‹ L'esprit révolutionnaireChapitre 10 sur 14 · APS IX · texte numérisé non relu

APS IX

tendus remèdes présentés chaque jour par les empiriques ou les hommes à courte vue, qui veulent bien détester les fruits maudits de l'esprit révolutionnaire ; qui se proclament conservateurs, c’est le mot reçu, mais qui ne peuvent se persuader qu’on ne saurait faire sa part à l'esprit révolutionnaire, pas plus qu’au scepticisme, ni faire périr une végétation malsaine si on n’extirpe les racines. Faire parvenir aux esprits la vérité, et la vérité tout entière, voilà le premier, le plus indispensable des besoins. Il est temps de comprendre et de faire comprendre que, s’il est souvent nécessaire de tolérer des maux qu’on ne peut empêcher, il n’est jamais sage, jamais opportun d'en caresser le principe. C’est aux hommes qu’il faut appliquer la vertu de charité, mais non à l’erreur : le mot si connu de saint Augustin sur ce sujet a besoin d'être rappelé et pratiqué : Daoligite homines, interficite errores « Aimez les hommes, soyez sans pitié pour l'erreur. » Ne vous persuadez jamais qu'on peut traiter avec elle, la prendre. pour alliée, asseoir sur elle quelque chose de solide. Les intérêts peuvent transiger; on ne transige pas avec la vérité. Ainsi les paradoxes de J.-J. Rousseau peuvent avoir pour eux la bonne foi ou

les préventions d’un grand nombre d’esprits. Que nous importe? Est-ce une raison pour les ménager? Et parce que beaucoup ne le voient pas encore, cesse-t-il d’être vrai que ces paradoxes ne seront Jamais acceptés dans une société sans en amener la ruine, et que vouloir être conservateur, en conservant des principes révolutionnaires, c’est la plus creuse des chimères et la plus fatale, HUE que la plus ordinaire des utopies”?

Le remède est donc dans le retour aux principes et non ailleurs. ; à

C’est assez de cette première vérité pour conclure que jamais le mal de l'esprit révolutionnaire

ne trouvera sa guérison dans des combinaisons

économiques ou dans des combinaisons DOS si habiles qu’on les suppose.

L'économie politique, science dont je me garderais bien de dire du mal, malgré sa récente origine, s’est définie quelquefois : la science de la richesse; et comme le terrible problème des relations entre le riche et le pauvre, le patron et l’ouvrier, se trouve toujours soulevé dans toutes les révolutions, beaucoup d’esprits en ont conclu que la solution de la question doit être donnée par l’économie politique, et que tout consistait,

par exemple, à accroître, à assurer le bien-être des classes pauvres. Augmentez le salaire, disaiton, répartissez plus équitablement la richesse publique ; dès lors, tous les besoins étant satisfaits, les désordres cessent et la paix sociale sera établie à jamais.

Mes frères, les moralistes chrétiens ont toujours su, et tout le monde sait aujourd’hui, par les expériences de tous les jours, ce que vaut ce remède. Donnez à un homme dépourvu de moralité un accroissement de bien-être matériel, ce bien-être tournera contre lui : ses désirs croîtront avec les moyens de les satisfaire; que dis-je? 1ls les dépasseront toujours, et vous verrez grandir du même coup sa haine contre la société, parce que jamais, dans aucun temps, la société ne sera assez opulente pour fournir à ses passions insatiables les aliments qu’elles rêvent pour les dévorer. D'ailleurs un fait brutal et constaté en dit plus sur ce point que tous les raisonnements : allez dans nos centres | industriels, et vous verrez, de vos yeux, que, sauf des exceptions d'autant plus louables qu’elles sont plus rares, les ouvriers qui reçoivent les plus forts salaires sont les plus endettés, les plus pauvres, les plus adonnés à tous les excès, et, par

une conséquence forcée, la plus facile de toutes les proies pour les entraînements révolutionnaires (1).

