LE DUC DE LUYNËS
de Chevreuse, qui mit sur lui comme une empreinte de distinction accomplie et de politesse savante, il parut devant Louis XIV dans les cinq dernières années du règne : « J'eus l'honneur, dit-il, de faire pendant cinq ans ma cour au feu roi. » Les exemples du pieux duc le préservèrent de la contagion de la régence et de tous les entraînements du siècle nouveau. Il y avait, entre Tesprit du règne qui s'achevait alors et les instincts les plus profonds de son âme honnête et timorée, une secrète harmonie qui résista aux séductions dont la France presque entière subissait l'empire ; dès sa jeunesse, comme dirait Saint-Simon, il était « tout vieille cour, » et il demeura tel jusqu'à la fin, gardant fidèlement les traditions de 1710 dans la cour dissolue de Louis XV, au milieu des adorateurs de madame de Pompadour et des lecteurs de V Encyclopédie. Le duc de Luynes, au xvra* siècle, ne sera pas un opposant, mais bien plutôt un étranger, un survivant de l'époque où madame de Maintenon présidait, né pour être le courtisan d'un règne dont le duc de Bourgogne emporta l'espérance.
On l'avait marié à quinze ans avec une femme « belle €t vertueuse » qui eut en dot 80,000 livres de rente, autant en héritage un an après; il la perdit presque subitement en 1720, et épousa en 1733 la veuve du marquis de Charost, la fille du président Brulart , tante de madame du Défiant. Il avait trente-sept ans, elle en avait quarante-huit *.
Sa vie publique est fort courte. Elle se réduit à une campagne de quelques mois, en 1719, sur les frontières
1. Sur ce second mariage on lit une curieuse anecdote dans la Chronique de i732-1733, publiée par la Revue rétrospective ^ 2« série, t. V, 38.
d'Espagne, où il comaïaDdait un régiment de cavalerie. En 1723, il prit rang comme duc et pair; en 1732 il céda son régiment à son fils, le duc de Gbevreuse; nommé en 1748 chevalier des ordres du roi, il obtint en 17S4 les grandes entrées. Ses désirs étaient com* blés, sa carrière d'exploits et d'bonneurs était remplie» Et si nous ajoutons qu'en cette même année 1748 il avait reçu à son château de Dampierre la visite du roi^ marque de faveur très-particulière qu'il n'a garde d'oublier dans son Journal , nous aurons épuisé le sujet» L'éducation qu'on lui avait donnée, et, pour ainsi dire, l'air qu'on respirait dans la pieuse maison des Lujues et des Gbevreuse, développait admirablement les vertus de la vie privée, les mérites de la vie chrétienne ; mais cet esprit de règle et de scrupule à outrance, ce zèle de la perfection intérieure tournait au préjudice des fortes qualités qui font les grands hommes et les citoyens utiles au pays. S'il en faut juger par les Mémoires, le duc de Luynes avait une intelligence facile et prompte, un boa sens clairvoyant, sans véritable élévation. C'est une sagacité amie des petites choses, qui s'exerce dans les détails, qui y trouve sa joie et son triomphe, — une sorte de finesse particulière aux esprits médiocres. Natures estimables, heureusement tempérées, défendues de tout excès fâcheux, mais oti l'on cherche en vain la source des sentiments magnanimes et l'ambition de la grandeur* Rentré parmi les siens, vivant en lui-même, il s'occupa d'études variées, s'appliquant surtout aux pratiques de dévotion * ; il lut avec goût les Mémoires du siècle pré-
1. Saint-Simon lui écrivait en 1734 : « Je vous félicite sur rénormité des maigres, Teffrénement des fêtes et la masse accablante que cela forme. Je Yous y souhaite un estomac. Vous ètes^, mon cher duc^ trop détaché et