‹ L'esprit public au XVIIIe siècleChapitre 83 sur 161 · LK DUC DE LUYNES · texte numérisé non relu

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cèdent, commenta le journal de Dangeau, où il prit l'idée de le continuer. En 1735, madame de Luynes ayant été nommée dame d'honneur de la reine , il la suivit à la cour, et se trouva désormais placé à un excellent point de vue d'observation , qui n'était plus le seul, ni même le plus important, comme au temps de Dangeau et de Saint-Simon, mais qui convenait merveilleusement aux dispositions intimes de l'observateur. Que restait-51 à Versailles, surtout après là mort du cardinal de Fleury, sinon de pompeuses apparences et un simulacre de grandeur? Dans ce désert d'hommes, pour quiconque répugnait au spectacle de l'intrigue, il n'y avait plus à observer qu'un déploiement de rôles brillants et de vains dehors, une représentation théft- .trale de la royauté. Le duc reconnut bien vite son véritable champ d'étude et d'analyse ; l'espèce de génie qui était en lui s'éveilla en présence de ces frivolités solennelles ; il s'attacha à décrire le jeu concerté des personnages de cour et cette mécanique savante dont l'appareil pouvait encore faire illusion.

Madame du Deffant a tracé de la duchesse de Luynes, sa tante, un portrait délicat où l'on entrevoit les désa- ^éments d'une vertu trop raisonnable, dont le plus grand défaut peut être de n'en avoir aucun. Le président Hénault, qui abonde aussi en éloges, semble indicpier une certaine sécheresse de cœur, quelque chose d'ingrat et de triste au fond, qu'on estime et qui séduit peu*.

trop rasé (retiré) les soirs pour oser vous souhaiter autre chose. » — 11 y « dans l'esprit du duc de Luynes quelque chose d'extéaué et de « rasé » qui se sent de cette vie monacale.

i. Madame d.u Deffant, Correspondance médite (1809), t. H^ 192. — Mémoires duprésident Hénault, 1. 1, 25.

Ce qu'il y avait de solide et d'exclusif dans ce^ qua^ lités gagna au duc et à la duchesse la bienveillance de la reine, humiliée et solitaire. Elle les appelait « ses honnêtes gens,» comme dit madame Gampan; elle les établit dans son amitié et dans sa vie ; la mort seule put rompre des liens formés par une sympathie naturelle et rendus chaque jour plus étroits par une longue épreuve de confiance réciproque et d'affection. En effet, leur caractère doux, sensé, insinuant, leur parfaite discrétion, ennemie des médisances et des malices de cour, le savoir facile, la mémoire ornée du duc de Luynes agréaient à l'esprit sage, pieux, modéré et mortifié, mais pourtant aimable et fin de Marie Leczinska. Elle porta l'attachement pour eux jusqu^à se rendre presque chaque soir dans leur appartement;, elle y soupait, ou du moins y causait; elle les visitait dans leurs maladies; le duc a remarqué qu'en 1747 la reine soupa cent quatre-vingt-dix-huit fois chez lui, sans compter les fréquents séjours qu'elle faisait à Dampierre *.

On a inséré dans l'édition des Mémoires plusieurs lettres de la reine à ses amis; eUes sont simples, ordinairement très-courtes, et d'une familiarité enjouée qui ne manque ni de vivacité ni de piquant. On y sent courir une pointe légère qui s'aiguiserait aisément, si la charité chrétienne ne l'émoussait à dessein. C'est ce que le président Hénault, l'un des intimes de cette petite société, a très-finement exprimé en décrivant les réunions qui se tenaient chez la reine ou chez le duc de Luynes : « Les personnes qui ont l'honneur d'y être