Faudrait-1l par hasard en conclure qu’il n’y à rien à faire pour le bien-être de l’ouvrier, et que les efforts tentés en ce sens doivent être condamnés? À Dieu ne plaise! Il faut en conclure seulement, à l'honneur de la dignité humaine comme à l'honneur de la parole divine, que l’homme ne vit pas seulement de pain, et que lui donner le pain du corps en abondance sans lui donner en même temps le pain de lesprit et le pain de l’âme, c’est méconnaitre sa vraie nature, c’est le ravaler au rang des brutes. C’est faire à l’image de Dieu le plus impardonnable et aussi le plus inutile des outrages. |

Mais ce que les plus bienfaisantes combinaisons de la science des richesses ne peuvent faire, les combinaisons politiques le feraient-elles?

" (1) Voyez dans le Contemporain (mars 1873) un article de M. Rondelet intitulé l’Élévation des salaires et la diminution de la prospérité ouvrière. L'auteur, se fondant sur l’ensemble des faits observés de nos jours en France, a pu présenter comme un axiome la proposition suivante, qui, au premier abord, paraît paradoxale : « La prospérité de l’ouvrier est en raison inverse de l'élévation de son salaire. »

Mes frères, nous l’avons pu déjà constater ensemble, une des plus lamentables erreurs nées du Contrat social et adoptée par nos pères avec un aveuglement plus lamentable encore, c’est celle qui consiste à faire dériver dans la société tout le bien et aussi tout le mal des institutions publiques. Rappelez-vous l’axiome favori du sophiste : l’homme naît bon, et c’est la société qui le déprave. On peut dire que c’est cette conviction qui a été l’âme de tous les complots ourdis contre la paix publique el l’ordre social, qui à armé le bras de tous les révolutionnaires depuis le commencement de ce siècle. Encore si l'expérience avait détrompé les aveugles ennemis de la société! Mais non; le retour périodique des mêmes misères, des mêmes crises, des mêmes bouleversements; l’effrayante instabilité des gouvernements, tous établis par la force et ruinés par elle; rien de tout cela n’a pu déprendre l'esprit révolutionnaire de l'éternel mirage qui l’abuse. Un nom, un drapeau, une forme particulière de gouvernement autre que celle qu’on a, voilà toujours pour lui le remède à tous les maux : comme d’autres rêvent la religion de l'avenir pour se dispenser de croire à l'Évangile, eux ils rêvent le gouvernement de l'avenir pour se

dispenser d’obéir au gouvernement de l’heure présente. |

Aussi est-ce là une des erreurs les plus 1mportantes à combattre et à détruire. Comment en venir à bout? Par quel procédé, à l’aide de quelle ressource convaincre ceux que l'expérience n'instruit pas? J’essayerai tout à l’heure de vous le dire. Mais, auparavant, laissez-moi vous signaler l'obstacle, le rempart jusqu'ici presque infranchissable devant lequel se brisent les catholiques toutes les fois qu'ils s'efforcent de s'adresser à l'opinion révolutionnaire pour l’éclairer.

Ce dont on les accuse, pour avoir le droit de se boucher d'avance les oreilles et se dispenser de les écouter, c’est précisément d’avoir des arrièrepensées politiques et de n’être pas sincères; on les” accuse, lorsqu'ils dénoncent les instincts et les forfaits de l'esprit révolutionnaire, de rêver, de préparer le retour de l’ancien régime, des abus les plus décriés de la féodalité, du droit d’aînesse, des corvées, de l’inquisition, que sais-je? Ce qu'on ne veut Jamais croire, c’est qu'ils ont en vue la vérité pure, les principes éternels et le bien public. Qui dira linsistance haineuse, la mauvaise foi ou l’ignorance sauvage, souvent c’est

tout cela réuni, avec lesquelles on persuade au pauvre peuple qu'il ne peut même écouter les discours d’un disciple de l'Évangile sans mettre la cause de la liberté en péril, sans s’exposer à rentrer sous les chaînes odieuses, brisées en 89? 89 et la prise de la Bastille, voilà la date où le peuple français a commencé d’être libre, d’être souverain, d'être appelé à l’instructiôn et au bienêtre, et quiconque demande à s'expliquer sur ces points et à faire cesser les horribles malentendus qui divisent la société en camps hostiles dont le plus nombreux s'apprête à déchirer l’autre, on refuse même de l'entendre; une intolérance inconnue des époques les plus sombres du moyen âge l’excommunie sans lécouter et lui crie anathème. Ne croyez point que J'éxagère : 1l existe depuis de longues années déjà une ligue de l’enseignement qui s'étend à toute la France, qui a pris en main, dit-elle, la cause de l’enseignement populaire et qui lui donne pour base, dans des brochures répandues partout, en guise d’axiomes indiscutables, les assertions suivantes : c’est d’abord « que le 14 juillet 1789 est la fête de la délivrance du peuple français; que dis-je? son jour de naissance. Il n’y avait pas de peuple fran-

