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QUATRIÈME CONFÉRENCE
QUATRIÈME CONFÉRENCE
Mes frères, un sophiste éloquent suffit pour faire entrer une idée fausse dans le monde, mais ce n’est que par l'éducation de l'enfance et de la jeunesse que cette idée acquiert peu à peu le droit de cité. C’est là une vérité bien connue, qui ne pouvait échapper à l'esprit révolutionnaire. Aussi ‘en tout temps a-t-il cherché à s'emparer de l’enfance. Il y a déjà trop largement réussi, et lon peut dire que c’est surtout par l'éducation que la maladie intellectuelle et morale que nous étudions
s’est insinuée, depuis un siècle, d’abord dans l’esprit des pères, puis dans celui des enfants. Et comme si le mal déjà accompli en cette matière n’était pas assez grand, l'esprit révolutionnaire, aujourd’hui plus que jamais, continue son œuvre. Favorisé par l'indifférence des uns, par les passions des autres, et aussi, en beaucoup de cas, par des tolérances coupables; encouragé par des succès partiels, 1l revendique hautement, pour l’application de son funeste système, non-seulement une liberté à laquelle 1l n’a pas droit (car jamais l'erreur n’a, par elle-même, droit à aucune liberté), mais bien plus, 1l aspire hautement à la suprématie ; il vise à l'absorption à son profit de toutes les ressources consacrées par l'État à l'instruction publique, et, par une progression qui est dans ses habitudes invétérées et universelles, à la suppression tyrannique de l’éducation chrétienne.
Je voudrais ce matin vous faire assister à ce travail de lesprit révolutionnaire; je voudrais vous montrer d’abord les erreurs radicales d’où il part, en ce qui touche l’éducation, et vous faire voir ensuite comment, passant de la théorie au fait, il arrive à soulever, partout où 1l triomphe, la plus intolérable des persécutions.
L'esprit révolutionnaire dans l’éducation part de ces deux erreurs fondamentales, qui l’accompagnent partout, qu’on retrouve dans toutes ses œuvres soit théoriques, soit pratiques, et qui forment son caractère distinctif dans toutes les phases de son histoire.
La première se résume dans le fameux mot de Danton, prononcé au milieu d’applaudissements unanimes au sein de la Convention : « Il est temps de rétablir le grand principe que les enfants appartiennent à la république avant d’appartenir à leurs parents (1). »
Quatre ans après (2), quoique la phase violente de la révolution füt passée, un autre législateur du temps disait assez naïvement : « C’est un préjugé généralement répandu en France que les enfants appartiennent à leurs parents. Cette erreur est très-funeste en politique. »
(1) Voir Monit., 22 frimaire an I].
{2) Ibid., 19 vendém. an VI.
Ainsi le préjugé « que les enfants appartiennent à leurs parents » n’était pas encore aboli parmi tous les pères de famille de ce temps-là. Mais, en revanche, il l’était tout à fait dans l'esprit de ceux qui avaient la mission de faire les lois. Est-1l nécessaire d’en rappeler la raison? C’est que tous avaient été à l’école du Contrat social. Le citoyen de Genève n'avait-il pas formulé cet axiome : « Comme on ne laisse pas la raison de chaque homme unique arbitre de ses devoirs, on doit d'autant moins abandonner aux lumières et aux préjugés des pères l'éducation de leurs enfants, qu’elle importe à l’État encore plus qu'aux pères. L'éducation publique, sous des règles prescrites par le gouvernement et sous des magistrats établis par le souverain, est donc une des maximes fondamentales du gouvernement populaire ou légitime. »
Cela pourra sans doute paraître dur à des parents qui croient, comme on l’a toujours cru, que le plus sacré comme le plus doux de leurs devoirs est d'élever leurs enfants. Mais Rousseau, si expert, comme on sait, en matière de tendresse paternelle, vient au-devant de leur scrupule par une réponse vraiment merveilleuse.
€ Si l'autorité publique, en prenant la place des pères, requiert leurs droits en remplissant leurs devoirs, ils ont d'autant moins à se plaindre qu’à cet égard ils ne font que changer de nom et qu'ils auront en commun, sous le nom de citoyens, la même autorité sur leurs enfants qu'ils exerçaient séparément sous le nom de pères... (1) »
Ainsi la paternité collective substituée à la paternité individuelle, voilà ce qui doit consoler le cœur des pères et rasséréner leur conscience !
