hommes pour accomplir ces grands changements ! Toute la nation prendrait feu, et s'il en résultait la nécessité d'assembler les États généraux du royaume, ces États ne s'assembleraient pas en vain; qu'on y prenne garde I II seraient fort sérieux : quod Deus averiat ! La statue est dans le bloc de marbre, les plus petits compagnons y deviendraient bons^. » D'Argenson ne se trompait guère que sur un point ; il croyait évidemment la révolution plus proche qu'elle ne Tétait en effet : c'est le don et en même temps l'erreur des vues trop fortes de supprimer la distance.
Au milieu de ces troubles, sur les degrés d'un trône ébranlé, naissaient alors trois princes destinés, comme les rois tragiques, à disputer leur vie et leur couronne aux émeutes, à l'exil, à l'échafaud. Nos chroniqueurs remarquent, en inscrivant leur naissance, avec quelle froideur hostile, contrairement à l'esprit de Tancien peuple français, elle fut accueillie : mais nul ne pouvait supposer, au début des orages qui devaient agiter ces royales existences, jusqu'à quel point les présages funestes seraient confirmés, et les plus noires imaginations restaient assurément beaucoup au-dessous des tristes réalités que l'avenir tenait en réserve.
1. T. VI, 320, 465; t. VII, 23. — A propos de PAngleterre, dont le marquis d'Argenson a signiialé plu8 haut rinfluence, remarquons qu'à cette époque on connaissait beaucoup plus ses écrivains que les usages de son Parlement. Le comte de Gisors, voyageant en Angleterre en 1754, croyail qu» le Parlement anglais ressemblait à celui de Paris, et il avoue son erreur. Diderot, en 1760, étant au Grandval, chez le baron d'Holbach, et causant avec le P. Hoop sur la politique, fait cent questions à celui-ci sur le Parlement anglais. Ces questions, l'étoonement avec lequel il décrit dans ses lettres les tribunes, les sténographes et tout l'appareil parlementaire, prouve combien peu il était au courant des usages anglais. » (Le Comte de GisorSy par M. G. Rousset, 1868. — Correspondance de Diderot, L 1, 144.)
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La nation, cependant, riche et industrieuse sous un gouvernement obéré, aussi forte que le pouvoir était affaibli, déployait en tous sens Tambition du mieux et cette ardeur de progrès qui la tourmentait en politique. A cette même époque se rapportent, disent les Mémoires, certains changements introduits dans les mœurs publiques et comme un renouvellement de la face visible de notre moderne civilisation. L'abondance générale, en élevant les conditions, mêlait de plus en plus les rangs; une brillante égalité, créée par le plaisir, soutenue par Tesprit, mettait de pair Técrivain et le financier, le bourgeois et le gentilhomme. Paris s'embellissait ; les prestiges d'un art nouveau effaçaient le caractère de grandeur sévère que lui avait imprimé la magnificence du xv!!** siècle ; une élégance agréable et commode commençait à s'étaler sur le fond encore subsistant de la vieille cité du moyen âge ; l'étranger et la province affluaient ; les boulevards intérieurs, déjà pleins de bruit et d'éclat, donnaient le spectacle d'un caravansérail ouvert au monde entier. Le monde équivoque, ce qu'on appelle aujourd'hui le demi-monde, sortant de la bassesse oîi l'avait confiné longtemps le mépris public, rivalisait de faste impudent et de luxe corrupteur avec la plus fière aristocratie ; cordons bleus etfemmes de qualité applaudissaient à cette splendeur de la débauche qui n'avait jamais été portée si loin, et lui enviaient ces progrès *. Paris, en un mot, se transformait, comme l'esprit français lui-même. Foyer agrandi des arts, des idées et des talents, arbitre suprême du goût, promoteur des réputations, centre européen des
1. Barbier, t. VU, 245, 248. — D'Argenson, t. VU, 82; t. VHI, 279.
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influences irrésistibles, vraie capitale de ce pouvoîrnouveau, la mode et Topinion, il régnait sur la France, sur la civilisation même, il éclipsait Versailles, il devenait le Versailles de la nation.
C'est donc, en résumé, l'un des plus curieux moments de l'histoire du xvm' siècle, que cet intervalle de près de dix années, placé entre deux grandes guerres, et sur lequel nous avons cru devoir insister. C'est le point où se forment les entraînements de passions et de doctrines qui emportent la France dans la voie hardie qu'elle n'a cessé de tenir depuis lors, avec gloire et non sans péril. De là part et s'élance, selon l'expression de Diderot, le char enflammé des idées modernes, destiné à faire le tour du monde et à précipiter plus d'une fois ceux qui le conduisent. Les quinze ou vingt années suivantes, jusqu'à la fin du règne, ne feront que développer et confirmer les promesses d'un tel commencement.