çais avant ce jour-là, il n’y avait que le tiers état, le tiers, la troisième classe, celle qui n'avait pas de nom, les servants très-humbles des deux classes privilégiées, la noblesse et le clergé (1). »

Il est bien entendu dès lors que nul ne peut contester la valeur des idées révolutionnaires sans vouloir du même coup le retour des priviléges et l’'anéantissement du peuple français !

Le même auteur a écrit ailleurs, et toujours avec le même sérieux, qu'avant 89 les paysans étaient regardés comme des bêtes de somme, mais il n’en est plus de même des paysans d’aujourd’hui : « Bœufs ils ne sont plus. Le 14 juillet 1789 leur a ouvert les portes de l’étable; le 24 février 1848 en a fait des souverains, exactement du même calibre que nos druides et nos chevaliers. C’est abominable, mais c’est comme cela (2). »

Ce passage est un argument opposé aux ennemis de l’enseignement obligatoire, gratuit et laïque : et c’est, selon l’auteur, en vue de faire

(1) Jean Macé, la Séparation de l'Église et de l'École, p. 19. Voir, en réfutation de ces impostures, la brochure de M. Léon de Poncins, sur la Prise de la Bastille et le Vrai 89, publication de la Société bibliographique, 75, rue du Bac.

(2) Ibid., p. 20.

rentrer les paysans à l’étable, et de les priver des belles doctrines qu’on vient de lire, qu'il se rencontre des gens assez malavisés pour combattre la laïcité, pour prendre part à une prise d'armes universelle, « à une croisade d’un nouveau genre entreprise pour défendre contre les infidèles la terre sainte de l’ignorance (1). » On va plus loin : on suppose — et c’est toujours ce que la ligue de l’enseignement apprend au peuple — qu'il s’est formé entre des propriétaires de l’Ouest une ligue par laquelle « ils s'engagent à ne faire travailler que des gens ne sachant ni lire n1 écrire. » Les mêmes propriétaires mettent dans leurs baux, parmi les clauses du contrat, que le fermier n’enverra pas ses enfants à l’école. Vous le comprenez, ces choses n’ont pas besoin de réfutation, mais elles nous indiquent bien clairement les écueils à éviter dans nos efforts pour instruire les esprits égarés et faire rentrer la vérité dans les âmes : l’écueil à éviter, c’est de paraître servir non des vérités, mais des intérêts; non l'Évangile, le bien commun, la paix sociale, mais des intérêts de dynastie, de caste ou de famille; non le retour

(1) Ibid., p. 41.

aux principes qui sont éternels et qui, à ce titre, n’appartiendront jamais à un ancien régime quelconque, mais le retour à un état de société qui a eu sa raison d’être sans doute, mais qui est passé et passé sans retour. FE Certes il est permis à chacun, comme citoyen, comme Français, d’avoir ses préférences politiques; mais s’agit-1l de combattre l'esprit révolutionnaire, c’est justement le cas de n’en point parler, de n’y point penser, et de raisonner dans la pure sphère des idées et dans le domaine de l'expérience universelle; c’est le cas de montrer catégoriquement que cet esprit est hostile à tout régime politique quel qu’il soit, et, s’il était possible, plus incompatible encore avec la forme républicaine qu'avec toute autre. Si nous ne prenons pas cette précaution, qui n’est pas une tactique, mais au contraire la loyale affirmation de la vérité, nous pouvons avoir le cœur plein des intentions les meilleures, et mettre à leur service la plus chaude éloquence, tout sera inutile : nous ne serons pas écoutés. Mais comment faire cette démonstration, que combattre l'esprit révolutionnaire, ce n’est pas combattre pour les formes politiques du passé? En évitant avec le plus grand soin toute décla-

