T. III, 137; t. IV, 445; t. XIV
LE DAUPHIN ET SA. SOCIÉTÉ. g07
Luynes meurt en 1758, âgé de 63 ans; la duchesse le suit en 1763, elle avait 79 ans; la reine, qui était née en 1703, meurt en 1768. Le dauphin était miort en 1765, le roi Stanislas en 1766. Le président atteignit 1770 et le cardinal disparut le dernier, mais encore à temps, en 1788, à la veille des orages, quand les éclats précurseurs commençaient à gronder, et sur le seuil menaçant d'un monde nouveau dont la confuse perspective effrayait les plus hardis. Qu'auraient-ils fait, ou plutôt qu'auraient*ils pensé, dans leur inaction chagrine, en voyant de jour en jour la victoire se déclarer contre leurs affections, leurs croyances et leurs privilèges, ces honnêtes mais trop timides partisans dQ Tordre ancien, qui n'apportaient à ce qu'ils aimaient d'autre renfort et d'autre lustre que l'inutilité de leurs vertus? Ils sont morts à l'heure opportune ces solitaires, à demi disgraciés, d'une cour pleine de scandales, spectateurs attristés et impuissants de hontes qu'ils condamnaient et d'une agitation qu'ils détestaient; ils ont entrevu pourtant la Révolution à travers l'inquiétude de leurs pressentiments, qui paraissent en plus d'un endroit à la fin des Mémoires.
Il est facile de conjecturer, d'après ce qui précède, quels peuvent être les caractères dominants de ces Mémoires écrits sous l'influence des opinions accréditées dans la société de la reine Marie Leczinska et de ses amis : mais il faut des exemples précis et nombreux pour nous aider à comprendre jusqu'à quel point les détails dont ils sont remplis, la pensée qui les inspire, semblent, à des lecteurs du xix*' siècle, étranges et surannés. Ces dix-sept volumes ont le malheur de n'être plus aujourd'hui qu'une sorte de curiosité archéologique, étalant les
débris d'un monde tellement effacé et aboli que les plus savants d'entre nous ont peine à en ressaisir l'idée. Rien de ce qui pouvait leur donner de l'importance n'est resté debout ; les événements ont trompé la plus chère espérance de l'auteur et ruiné son dessein. Que voulait, en effet, le duc de Lnynes? Recueillir des indications pour l'histoire de son temps? Oui, dans une certaine mesure. Mais son principal objet, son ambition véritable était de laisser un monument, ou, si l'on aime mieux, un code des lois et des usages de la vie de cour, un recueil de précédents faisant autorité. Se pouvait-il douter que la cour, les courtisans, le trône, le monarque, cet ensemble imposant de splendeurs et d'élégances dont il décrit si exactement les ressorts cachés, étaient à la veille de disparaître? Est-ce sa faute si, en moins d'un demisiècle, la postérité la plus prochaine n'a plus accueilli qu'avec un étonnement mêlé de dédain la science délicate des bienséances solennelles où il était passé maître et docteur? Les anecdotes qu'il a semées dans ses dissertations, les faits historiques qu'il a notés, tout cela pour lui n'était qu'un accessoire, et ce qui le prouve bien, c'est que de son vivant il prêtait ses Mémoires aux courtisans dans l'embarras. Par un raffinement de prudence et de discrétion, il avait pris soin d'en écrire une copie séparée sous le titre A' Extraordinaire; il y insérait ses réflexions personnelles sur les hommes et sur les choses, et la gardait pour lui seul *.
1. Ce Supplément, ou Petit Journal, commence à Tannée 1747. Toutes les années ne sont pas rédigées sous cette double foime. — Outre ses Mémoires, le duc avait composé un Journal historique très-abrégé, de 1715 à 1757, pour faire suite à la Chronologie du président Hénault. La partie la plus curieuse de ce Journal est celle qui va de 1715 à 1735 ; elle sera, dit-on, publiée. — Mémoires du président Hénault, p. 193.