Ce n’est pas, mes frères, vous le comprenez, pour me donner le vain plaisir d’exciter votre indignation contre un livre écrit depuis un siéele que je viens vous apporter ici de pareilles citations : non; c'est pour vous montrer la source, l'édition première et originale des idées dont nous avons au- Jourd’hui la reproduction textuelle dans des discours publics etretentissants qui se donnent comme des programmes de l'avenir. L'éducation par l’État, l'enfant à l’État avant d’être au père de famille, nous connaissons cette formule; elle date d’un siècle il est vrai, mais elle date aussi d'hier, elle date d'aujourd'hui, et vous pourrez en lire toutes les
(4) Discours sur l’économle polilique.
variantes dans les journaux de demain. Des banquets démocratiques, où l’on nous déclare que la république, sous peine de n'être qu’un mensonge, nous donnera une éducation véritablement nationale, c’est-à-dire imposée à tous, de telle sorte « que la souveraineté nationale soit seule maitresse (1) », cette formule passe jusque sur le bureau de tel conseil général, où l’on affirme brutalement que « l’État doit s'emparer de lenfant comme il s'empare du soldat. le droit de l’État, quand il s’agit de former des citoyens, primant celui de la famille (2). » C’est le mot célèbre, mais plus dangereux lorsqu'il s’agit d'éducation qu’en toute autre matière : la force prime le droit.
La seconde erreur propagée par l'esprit révolutionnaire est celle-ci : linstruction, c’est-à-dire lenseignement des lettres et des sciences, ou, pour employer le mot emphatique dont on abuse tant aujourd’hui, la science suffit à elle seule pour for-
(1) M. Gambetta, Discours prononcé au banquet de la Fertésous-Jouarre.
(2) Vœu déposé sur le bureau du conseil du Rhône. Voir le Bulleiin de la Société d'éducation de septembre à novembre 1872, p. 126. Il faut lire avec soin tout le Mémoire de M. de Germiny sur les progrès de l'esprit antireligieux dans l'instruction publique, d’où cette citation est extraite.
mer l’homme. L'éducation et l'instruction se confondent et sont une seule et même chose. Que tous les Français sachent lire, écrire, compter; qu'il n’y ait plus d’illettrés parmi nous, j emploie à dessein leur langage, alors la paix publique régnera, les révolutions violentes seront finies, et le progrès, qui n’a d'autre ennemi que l'ignorance et les préjugés, suivra son cours |
Je ne vous ferai pas l’injure de réfuter longuement devant vous une erreur si grossière, et qui, pour être le refrain perpétuel et monotone de la presse révolutionnaire, n’en acquiert pas plus de force aux yeux de tout homme sensé. Quel père de famille a jamais trouvé une proportion exacte entre la vertu de ses enfants et l'étendue de leurs connaissances? Qui croira Jamais, par exemple, que le diplôme de baccalauréat soit l'indice certain d’un niveau plus élevé de piété filiale ? Ne suffit-il pas d’ailleurs d’avoir des yeux pour voir le démenti que les faits donnent tous les jours à ces extravagantes théories? Les statistiques Judiciaires, à tout homme qui sait lire, disent ce que le simple bon sens avait déjà révélé, savoir que l’instruction toute seule ne donne point la moralité, le respect du droit, la probité, et que mise au service d’un cœur corrompu, d'une
âme perverse, d’un Robespierre ou d’un Raoul Rigault, elle est pour la société un danger cent fois plus grand que la plus grossière ignorance. Plût au ciel, nous répête l’histoire de toutes nos révolutions, depuis 1793 jusqu’à 1871, que les célèbres criminels qui ont tenu en main, pendant quelques mois ou quelques jours, nos destinées, n’eussent su ni lire ni écrire! Les époques qui portent si justement le nom de Terreur n’eussent pas duré si longtemps, n'auraient pas fait tant de victimes, ou plutôt n'auraient pas même été possibles. Une jacquerie est moins redoutable qu’une terreur, parce qu'elle est un ouragan qui passe, tandis qu’une terreur quelconque vit toujours trop longtemps, grâce aux Journaux qu’elle écrit, grâce au semblant de gouvernement qu'elle institue, grâce aux bandits, armés de plume et féconds en discours, qui s’en servent pour discipliner les assassins, pour aiguiser avec des sophismes la hache du bourreau !