mation, tout raisonnement abstrait, et en répondant aux affirmations fausses par des affirmations rigoureusement exactes, aux faits apocryphes par des faits certains. Des faits! Grâce à Dieu nous en avons les mains pleines, et les travaux les plus compétents, les plus justement appréciés de nos jours, et bientôt les plus nombreux, sont là pour nous permettre de prouver nos affirmations quand nous déclarons que l'esprit révolutionnaire, sous tous les régimes possibles, est la ruine inévitable el la décadence certaine. Pour démontrer à nos déclamateurs que l'esprit révolutionnaire n’est pas né en 89, et que par conséquent combattre l'esprit révolutionnaire et vouloir rétablir l’ancien régime sont deux choses fondamentalement différentes, il n’y à qu'à leur opposer les belles études de Tocqueville sur l’Ancien régime et la Révolution. Ils y verront que l'esprit révolutionnaire, que nous voulons détruire, a pris naissance dans l’ancien régime. Ainsi ce n’est pas en 89 ou 93 qu’a commencé lesprit d’irréligion : c’est au lendemain de la mort de Louis XIV et même auparavant. La centralisation excessive, l’omnipotence de l'État, n’a pas attendu davantage, pour naître, la prise de la Bastille. L'esprit de défiance contre l’Église,

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contre la liberté des associations, ce n'est pas l'Assemblée constituante qui l’a créé; et c’est en plein xvi° siècle qu'ont été formulés par les légistes du grand roi tous les principes proclamés par la constitution civile du clergé. J'ai cité Tocqueville ; mais depuis la publication de ses écrits, que de travaux sont venus confirmer, développer sa thèse et la rendre irréfutable! Et ici, dussé-je m’exposer à blesser la modestie d’un contemporain, je n’ai qu à renvoyer aux différents écrits de l’illustre auteur de la Réforme sociale (1) pour fournir à ceux qui veulent combattre l'esprit révolutionnaire, en. faisant abstraction de toute opinion préconçue et par conséquent en se mettant à l'abri de toute prévention injuste, une véritable mine de faits, d'informations, de comparaisons capables de prouver aux plus aveugles que ce n’est pas l'esprit de parti, l'attachement systématique aux formes du passé, mais le pur amour du bien public, mais le seul désir de ne pas mourir comme nation, qui doit inspirer à tout citoyen français et l’horreur de l'esprit révolutionnaire et le zèle pour le combattre.

Donc, mes frères, opposer à l'esprit révolution- (1) M. Le Play.

paire, d’une part les principes éternels et de l’autre le commentaire éloquent qui leur est donné par les faits de l’histoire, de la nôtre comme de celle des autres peuples, voilà le vrai moyen de l’aborder corps à corps et d’en finir avec lui.

Permettez-moi ici un exemple, entre autres, de l'emploi, sans réplique possible, de la méthode que je vous signale.

Vous avez vu, par les textes que J'ai cités et vous voyez tous les Jours dans les feuilles au service de l'esprit révolutionnaire, avec quelle audace d’affirmation on prétend qu'avant la prise de la Bastille le peuple, véritable bête de somme, ne recevait aucune instruction, et que le grand progrès accompli depuis ce jour-là, c’est qu’on lui apprend à lire et à écrire.

Que peuvent cependant répondre les coupables auteurs de ces pamphlets déloyaux quand on leur présente des budgets authentiques des communes de la Provence, entre autres, datés de 1680, d’où il résulte qu’à cette époque il n’y avait pas une commune qui n’eût son maître d'école, pas une petite ville, ce que nous n’avons plus depuis la révolution, où le latin ne füt enseigné? Que répondent-ils quand on leur montre, par des docu-

ments certains, que cette idée par eux imputée à l'Église, qu’il n’est pas bon que le peuple soit si instruit, à pris naissance à la fin seulement du xvu° siècle, non dans l’Église, mais dans quelques esprits, Voltaire était du nombre, à qui les désordres précurseurs de lexplosion révolutionnaire faisaient redouter l'influence du tiers état @ et des petites gens?

