‹ L'esprit public au XVIIIe siècleChapitre 87 sur 161 · T. II · texte numérisé non relu

T. II

Où le duc est incomparable, c'est dans la solution des difiScultés et l'apaisement des conflits. Nul cas ne l'embarrasse, il possède à fond la loi, il est muni d'autorités «t de précédents, il a réponse à tout. Il prononce en dernier ressort. Voici, par exemple, la brigade des aumôniers du roi, le grand aumônier, le premier aumônier, les aumôniers de quartier : qui a le droit de dire le ôenedicite et les grâces? Qui recevra ou rendra le chapeau du roi? Souvent il arrive qu'ils disent tous à la fois et tout haut les mêmes prières, chacun voulant sauvegarder son droit. Notre duc connaît mieux qu'eux-mêmes les attributions et les limites de leurs charges. C'est lui qui pèse dans ses balances les prétentions opposées, avec un scrupule délicat et la plus minutieuse érudition. Pareil débat s'élève entre les officiers de la bouche : Est-ce le sous-gouverneur qui donnera à boire à IAf le dauphin? Ne serait-ce pas plutôt le droit des officiers du gobelet? Non, répond le duc; les apparences sont ici trompeuses ; le « gobelet » a été condamné récemment dans ses prétentions *. L'ordinaire inconvénient de ces disputes entre des officiers trop zélés est de laisser en souffrance l'office disputé ; pour avoir trop de serviteurs, le roi n'est plus du tout servi. Témoin la querelle des valets de chambre tapis3iers et des gens du garde-meuble : le lit, les sièges et les canapés de l'appartement royal restent couverts de poussière, sous prétexte que la charge de les épousseter est contestée aux valets par le garde-meuble et au garde-meuble par les valets. Affaire grave et litigieuse entre toutes que celle des « entrées ! » Mais qu'est-ce donc que les entrées? Pré-

L'ÉTIQUETTE A VERSAILLES. 3iS

tons l'oreille au duc, car il s'agit de la plus haute ambition du courtisan , les <t entrées » n'étant rien moins que les marques publiques et les degrés visibles de la faveur * .

Le duc n'est pas seulement d'une précision lumineuse sur les cas obscurs et les questions débattues ; il embrasse dans sa compétence le formulaire des usages royaux et la diplomatie des bienséances officielles. Il nous dira dans quelle occasion le roi, en écrivant, termine par sa sainte et digne garde ^ ou simplement par sa sainte garde : « Il n'y a que ceux que le roi traite de cousin à qui il ajoute le mot digne ; pour les autres il n'y a que sa sainte garde ^. » Les Mémoires abondent en remarques de cette finesse.

Il faut noter aussi, comme un élément essentiel du recueil, les mille incidents de l'existence royale qui faisaient l'entretien et toute la politique du courtisan, les fugitifs indices d'augustes amours, tout ce qui transpîi^ait de Thistoire intime des petits cabinets, tout ce qui exerçait la sagacité des habiles et précipitait les révolutions de la faveur ou de la disgrâce. Quel visage le roi a-t-il fait à la maîtresse en titre? Le crédit de madame de Mailly ou de madame de Châteauroux est-il baissé? Un astre nouveau commence-t-il à poindre à l'horizon? Ces précieux secrets que le courtisan cher-

1. « Les entrées chez le roi sont les familières^ les grandes entrées, les premières entrées et les entrées de la chambre. Les entrées familières sont dans le moment que le roi est éyeillé et lorsqu'il est encore dans son lit... Les grandes entrées^ qui sont celles des premiers gentilshommes de la chambre, sont lorsque le roi vient de se lever. Les premières entrées sont lorsqu'il est levé et qu'il a sa robe de chambre. L'entrée de la chambre 6st lorsque le roi est dans son fauteuil vis-à-vis de sa toilette, et ensuite entrent les courtisans. » (T. I, 262.)

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