‹ L'esprit public au XVIIIe siècleChapitre 81 sur 161 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Un courtisan au xvin« siècle. — Le Dangeau du règne de Louis XV» Mémoires du duc de Luyues (1735-1758). — La reine et ses amis. — La société du dauphin. — Les honnêtes gens à la cour au temps de madame de Pompadour : kurs yertus stériles et leurs regrets impuissants. Importance politique de l'étiquette sous l'ancien régime.

Pendant qu'à Paris le combat s'engageait avec une croissante animosîté entre la couronne et le parlement^ entre la philosophie et l'Église, que se passait-il à Versailles? Quels soucis élevés, quelles graves pensées occupaient les courtisans? Les Mémoires du duc de Luynes, écrits vers le milieu du siècle, nous l'apprennent ; ils nous permettent de placer en regard de l'agitation passionnée que nous décrivions tout à l'heure, la frivolité cérémonieuse, la discrétion étudiée, la nullité solennelle qui continuaient de régner à la cour et qui plus que jamais étaient l'âme d'une royauté dont la vraie grandeur s'évanouissait. Nous allons entrer, en compagnie du duc de Luynes, dans un monde bien différent de celui oîi d'Argenson rêvait avec profondeur, et de celui aussi oîi l'avocat Barbier prenait ses notes et rédigeait sa pesante et diffuse chronique*.

1. Les Mémoires du duc de Luynes forment dix-sept volumes. Us ont été publiés de 1860 à 1865 par MM. L. Dussieux et £. Soulié.

LE 1HJC m LUYNES. m

On ne peut mieux définir le mérite du duc de Luynes et l'utilité de ses Mémoires qu'en disant de lui : c'est le Dangeau du r^ne de Louis XY. Ce seul mot le peint tout entier. Il est de cette famille de chroniqueurs que l'ombre de leur pensée effraye et qui ont peur d'avoir de l'esprit. Si l'on veut mesurer la distance que met entre les hommes la force du caractère ou de l'imagination, que l'on compare ces dix-sept volumes aux Mémoires de Saint-SinK)n I Pendant vingt-trois ans, de 1735 à 1758, le duc de Luynes a tenu registre de ce qui se faisait ou se disait à YersaiUes, et il a tellement craint le son de sa voix, le bruit de sa plume, que c'est à peine si, dans ce recueil énorme, on rencontre à la dérobée l'indice d'une opinion, l'ébauche timide d'un jugement sur la politique. De quoi donc sont formés ces Mémoires? De tous les riens importants qui remplissaient l'existence pompeusement vide et l'oisiveté affairée du courtisan. C'est une immensité de détails infiniment petits ; c'est l'histoire du lever et du coucher, la chronique des dîners, des soupers, des présentations et des révérences ; on y voit paraître, dans l'ordre consacré, les voyages,, les chasses, les sermons, les messes, les cavagnoles;. tout est noté à son heure, et décrit dans la mesure qui convient. Le duc a le génie des bienséances, le culte de l'étiquette, la science de l'à-propos ; dans cet art des arrangements délicats, il déploie une vigilance d'atten-tion, une profondeur de sérieux, une abondance de scrupules qui font de lui un homme unique, un incomparable grand-maître des cérémonies de l'ancien régime.

Veut-on voir, non plus sur la scène, dans la gloire des rôles publics, mais dans l'état simple et l'habitude

298 RÉGiNE DE LOUIS XV. — DE 1743 À 1756.

ordinaire de chaque jour, ce modèle d'une perfection disparue, dont l'idée nous échappe, le grand seigneur de cour, le talon rouge accompli, jaloux de ses moindres prérogatives, rompu à la pratique des devoirs les plus gênants, possédant à fond la casuistique des usages, docile aux règles les plus compliquées, calculant les gestes à faire, les heures à observer, les paroles à dire, les regards à mesurer, les silences à garder, les saluts à régler, les révérences à cadencer, et, malgré la contrainte permanente et le souci intérieur, conservant l'air aisé, familier avec noblesse, le grand air obséquieux, hautain et caressant, l'air de cour en un mot ; — c'est là , dans ces mémoires aristocratiques, qu'il faut chercher le type d'une race fameuse qui n'est plus qu'un souvenir.

Le duc de Luynes, né en 1693, c'est-à-dire un an après d'Argenson et six ans après Barbier, était de la génération de Voltaire et du brillant maréchal de Richelieu ; il ne ressemblait guère plus au second qu'au premier, et, pour des contemporains, il est impossible d'être aussi peu du même temps. Petit-fils du duc de Chevreuse, par son père, et de Dangeau par sa mère, il semble tenir de l'un un fond de vertu solide, avec cette douceur réservée et ces habitudes mystérieuses qu'entretenaient à la fois les scrupules de la dévotion et la prudence du courtisan; l'autre, sans doute, lui avait transmis et communiqué le goût de l'observation minutieuse, le respect des apparences, cette manie de compiler et de rédiger à huis clos qui fait les chroniqueurs. On dirait des vocations d'annalistes et d'érudits, des esprits de bénédictins égarés à la cour et tournés aux choses du cérémonial et de l'étiquette. Élevé par le duc

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