Je cite cet exemple de réfutation péremptoire, mais on pourrait en citer mille autres, et si jamais on peut arriver à détromper des esprits prévenus de cette idée que l'histoire de France, et avec elle humanité, la liberté, le progrès ont commencé à la prise de la Bastille, c’est par ce moyen qu'on peut espérer réussir, surtout aprés que le fait constaté de notre décadence actuelle aura commencé de leur ouvrir les yeux.

(1) Ces faits ont été récemment présentés à la Société d’économie sociale par M. Charles de Ribbes, l’auteur si érudit et si judicieux d’Une famille au xvie siècle et de la Famille et la Société française avant la révolution, Paris, Albanel.

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Voilà donc les vérités qu’il faut faire pénétrer dans lopinion publique ; mais par quelle voie les faire parvenir aux esprits qu'il s’agit d'éclairer? Ici une grande question se présente sur laquelle je vous demande d’insister.

Cest un fait trop certain que nos ennemis, ou plutôt (car nous ne sommes les ennemis de personne) les ennemis de toute raison, de tout bon sens, de tout ordre social, réussissent à faire descendre leurs sophismes jusqu'aux dernières couches de la société; il est certain que si quelque chose arrive en France à tout ce qui sait lire, c’est cette littérature « infâme et infecte » (1), comme on l’a si bien nommée, qui souille tout ce qu’elle touche et donne au mensonge l’immoralité pour passe-port. Comment un pareil fait peut-il se produire ? Est-ce uniquement l'attrait du mal, le goût du fruit défendu qui lui assure un semblable

(1) M. de Broglie, Rapport sur le conseil supérieur de l’instruction publique. .

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succés, et n’y a-t-1l rien à faire pour contrebalancer une si scandaleuse et si funeste popularité? Mes frères, vous le dirai-je? il me semble que ce qu’on a fait jusqu'ici n’est rien auprès de ce qu’on devrait et de ce qu’on pourrait faire.

Voyez les procédés suivis par nos adversaires : Je vous ai cité tout à l’heure quelques lignes extraites de ces brochures à quinze centimes (une autre librairie en publie à cinq centimes) qui trouvent dans leur bon marché le principe de la plus rapide diffusion. Le bon marché est quelque chose d’essentiel ; mais ce n’est pas tout, l’auteur principal de ces malsaines publications est le président même de la ligue d'enseignement (vous savez quel enseignement), laquelle a été propagée par toute la France avec une rare habileté. Ce n'est pas tout : le même chef de cette ligue, c’est lui qui nous le déclare, dans des vues de propagande, s’est fait affilier à la franc-maçonnerie (4). Voilà donc des livres destinés à répandre l'esprit révolutionnaire en flattant habilement les passions les plus insensées, qui ont pour acheteurs, lecteurs et propagateurs tous les membres

(1) V. Rapport de M. de Germiny, p. 76.

de la ligue de l’enseignement, tous les francs-maçons, sans compter la masse énorme des ignorants séduits par le bon marché. Outre la bibliothèque à D centimes et la bibliothèque à 15 centimes, il y en a d’autres à 25 et à 35 centimes, qui rééditent tous les mauvais livres du xvim* siêcle pour les mettre à la portée de tous; ce mouvement s’accomplit sur la plus vaste échelle, et je ne serais pas étonné, tant le débit en est prodigieux, que d’immenses fortunes s'élèvent au moyen de la vente d’un poison que ses distributeurs donnent à peu près pour rien.

En présence de ces sources toujours ouvertes et toujours alimentées de l’esprit révolutionnaire, je me demande ce que nous catholiques nous savons leur opposer. Certes ce serait folie de ne pas faire la part de la vogue assurée aux écrits qui flattent les passions, et parce que l’homme déchu, c’est-àdire l’homme réel, est précisément l'inverse de ce que J.-J. Rousseau suppose, il y aura toujours, en tout temps, une popularité spéciale en faveur des publications de mauvais aloï. Mais cette part faite aussi grande qu'on le voudra, j'affirme, chiffres en main, que les catholiques jusqu'ici n’ont pas assez compris le danger, et par suite assez pratiqué ce