Laissons donc pour ce qu’elle vaut une opinion qui n’aura jamais pour elle n1 un seul père de famille, ni un seul homme vraiment instruit, mais seulement les agitateurs intéressés à la défendre; et, toutefois, ne la laissons point passer sans faire
voir qu'elle a son origine, facilement reconnaissable, dans le paradoxe favori que la révolution a emprunté au Contrat social : L'homme est naturellement bon, et ce sont les institutions qui le dépravent. En eflet, si l’homme est naturellement bon, que lui faut-1l pour que sa bonté naturelle, la vertu qui lui est innée, se développe et porte ses fruits ? Une seule chose : que lobstacle extérieur soit Ôté; cet obstacle, c’est l’ignorance. Que la société cesse donc de s’opposer au libre essor de ces facultés, qui vont aussi naturellement au bien que la fumée monte vers le ciel; qu’elle dissipe tous les nuages que jusqu'ici de vains préjugés ont interposés entre l'œil de l’homme et la vérité; qu'elle donne l'instruction gratuite, obligatoire, laïque, et la grande œuvre de l’éducation sera faite. « Le véritable secret de l'amélioration des sociétés consiste donc à instruire les hommes, puis à les abandonner à leur libre impulsion pour le bien et Putile (4). » Tout homme, dans cette théorie, est comme une belle statue que la nature elle-même aurait richement sculptée de ses infaillibles mains. Malheureusement des barbares sont venus, qui
(1) Le Play, Réf., I, 432.
Pont enfouie dans les décombres, qui l'ont défiourée en recouvrant son artistique nudité de draperies grossières ou de peintures sans goût. Que faire pour la rendre à sa perfection primitive ? Détruire l’œuvre des barbares, et, par exemple, dégager ces esprits, faits pour la lumière de la libre pensée, des superstitions chrétiennes, vêtement disgracieux et funeste dont on les a chargés dès l'enfance. Ainsi se résument et s'expliquent toutes les idées de la révolution sur la manière de former des hommes et des citoyens : supprimez l'ignorance, erlevez les préjugés, puis laissez faire; et le problème de l'éducation nationale est résolu.
L'Église a d’autres pensées, et de toutes ses forces elle combat la double erreur de lesprit révolutionnaire : le droit de l'État sur l'enfant, antérieur et supérieur au droit du père; linstruction confondue avec l'éducation. Non, l'État na pas la mission d'enseigner, l'éducation n’est pas son objet propre; non, l'instruction ne se confond pas, ne se confond jamais avec lPéducation proprement dite. Résumons sur ces deux points les pensées de l'Église.
Le premier éducateur, à le bien prendre, c’est
Dieu lui-même, Dieu, le père des lumiéres, le Seigneur des sciences, Paler luminum, scientiarum Dominus, Dieu qui est la vérité essentielle et qui, en faisant l’homme à son image, a voulu que la vérité éternelle fût l'aliment de son esprit ct la fin de son intelligence. Dieu veut donc et l’'Éelise veut après lui le développement des esprits par l'instruction, et le progrès des âmes par la science. Mais comme en Dieu le bien ne se sépare pas du vrai, ainsi dans l’homme, dont toute. la perfection est de ressembler à Dieu, le bien moral ne saurait se séparer du bien intellectuel, et nul n'aura reçu tout le bienfait de la grande œuvre de l'éducation, que celui en qui les dons de l’intelligence, lom d'être isolés des qualités du cœur, n’auront servi qu’à la perfection de la vertu.