Suivons le duc à Versailles^ entrons avec lui dans ce labyrinthe de formalités et d'usages qu'on appelait l'étiquette ; les plus expérimentés s'y égaraient, mais notre guide incomparable en connaît les moindres détours. Donnons-nous le spectacle de la gène pompeuse qui, faisant de la vie de cour un art trëS'-compliqué, élevait pour ainsi dire une barrière entre le trÔDe et le reste du monde. Dans les idées de l'ancienne France, elle était pour la majesté royale tout à la fois un ornement et un rempart. Que faut-il donc entendre précisément par l'étiquette?
L'œil le moins exercé y découvre sans peine deux parties principales, l'une toute d'apparence, l'autre plus cachée et vraiment épineuse. Il y a d'abord le détail descriptif des cérémonies, depuis la réception des ambassadeurs jusqu'à la présentation de la chemise au lever du roi. Mais ce n'est là, on le comprend bien, que le côté visible et familier à tous, et, si je puis dire, la partie exotérique de la doctrine. Le moindre courtisan, s'il a respiré pendant un an l'air de Versailles, en sait long sur tous ces points ; il peut narrer, avec la fécondité d'un Scudéry, ce qu'il a cent fois regardé ou pratiqué luimême. Le difficile, le fin du fin, c'est de connaître la loi qui règle les mouvements, qui ajuste les pièces et maintient l'harmonie de l'ensemble : juger le dehors n'est rien, il faut, comme en toute matière profonde, savoir le conunent et le pourquoi, et, selon le mot des philosophes, surprendre la cause sous le phénomène. Mettre en branle cette vivante machine de Marly, qui s'appelait la cour, n'était pas, qu'on le croie bien, une petite affaire : l'acte le plus simple d'une personne royale, le plus vulgaire incident d'une existence auguste exigeait un con-
cours de figurants presqi^ie aussi savamment dressés qu'un chœur d'opéra. La seule maison civile du roi comptait, dit M. Raudot, quatorze cents officiers, et celle de la reine en comptait quatre cent cinquante * , tous possesseurs de charges, fastueuses ou ridicules^ achetées à haut prix, tous enflés de Thonneur de vivre à la cour, et d'autant plus jaloux de leur prérogative et du bout de rôle qui leur était assigné, qu'ils sentaient mieux combien l'importance personnelle de chacun des acteurs s'évanouissait dans la grandeur du spectacle. De là, des empiétements fréquents, une éternelle dispute sur la borne précise qui séparait les droits limitrophes ; de là un froissement de vanités furieuses, une âpre émulation de tous ces inutiles à se tirer de leur pompeux néant, à courir après un aîr d'importance et un semblant d'utilité, à se donner à eux-mêmes l'illusion flatteuse d'être ou de paraître quelque chose. Un mot, dans la langue du pays, exprimait ce conflit habituel de prétentions, ces misères de la domesticité royale : on appelait cela des difficultés, La science de l'étiquette avait donc pour objet principal de débrouiller cet enchevêtrement de fonctions parasites, de statuer au contentieux sur ces grandes affaires de l'amour-propre, et d'interposer l'autorité de la tradition dans une matière à procès où l'humeur des comtesses de Pimbesche pouvait si aisément se donner carrière. Or, cette science, notre duc la possède dans sa plénitude, et il l'applique avec un discernement qui n'est jamais en défaut. Au moindre cas douteux il accourt, arbitre infaillible, docteur en cette casuistique de cour, muni d'une sentence fondée sur d'irrécusables