que j'appelle le grand devoir de la charité intellectuelle. Cette charité qu'ils appliquent aux besoins matériels des pauvres et des affligés de toute catégorie avec une hbéralité si touchante, ils ne songent pas assez que, dans le temps présent, les esprits, incomparablement plus misérables que les corps, en réclament une part. Or on ne saurait la faire trop large, et, en fait, elle a été jusqu'ici d’une déplorable parcimonie. Comparez ce que nous faisons pour les besoins matériels et ce qui se fait pour les besoins intellectuels. Je trouve dans un document digne de foi que, dans ces dernières années, l’Assistance publique consacre annuellement 120 millions au soulagement des malheureux, et la charité privée une somme égale, en tout 240 millions (1). Je ne parle pas du chiffre peut-être double des charités qui se cachent et ne peuvent être comptées. Mais comparez à cela ce qui se fait pour favoriser les publications populaires, les bibliothèques, les sociétés d'éducation chrétienne. D'un côté Je vois des millions, de l’autre des chiffres que je n’ose pas

(1) Voyez le Problème économique et la Doctrine catholique, par le R. P. Delaporte (p. 365, in-80, Palmé), livre excellent et trop peu connu.

même citer; en sorte que ce qui devrait constituer une œuvre considérable, immense, je veux dire l’œuvre de la presse catholique en opposition à la presse révolutionnaire, l’œuvre la plus importante du temps présent, se réduit à n'être en somme qu'un effort insignifiant qui figure à peine dans le budget de notre charité. Or, je le dis simplement, cette distribution de nos ressources n’est pas judicieuse. Quand on voit de près la misère des classes laborieuses, on a bien vite constaté que pour une bonne part, si ce n’est pas la plus grande, cette misère a sa source non dans les privations physiques, mais dans l’irréligion, dans le vice, et dans le vice entretenu et fomenté par les mauvaises doctrines et les mauvaises lectures. J’en conclus que faire la charité d’un bon livre, d’un bon journal, d’une brochure, ce n’est pas seulement venir au secours de l’âme et de l'esprit, mais encore au secours du corps et sauver à la fois l’un et l’autre, l’un par l’autre. Ces 240 millions répandus par la charité corporelle assurément ne sont pas de trop, et cependant, j'ose le dire, les corps eux-mêmes seraient mieux secourus si, de ces 240 millions, il y en avait 40 ou 90 consacrés uniquement à propager de bons

livres, à créer de bons journaux, à les répandre à profusion et à bon marché parmi le peuple. Je voudrais que tous les catholiques fussent frappés de cette pensée que Je ne suis pas le premier à exprimer (1), et qu’en conséquence tout catholique se fit un devoir étroit de consacrer une large part de son budget d’aumônes à la charité intellectuelle, ne fût-ce que pour faire une concurrence réelle et non plus réellement illusoire à l’immense diffusion des écrits de toute sorte qui vont au loin aujourd’hui semer les ferments de l’esprit révolutionnaire.

Je vous ai cité exemple des francs-maçons, mais il y en a un autre qui devrait frapper davantage et nous inspirer une généreuse émulation. Ouvrez les comptes rendus des œuvres de nos frères séparés, les protestants, et voyez l'usage qu'ils savent faire de la presse, le seul apostolat qui leur soit familier. Les sommes qu'ils dépensent annuellement pour imprimer non-seulement des Bibles, mais de petits traités religieux, des journaux, des feuilles volantes, atteignent un

(1) Voyez la Vie chrétienne, par Mgr Isoard, auditeur de Rote, chap. vin, p. 188 et sq., in-12. Paris, Albanel, 1871.

chiffre réellement prodigieux; c’est à 15 ou 20 millions par an, dans la seule Angleterre et dans toute l'étendue de leurs colonies, qu’on peut le faire monter. Je ne parle pas de ce qui se fait en ce genre aux États-Unis : et si j'avais le temps de vous résumer des détails statistiques que j'ai eus sous les yeux (1), vous seriez frappés de l’immensité aussi bien que de la ténacité des efforts faits par cette race énergique pour répandre ce qu’elle croit la vérité chrétienne, par des écrits qu’elle parvient à faire pénétrer gratuitement dans les plus infimes chaumières des deux mondes (2).

(1) Voyez Marshall, les Missions chrétiennes, trad. par L, de Waziers.