Mais Dieu, dans la formation de l’homme, n’agit que par une action secrète et invisible : aussi a-til un délégué visible sur la lerre, et c’est le père de famille; c’est lui qui a reçu cette âme, ‘non pas seulement pour l’initier aux connaissances humaines, mais surtout pour la former au bien, pour dompter en elle, par la correction, le vice originel, et pour la préparer aux luttes de la vie
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par un habile mélange de sévérité et de tendresse. Quand Moïse enfant, condamné à mort par la cruauté de Pharaon, fut recueilli flottant sur le Nil, la fille du roi, à qui la pitié donnait un cœur de mère, confia l'enfant sauvé des eaux à celle qu'elle prenait pour une étrangère : « Recevez cet enfant, lui dit-elle, nourrissez-le pour moi, et je vous donnerai votre récompense » Accipe puerum istum et nutri mai, el ego dabo tibi mercedem tuam (Ex., 11, 9). C’est la paro le mystérieuse que Dieu dit au cœur de chaque pére; de chaque mère -à qui il a fait le don d’un enfant à élever, c’est-à-dire d’une âme à préparer pour le ciel. C’est au père de famille, non à l’État, que Dieu dit : Accipe puerum istum. C'est à une conscience responsable de ses actes, non à l'Etat, être collectif et impersonnel, que Dieu dit : Élevez cet enfant pour moi. Cest à un être destiné à une vie immortelle, non à l'État, dont la fin est bornée aux choses du temps, que Dieu dit : Je te donnerai une récompense. Lors donc que le père etla mère ne peuvent par eux-mêmes donner à:
leur enfant l'éducation, c’est à eux de choisir librement celui qui doit tenir leur place; mais qui ne comprend que, pour tenir la place d’un
père et d'une mère, pour être digne d’un choix que la conscience seule doit dicter, l'homme d'éducation doit avoir, lui aussi, un cœur de père, lui aussi une idée de la responsabilité personnelle qu'il assume, non pas seulement devant son pays, devant la société, devant les parents, mais devant sa conseience et devant Dieu qui lui demandera compte de ce dépôt sacré ?
Telle est léducation chrétienne : elle est le prolongement#nécessaire, obligatoire devant Dieu, de la paternité; elle est une de ses fonctions essentielles, elle est le plus auguste de ses droits et le plus saint de ses devoirs. L'Église ignore ce que c’est que de séparer l'éducation de l’instruction ; par la seconde elle tend toujours à la première; mais si la nécessité forçait de faire un choix, c’est la première qui aurait la préférence, parce que pour la patrie du ciel comme pour la patrie de la térre, si toutes les sciences peuvent avoir un rôle utile, une seule cependant est nécessaire au point de ne pouvoir être remplacée par rien : c'est la science quiest l’objet de l’éducation proprement dite, c'est la science de Dieu, ou, ce qui est la même chose, la science du devoir qui rayonne sur la vie toutentière, qui à elle seule
suffit pour faire le parfait chrétien et le parfait citoyen.
Et maintenant, croyez-vous que l’Église restera muelte devant les accusations dont l’esprit révolutionnaire accable l'éducation chrétienne ? Laisserons-nous dire à ses adversaires que l'éducation Chrétienne, sous prétexte de revendiquer les droits de la famille, dénie à l’État ses droits? qu’elle travaille tellement à former des hommes pour le ciel qu’elle oublie la patrie de la téŸre, et, comme on l’a osé dire, « fait des esclaves quand on lui demande des citoyens » (1)?
Ah !'mes frères, qu’il est facile de porter la Tu- . mière dans ces questions que la mauvaise foi seule soulève et que la calomnie envenime ! Non, il n’est pas vrai que soutenir les droits imprescriptibles de Dieu, de la conscience, de la famille dans l'éducation, ce soit retirer à l’État ce qui lui appartient. L'État, sans aucun doute, a le plus grand, le plus capital intérêt à ce que l'instruction, je veux dire la bonne, se répande, se généralise, se perfectionne sans cesse; l’État a le droit, ila
(1) M. Gambetta. Discours prononcé au banquet de Saint-Quentin.