1. Raudol, la France avant 1789, p. 18. — Chéniel, Dictionnaire des institutions, etc., t. II, 714.
L'ÉTIQUETTE A VERSAILLES. 3ii
précédents. L'érudition des Chevreuse et des Dangeau abonde et surabonde en lui ; elle fait son étude, sa joie et son orgueil ; dès qu'un incident la sollicite, elle déborde, et Ton dirait que l'âme et la pensée du narrateur nagent avec délices dans ce flot de détails, au sein de ces richesses descriptives qui coulent d'une source intarissable. Il se fait à lui-même, et pour sa propre satisfaction, des récits officiels de toutes les cérémonies qu'il a vues, comme pour se prendre à témoin des fautes commises ou des règles observées ; ou comme s'il voulait se don-ner le spectacle et faire à huis clos le dénombrement des trésors de son savoir admirable. Non content d'énumérer les circonstances, de relater ce qui s'est accompli, il va plus loin^ il songe à ce qui aurait pu être ; il combine des plans, il imagine des programmes ; il dit pourquoi telle circonstance venant à changer, la face de la scène changerait aussitôt, et les mêmes ressorts, sous une autre impulsion, joueraient différemment.
Tenez-vous à savoir de quelle façon on recevait chez le roi un ambassadeur ou une ambassadrice, par quelle série de saints et de révérences la cérémonie devait passer et se développer? comment, dans l'échiquier des allées et des venues, chaque pièce avait son rang, son moment et son mouvement déterminés? Le duc vous Texpliquera *. Voici qu'une indisposition subite oblige
1. « Madame de Luynes a fait une réTérence à la reine et ensuite au •dames du cercle, et est allée recevoir madame Zéno (femme de l'ambas- .«adeur de Venise) hors de la porte de la chambre de la reine. Elles se sont saluées, complimentées et baisées. Elles sont ensuite entrées chez la reine, madame de Luynes marchant devant et à droite, madame rambassadrice ensuite, et après elle M. de Sainctot (l'introducteur). Madame de Luynes se rang^eant, madame Zéno a fait en entrant une révérence à la reine, une seconde au milieu de la chambre, une troisième auprès de la reine, a bûsé le bas de la robe de S. M., et lui a fait une quatrième révérence et un «ompliment fbrt court... Quelques minutes après, le roi eai arrivé par un
le roi à coucher dans son cabinet au lieu de coucher dans sa chambre ; Sa Majesté demande un bouillon : croyez-vous que « le service du bouillon » soit le même dans le cabinet que dans la chambre? Consultez le duc, il dissipera votre erreur ^ La reine va communier; quoi de plus simple, direz-vous, et qui se dispense plus aisément de l'étiquette 1 Encore une fois éclairez votre ignorance ; il y a là une symétrie de tabourets, de carreaux et de tapis à observer ; il y a des rangs à distribuer, des prétentions à concilier entre les assistants titrés qui ont le droit de tenir les quatre coins de la nappe ^. De même pour les vêpres du roi ; elles ne se chantent pas sans règle et au hasard; Toffice divin a ses variantes prévues : « Quand le roi entend les vêpres en haut, on chante l'office en bas, et il est en bas quand on chante l'ofiBce en haut^. » Il faut habiter la cour pour connaître, comme dit Boileau, la valeur des mots, pour sentir, comme dit La Bruyère, la nuance qui distingue les prétendus synonymes. Un courtisan ne confondra jamais le « grand pot royal » et le « petit pot royal », et ce n'est point notre duc qui, dans ses récits de gala^
salon qui sert de cabinet à la reine. Madame Zéno s*est levée ainsi que toutes les dames. Elle a fait deux ou trois révérences pendant lesquelles le roi s'est avancé après l'avoir s^aluée en entrant, l'a baisée d'un côté seulement... Madame Zéno a fait une autre révérence. Le roi <;st retournéchez lui par le même chemin. Madame l'ambassadrice a fait les trois mêmes révérences qu'en entrant, excepté qu'après la deuxième elle en a fait une aux darnes^ ensuite la troisième à la porte, etc. » (T. I^ 55.)
1. « Le soir, à sept heures, S. M. a mangé une croûte dans du bouillon dans ledit cabinet. Tout s'est passé comme s'il eût mangé dans sa chambre, excepté que, lorsque c'est dans sa chambre^ tout le monde entre en mêmetemps que la table^ et qu'aujourd'hui il n'y a eu que les entrées qui sont entrées avec la table; ensuite on a fermé la porte; un moment après od l'a ouverte, et tout le monde est entré. » (T. I, 431.)