(2) En ce moment même (décembre 1872), les évêques suisses viennent de publier une lettre collective sur le rôle de la presse. En voici quelques lignes : « Voyez comme les ennemis de l'Église comprennent facilement tous les avantages que la presse peut apporter à leurs desseins destructifs. Aussi n’épargnent-ils ni peine ni sacrifices pour la rendre profitable à leurs fins. C'est certes avec le cœur navré de douleur que nous devons l’avouer à notre honte : ils sont trop nombreux, ces chrétiens qui jusqu’à cette heure n’ont pas reconnu cette importance ; voilà pourquoi ils abandonnent la bonne presse dans l’indigence. Or la bonne presse est appelée à rendre autant de services que la mauvaise fait de mal; les bons journaux travaillent au triomphe de la justice et de la religion. Soyez-en persuadés, pour un grand nombre de familles, l'abonnement à un journal est d’une importance vraiment décisive pour leur avenir moral et religieux. »

Ce qu'ils font pour l'erreur, comment ne le faisons-nous pas pour la vérité, et comment laissonsnous toujours dans un état d'enfance des œuvres nouvelles, je l'avoue, mais nées du besoin des temps nouveaux, des œuvres que saint Vincent de Paul n’a pas faites, 1l est vrai, parce que de son temps elles n'étaient ni possibles ni nécessaires, mais dont il ferait peut-être son œuvre principale s’il était aujourd'hui parmi nous! |

J'ai nommé saint Vincent de Paul, mes frères; laissez-moi mettre sous la protection de ce grand nom un dernier conseil sur les moyens de combattre l'esprit révolutionnaire.

C’est une des bénédictions de ce siècle, déchiré par tant d’orages, d’avoir vu renaître avec un élan admirable toutes les œuvres de la charité catholique; c’est bien l'esprit de saint Vincent de Paul qui à appris à tant de nobles jeunes gens le chemin de la maison du pauvre, et qui les pousse non à déposer seulement une froide aumône dans une bourse qu’on vient leur tendre, mais à aller la porter eux-mêmes avec une bonne parole, une poignée de main sympathique, avec la véritable aumône du cœur, au foyer de l’indigent. Mes frères, ce que vous faites pour la charité cor-

porelle, je voudrais que la charité intellectuelle pût aussi vous l’inspirer. En vérité les temps apostoliques semblent revenus; comme aux jours où Notre-Seigneur envoya dans le monde les douze disciples présidés par Pierre et presque perdus au milieu d’une foule indifférente ou hostile, il nous faut redevenir pêcheurs d'hommes; il faut d’abord nous instruire nous-mêmes profondément des besoins de nos frères, puis aller les trouver un à un, et quoiqu’ils se tiennent séparés de nous par des préjugés qui semblent invincibles, les aborder comme je me figure que faisait saint Paul dans les ateliers où lui-même travaillait de .ses mains pour gagner le pain de chaque jour. Il faudrait pouvoir converser avec l’ouvrier, avec le patron, avec quiconque est à notre portée et croit encore aux promesses de la révolution, et sans faire de politique, sans grand raisonnement, leur montrer par les faits qui les touchent, par leurs intérêts matériels aussi bien que moraux, évidente nécessité où ils sont de refuser enfin leur culte à l’idole qui les à trompés, et d’abattre ses autels. Il faut leur faire toucher du doigt l'importance extrême pour eux de brüler ce qu'ils ont adoré et d'adorer ce qu'ils ont brûlé, de comprendre

enfin que le christianisme, dont on leur fait une légende sinistre et absurde, est une bienfaisante et éternelle réalité, tandis que la légende révolutionnaire n’est qu'un tissu de fables mensongères qui les démoralise, les appauvrit et les perd après les avoir trompés. |