le devoir de désirer que l’éducation soit nationale, c’est-à-dire forme de bons Français ; l’État enfin a le droit de s'assurer, avec la plus rigoureuse vigilance, de la capacité aussi bien que de la probité de ceux qu'il appelle aux fonctions publiques. Qui le nie? Est-ce l’Église? Non. L'Église se borne à dire à l’État : Tendez à ces buts si légitimes par les moyens qui vous sont propres; ce n’est point un caprice du suffrage universel, ce n’est point une usurpation, c’est Dieu même qui élève, qui crée les pouvoirs temporels : Non sine causa gladrum portat « Ce n’est pas en vain, dit S. Paul, que la puissance publique porte le glaive. »
Réprimez donc, autant que les circonstances le permettront, les enseignements destructeurs de la religion et de la morale; encouragez les études ‘ utiles; ouvrez largement la porte des écoles à quiconque, laïque ou prêtre, peut enseigner une saine doctrine, favorisez toutes les sciences que la conscience avoue. Exigez, c’est votre droit, qu’il ne s’enseigne rien dans l'ombre qu’on ne puisse soutenir au grand jour de la publicité, et quand vous aurez saisi quelque part un enseignement propre à former des esclaves et non des citoyens, déférez-le aux tribunaux. Ah! sil y a une chose
que l'éducation chrétienne ne craint pas, c’est la lumière. Comme le divin Maître devant le grand prêtre, elle peut dire à tous, amis et ennemis : Ego palam locutus sum in mundo; ego semper docur... quo omnes.…. conveniunt, et in occullo locutus sum nihil (1) « J'ai parlé ouvertement dans le monde; j'ai toujours enseigné dans des lieux publics où tout le monde peut venir, et je n’ai jamais rien dit dans le secret ». Elle dit d’ellemême ce que Tertullien affirme de l’Église tout entière : Unum gestil, ne ignorata damnetur € Elle ne veut qu’une chose, qu’on ne la condamne pas sans l'entendre ». Usez donc du droit que vous avez de tout connaître, de tout voir, afin d’être prêt à réprimer tout abus. Mais là s'arrête votre droit. Vous n’avez reçu de Dieu en dépôt ni les dogmes religieux, ni la morale, ni les sciences, ni les arts. Pour toutes ces grandes choses vous pouvez, vous devez être, dans une certaine mesure, un auxiliaire, un rempart, une digue, un canal, jamais une source. se Voilà ce que dit l’Église, et j'estime que le bon sens parle comme elle, et je n’en voudrais d'autre
(1) Joann., xvur, 20.
preuve que lassentiment universel de tous les siècles passés, J'ajoute de tous les peuples aujourd’hui libres et prospères; ce langage, la révolution ne le saurait entendre, et il faut voir à présent comment elle s’y prend pour faire taire la voix de l’Église, la voix du bon sens, et rendre la société contemporaine sourde au témoignage de tous les siècles.
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L'esprit révolutionnaire, pour combatre l’éducation chrétienne, a deux procédés, universels, invariables, toujours facilement reconnaissables, quels que soient ses déguisements, sous toutes les latitudes et dans tous les temps; ces deux procédés sont la calomnie d’abord et la violence ensuite.
Vous vous rappelez, mes frères, avec quel art perfide, par quel obscurcissement prémédité, calculé, infernal, de la vérité historique, le grand patriarche de l’antichristianisme, Voltaire, avait préparé dans les esprits, par cinquante ans de travail souterrain, les grandes destructions que la
révolution devait accomplir. Le christianisme était devenu, aux yeux de la génération qui les exécuta, le grand ennemi de toutes les lumières, l'artisan de toutes les ténébres, le complice de tous les abaissements de l'esprit humain; je pourrais accumuler les expressions les plus outrées, les plus noires, sans arriver à peindre par un mot l’excès du fanatisme antichrétien qui remplissait les hommes appelés par la révolution à établir en France sur de nouvelles bases l’enseignement public.
Ce travail de calomnie, qui eut alors un si funeste succès, nous le voyons recommencer sous nos yeux, avec une science cent fois moindre dans ceux qui lexécutent, mais avec une ignorance bien plus profonde et avec un fanatisme égal dans ceux qui le subissent, et il doit, si nous ne savons vouloir, aboutir à de semblables destructions.
Je l'avoue, mes frères, en abordant l'étude de cette matière, J'étais loin de me figurer la réalité telle qu’elle était. La réahté, la voici : c’est que, à l'heure présente, des Journaux, des associaciations, des publications populaires de toutes sortes ne reculent devant aucune manœuvre, aucun mensonge, aucune extravagance, aucun faux. en écriture publique, pour discréditer, travestir
et ruiner l’éducation chrétienne dans lesprit des Français, et j'ajoute que ceux qui sont victimes de ces coupables sottises se comptent par centaines de mille.
La première, et en apparence la moins inoffensive de ces manœuvres, est celle qui consiste à diviser l'éducation en deux catégories distinctes et opposées : l'éducation cléricale et léducation laïque.