i. Mémoires de Luynes, t. VU, 189; t. VI, 31, 463; t. IX, 173; t. XI,

LA REINE ET SES AMIS. 303r

admises se réduisent à cinq ou six au plus,... les conversations, d'où la médisance est bannie et où il n'est jamais question des intrigues de la cour, encore moins de la politique, sont cependant on ne peut plus gaies. La reine rit volontiers ; personne n'entend si bien la plaisanterie; son ironie est douce; personne ne sent si vivement les ridicules,'et bien en prend, à ceux qui en ont, que la charité la retienne; ils ne s'en relèveraient pas... Elle est sur la religion d'une sévérité très-importante dans le siècle où nous sommes ; elle pardonne tout, elle excuse tout, hors ce qui pourrait y donner quelque atteinte*. » Les surnoms familiers qui avaient cours parmi les habitués du cercle de la reine témoignent de la simplicité affectueuse, on pourrait dire de la bonho* mie aimable, presque inattendue pour nous en pareil lieu, qui donnait le ton à ces conversations. Madame de Villars s'y appelait Papète^ la duchesse de Luynes, la Poule ; le comte d'Argenson n'y était connu que sous le nom de Cadet ^. Le teint des joues de Moncrif était le

1. Mémoires du président HénauH, 217-218. — Luynes, t. XVI, 109^ 420, 424.

2. Nous trouvons dans les Mémoires (TArgenson (édit. Janet, 1857) quelques extraits des lettres de Marie Leczînska adressées à « Cadet » : — « Rien n'est si aimable que Cadet, C'est sa faute quand il ne l'est pas... Adieu, Cadet, Je finis, car j'ai beaucoup à écrire... Si l'on mettait les saints dans le calendrier de leur vivant, je serais ravie d'y voir saint Cadet.,, Faites-moi donc le plaisir, beau Cadet, de m'écrire des bulletins qui ressemblent plus à une lettre... Je n'ai pas reçu encore un mot de vous depuis Fribourg; je me fâcherai tout de bon jusqu'à donner mauvais visage à Moncrif... Adieu, Moncrif a très-bon visage... » — Ces billets sont de 1744 et 1745 (t. IV, 392, 404). — Voici un autre exemple qui prouve que le langage de la cour n'était pas toujours celui de l'étiquette : « Il fut question, il y a quelque temps, des physionomies chez le roi. L'on fut longtemps à trouver la ressemblance du roi. Madame de Lauraguais nomma le cheval; pour M. d'Argensnn (Cadet), un veau qui tète; M. de Saint-Florentin, un cochon de lait; M. le contrôleur général, un hérisson; M. de Maurepas, un chat qui file; M. le cardinal de Tencin, une autruche;

sujet d'une invariable plaisanterie. « Moncrif a bon teint » signifiait dans la bouche de la reine « je suis contente, tout va bien*.» Voici mes soirées, écrit la reine à la duchesse de Luynes : je vais chez Papète, et quand elle a mal à la tête je joue un triste piquet... Etre vis-àvis madame de Luynes, dans le délicieux fauteuil, occupée de vous (elle écrit au duc), il est impossible de ne vous le pas dire. Je m'en vais boire à votre santé.... Enfin, pour mieux exprimer ce que je sens, ce qui n'est qu'une chimère dans l'opéra est une réalité pour moi, c'est que l'univers sans mes amis est un désert pour moi. » Un jour, qu'elle s'était rendue malade : « J'avais mérité tout cela; mais que faire quand on s'ennuie? D faut bien se donner des indigestions ; cela fait toujours de l'occupation ^. » Le nom du président Hénault revient souvent dans la correspondance de la reine avec le duc et la • duchesse. Ce Philinte d'excellente compagnie s*était mis sur un fort bon pied auprès de Marie Leczinska, grâce à la douceur de son commerce, à son esprit orné et plein d'agrément. Elle l'appelait Ovide, par allusion à la facilité de son humeur et à la galanterie qu'il avait naturellement dans l'esprit. « Vous avez le président à présent, écrivait-elle au duc en 1748, j'en SUIS ravie, car la solitude à la campagne donne des vapeurs et notre président vaut mieux tout seul que si la maison était remplie. » Et comme le roi avait visité Dampierre où était alors le président : « A l'égard dn pauvre Ovide, je crois que la présence de César l'a

M. Âmelot, un barbet; M. le cardinal de Rohan, une poule qui gou^; M. le duc de Gesvres, une chèyre^ etc. » (Ghnmique de 1742» Revue rétrospeeiioe, 2« série, t. V, 271.)

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