Mes frères, finn'ons-nous par être entendus ? Dieu le sait. Mais ce que nous savons avec certitude, c’est précisément que si nous ne parlons ni n’agissons, nous le serons encore moins, et, secondement, que c’est pour nous un devoir étroit de parler et d'agir. Mandavit unicuique Deus de proæimo suo « Dieu à confié à chacun de nous le soin de son prochain » (Eccli, xvir, 19), a dit le saint livre. Si cela est vrai de tout temps et pour tous les intérêts du prochain, à combien plus forte raison aux heures de crise, dans les époques comme celles-ci, où l'évidence nous crie qu'il n’y a pas un moment à perdre si nous voulons que la société soit sauvée. Il y a peu d'années, on pouvait dire : La décadence est à nos portes. Aujourd’hui, il faut le dire, l'esprit révolutionnaire a fait ses dernières preuves et la décadence est commencée. À ceux qui croient à la fatalité, au néant, de se résigner stupidement à cette conséquence forcée

de leur dogme : à nous chrétiens, qui par la grâce de Dieu savons ce que peut la volonté humaine rentrant dans la voie de la vérité et cherchant le royaume de Dieu et sa justice, à nous de nous jeter en travers du torrent révolutionnaire, de lui faire une barrière de nos consciences, de nos dévouements, de nos vertus, et de dire à la décadence : Tu n’iras pas plus loin!

Mes frères, un mot encore et je finis, et ce mot sera surtout à l'adresse de ceux que l’inexorable force des principes nous oblige à traiter comme des adversaires, et que la loi de la charité qui est dans nos cœurs nous fait aimer tendrement comme des frères. À ceux-là, qui croient l’Église leur ennemie, qui croient trouver un appui au progrés des classes ouvrières dans les utopies de l'esprit de révolution, je veux montrer, en guise de dernier argument et comme une prophétie du meilleur avenir que Jj'espêre pour ce pays, un grand spectacle dont un pays voisin vient d’être le témoin.

Il y a peu de jours, à Londres, une immense assemblée populaire était réunie. De quoi s’agissait- 11? Des griefs des ouvriers agricoles de l'Angleterre réclamant une augmentation de salaire; et c’étaient les ouvriers industriels de Londres qui avaient

convoqué cette assemblée, pour témoigner leur sympathie à la cause des laboureurs. Certes, mes frères, il y aurait [à chez nous un prétexte tout trouvé aux déclamations des agitateurs révolutionnaires et aux terreurs des honnêtes gens.Voyez cependant quel esprit tout contraire les animat. Les ouvriers des villes mêlés aux ouvriers des campagnes ont voulu offrir la présidence de leur assemblée au lord maire de Londres et à plusieurs membres du parlement. Bien plus, les ouvriers protestants ont tenu à honneur que Mgr Manning, l'archevêque illustre de Westminster, l'ami si connu de Pie IX, füt au nombre des invités, et c’est lui l'archevêque catholique qui, dans un discours éloquent, a développé la première résolution adoptée par l'assemblée et dont voici les termes :

« Ge meeting sympathise profondément avec les ouvriers agricoles de l'Angleterre; il est d'avis que leur condition actuelle est une honte pour un siècle de civilisation et contraire aux véritables intérêts du pays; enfin il déclare qu'il importe de prendre sans délai des mesures pour l’amélioration de leur position sociale et le développement de leurs facultés intellectuelles (1). »

(1) V. le numéro du Correspondant du 10 janvier 1873 : la

Voilà donc une assemblée populaire la plus libre qui fut jamais, une assemblée composée d'ouvriers des villes et des campagnes, présidée, sur leur demande, par ce qu’il y a de plus riche et de plus noble dans la cité, une assemblée composée de protestants, où un archevêque catholique, partisan célèbre, et longtemps avant le concile, de l’infaillibilité pontificale, répondant à la libre invitation qui lui est faite, proclame bien haut ses sympathies ou plutôt les sympathies de l’Éelise pour les griefs des classes laborieuses, ses vœux pour l'amélioration de leur position sociale et le développement de leurs facultés intellectuelles. Ge n’est pas tout : à l’expression de ses sympathies il joint ses félicitations sans réserve sur la conduite qu'ils ont tenue vis-à-vis de ceux dont ils se plaignent : « Vous avez, leur dit-il, exposé vos griefs, et cela fait, vous avez dit : Nous voulons obtenir ce qui est Juste; mais pour y par: venir nous marcherons dans la crainte de Dieu et dans le respect de la loi. »

Mes frères, le jour où, en France, à une assem-

Grève des laboureurs en Angleterre, par M. Frédéric: de Bernhardt, p. 40.

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