Je n'ai pas besoin de vous dire que ce n’est pas l'Église qui a inventé cette absurde antithèse. L'Église ne s'inquiète pas de savoir qui donne l’éducation : que l’instituteur soit clere ou qu'il soit laïque, en soi cela importe peu à ses yeux. Elle ne reconnaît d'opposition tranchée qu'entre deux sortes d'éducation : la bonne et la mauvaise, celle qui est chrétienne et celle qui ne l’est pas. Loin de les redouter, elle appelle de tous ses vœux le concours des chrétiens laïques dans toutes les branches de l’instruction, et à ces chrétiens laïques elle ne refuse jamais ses encouragements, ses sympathies, et quand elle le peut, son appui.
Mais qu’entendent donc nos adversaires par ce mot, éducation cléricale? On ne saurait s’y trom-
per, c’est tout enseignement chrétien, et surtout l’enseignement donné par les religieux ou les prétres. Or, aux yeux des amis de la révolution, tout nseignement clérical a les caractères que voici.
D'abord l’enseignement clérical a ce défaut capital, qu'au lieu d’avoir pour but d’instruire les hommes, ilse propose de les abêtir.
C'est ce qu’on peut lire à peu près partout dans les écrits de la révolution, et ce qui est rédigé en ces termes dans un journal destiné aux instituteurs :
(Toutes les congrégations enseignantes) reçoivent la même impulsion du clergé, toutes sont en révolte contre la société moderne, toutes aspirent à la restauration du passé, et toutes y travaillent par le même moyen : l’hébétement des classes laborieuses (1).
« L'enseignement clérical, dit un autre, n’est pas seulement antinational et ennemi des lumiéres, il est purement et simplement immoral. Et pourquoi? C’est que les cours y sont ouverts sous les auspices d’une morale qui adopte la Bible pour base : la Bible est le code de l'immoralité. )
(1) Extrait de l’Echo des instituteurs, cité par M. de Germiny, bulletin, p. 72.
Un troisième, membre de l’Assemblée nationale et appelé comme tel à voter la prochaine loi sur l'enseignement primaire qu'il veut obligatoire, dit que cet enseignement « est insuffisant et encore actuellement perverti par les notions dites de religion et de morale (1) ».
Et quand on parle de religion et de morale perverse, 1l ne faut pas s’y tromper; ce n’est point telle ou telle pratique ou tel dogme secondaire, ce ne sont pas les miracles qu’on répudie comme entachés de cléricalisme. Croire en Dieu, enseigner l'existence de Dieu, c’est être clérical. Voici sur ce point la pensée explicite d’un franc-maçon qui, au mois de janvier 1870, pendant que les Prussiens assiégealent Paris, entreprend de prouver que la franc-maçonnerie, c’est « le progrès sous toutes les formes ». En effet, dit-il, elle nous apprend € qu'il n’y à qu'une seule religion vraie, le culte de l'humanité. Car ce mythe, cette abstraction qui, érigée en système, a servi à former toutes les religions, Dieu, n’est autre chose que l’ensemble de tous nos instincts les plus élevés, auquel, détachant de nous-mêmes ce que nous avions de plus
(1) M. Tolain, ibid., p. 75.
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noble, nous avons donné un corps, une existence distincte; ce Dieu n’est enfin que le produit d’une conception généreuse, mais erronée, de l’humanité qui s’est dépouillée au profit d'une chimère. Rendons à l’homme ce qui lui appartient, et le culte que nous avons rapporté à l’œuvre, reportons-le à son auteur. » L'œuvre c’est Dieu; l’auteur c’est l’homme ! |
Du moins ici on ne calomnie point les écoles cléricales quand on les croit incapables d'enseigner un progrès de cette sorte; on ne les calomnie même pas quand on les accuse si bruyamment « d’infuser aux jeunes âmes la haine de la société moderne » (1), si par société moderne on entend l'ensemble des principes de ces messieurs, pour qui la Bible c’est le code de l’immoralité, et pour qui Dieu c’est l’homme. |
Mais voici où la calomnie s’éléve au sublime du cenre et prend un caractère invraisemblable c’est dans les brochures à cinq centimes qu’une librairie dite démocratique répand à profusion pour l'édification des classes populaires.
Les concours publics, les médailles décernées
(1) Ibid., p. 82, art. de l'Opinion nationale, 19 mars 1868.
solennellement, les rapports officiels font-ils ressortir la supériorité, dans les concours, de l’enseignement des frères de la Doctrine chrétienne ou de toute autre congrégation (1) : tous ces chiffres, tous ces documents sont considérés comme nuls et non avenus, et l’on écrit, on répête sur tous les tons que le plus grand malheur de ce temps, « c’est la domination tyrannique du prêtre sur la société, et l'ignorance profonde dans laquelle il fait croupir nos malheureux enfants (2)! »
Un autre déclare, toujours pour le peuple, que les doctrines cléricales « ne tendent qu’à l’asservissement des masses en violant les lois les plus sacrées : l'égalité des hommes entre eux, la liberté individuelle, la fraternité et la charité. que, réfractaire par son dogme à toutes les idées de progrès, il ne peut plus que parquer ses ouailles dans le champ de l'ignorance. Heureux les pauvres d'esprit, une de ses maximes, en est une des preuves les plus évidentes (5). »
De telles découvertes, appuyées d’une telle exé-
(1) Voyez le Mém. de M. de Germiny, p. 119 et seq. (2) Page 131.
(3) Page 132.
gèse, sembleraient ne pas pouvoir être surpassées. Voici cependant qui est plus fortet qui est tout spécialement à l'adresse des habitants des campagnes: « Habitants des campagnes, leur dit-on, tenezvous sur vos gardes ! Toutes ces machinations faites par le clergé, de concert avec les anciens partis, ne tendent rien moins qu'à vous enchaîner. Que veulent-ils ? rétablir l’ancien régime, c’est-àdire la dîme, le droit d’ainesse, les corvées, et être les propriétaires de vos personnes, vous exploiter vous et votre famille comme de vils troupeaux. C'est parce que nous avons vécu près d'eux, avec eux, que nous vous dévoilons leurs pensées, le but où ils tendent. Nous ne faisons que vous dire aujourd'hui ce que tout le monde connaît, ce que tout le monde sait (1). »
En d’autres temps, mes frères, de parcilles inepties exciteraient le sourire autant que le dégoût. Mais aux Jours où nous sommes, elles doivent inspirer un juste effroi; car, au bout de ces calomnies, il y a la persécution, 1l y a du sang.
L'esprit révolutionnaire se targue sans cesse de
(1) Jbid., p. 133-134. Ceci est extrait d’une brochure intitulée Souffrances des instituteurs persécutés par le clergé catholique
progrès; ce qu'il reproche surtout à l'éducation chrétienne, c’est de vouloir ramener le passé. Pourtant, s’il y a une chose facile à prouver, c’est l'absolu dénüment d'idées, c’est la pénurie incroyable d’inventions dont l’école révolutionnaire, en fait d'éducation comme en tout, nous donne le spectacle. Si je veux avoir, non pas une idée, mais une copie du passé dans ce qu'il a de plus hideux, je n'ai qu’à la voir à l’œuvre : les calomnies, vous l’avez déjà vu, elles sont la plate reproduction de ce qui se disait, de ce qui se pensait dans les clubs de 95.
Ce qu'il est bon de voir maintenant, c’est ce qu'on propose de mettre à la place de l’enseignement chrétien, c’est-à-dire, ne l’oubliez pas, d’imposer aux pères de famille, car « 11 FAUT, dit la révolution, que la souveraineté nationale soit seule maîtresse (1) ». Eh bien, mes frères, on a peine à le croire, de même que les calomnies dont on sature le pauvre peuple sont exactement les mêmes qu’en 93, le système qu’on propose aujourd’hui, pour remplacer l’éducation chrétienne, est exactement et littéralement celui qui a été exposé
(1) M. Gambetta. Dise. de la Ferté-sous-Jouarre.
dès le début de la révolution, et qui a prévalu en.95.
Je vous dois la preuve de ce que j’avance, etelle sera sans réplique.
Que demande aujourd'hui la révolution? Elle propose, c’est le mot d'ordre, l'instruction gratuite, obligatoire et laïque; gratuite, c’est-à-dire payée par tout le monde, les pauvres comme les riches, et augmentant de deux cent millions les impôts déjà si lourds; obligatoire, c’est-à-dire 1mposée aux pères de famille sous des peines légales ; laïque, c’est-à-dire dénuée de tout enseignement religieux.
La gratuité, c’est l’appât toujours présenté par la révolution, et il est inutile de dire qu’on se borne, en ce point, à copier les promesses faites par les destructeurs des écoies gratuites, partout et toujours ouvertes par l’Église aux enfants des pauvres, les seules vraiment et absolument gratuites, puisque là l’instituteur se donne tout enlier ct toujours, sans attendre d'autre récompense que de Dieu, qui lui a dit : Accipe puerum istum et nutri mihi, et ego dabo tibi mercedenr tuam !
L'obligation légale qu’on propose aujourd’hui,
il y a longtemps que la Convention l'avait décrétée en ces termes : «Les pères et les mêres qui auraient négligé de faire inscrire leurs enfants sur les registres des écoles publiques seront punis, pour la première fois, d’une amende égale au quart de leurs contributions, et, pour la seconde fois, suspendus de leur droit de citoyens pendant dix ans. » (Décret du 17 décembre 1793.)
Mais le point capital, celui auquel on tient pardessus tout, c’est la laïcité de lenseignement. Or, si vous voulez avoir une idée exacte de cette machine de guerre d'invention nouvelle, et la voir décrite dans toutes ses parties, avec l’exposé naïf et sans réticence du but qu'on se propose, ce ne sont pas les brochures de la librairie démocratique qu'il faut ouvrir, c’est le rapport présenté à PAssemblée législative, le 21 avril 1792, par le marquis de Condorcet, un ami et disciple de Voltaire, un membre de l’Académie des sciences, grand partisan de la perfectibilité indéfinie de l'espèce humaine, laquelle devait, moins d’un an aprés, le requérir pour léchafaud. C’est dans ce rapport que nous apprenons ce qu'est et ce que se propose l’enseignement laïque.
« L'instruction est nécessaire, dit-il, pour ga-
rantir le peuple des piéges du sacerdoce; ce serait le trahir que de ne pas lui donner une instruction morale indépendante de toute religion particulière ; toute religion particulière est mauvaise, les dogmes ne sont que de la mythologie. Soutenir qu'il soit utile d'enseigner la mythologie d'une religion, c'est dre qu’il peut être utile de tromper les hommes. La proscription doit s'étendre. sur ce qu’on appelle la religion naturelle, car les philosophes déistes ne sont pas plus d'accord sur l’idée de Dieu et ses rapports avec les hommes. »
Ailleurs, le même Condorcet estime que, pour dégoûter le peuple des superstitions catholiques, il serait bon « que les instituteurs fissent de temps en temps quelques miracles dans leurs leçons hebdomadaires et publiques. Ce moyen de détruire la superstition est un des plus simples et des plus ef- | ficaces.… »
On aurait pu demander à Condorcet de donner le premier l'exemple. Ce qui est sûr, c’est que s’il avait ce secret si important pour la libre pensée, il ne l’a communiqué à personne et l’a emporté avec lui dans la tombe. Aujourd’hui comme autrefois, Dieu a conservé le privilége de faire des miracles parmi nous, et la libre pensée l'habitude
de s’en moquer, en fermant les veux pour ne pas voir. EF
Un mot encore sur Condorcet. On voit, dans le rapport de ce promoteur de l’enseignement laïque, qu’il voulait aussi, avec la suppression de la relision même naturelle, la suppression du grec et du latin dans les études; c’est sans doute ce qu’ont oublié ceux qui ont tout récemment donné son nom à l’un des plus grands Ivcées de Paris : double outrage à la religion et aux lettres.
Voilà donc, mes frères, l'éducation laïque, voilà le grand progrès que l'esprit révolutionnaire propose d'imposer à la génération contemporaine; voila l’objet de la pétition qu'il colporte partout.
Il faut dire à présent ce qu'a produit en 93 la thèse acceptée de l’enseignement laïque, et ce que nous devons en attendre aujourd’hut.
En 93, les idées révolutionnaires sur l'éducation, dont la laïcité est lecouronnement nécessaire, aussi explicite alors qu’il l’est aujourd’hui, ont abouti à la fermeture de toutes les universités, de tous les
colléges, de toutes les écoles, sans parler de la dispersion de tous les instituteurs de la Jeunesse et du massacre d’un grand nombre.
À mesure qu'on démolissait d'un trait de plume
tout ce qui existait, on avait la prétention de reconstruire. « Nous avons tout détruit, disait en Pan VI un ministre de linstruction publique, 1l nous faut tout régénérer, et instruction publique en est le seul moyen. » Cecri de détresse était poussé par un ministre après cinq lois consécutives (1) ayant toutes pour but la fondation d’écoles primaires dont la première était encore à fonder !
On reconstruisit enfin sur ces immenses ruines. Vous savez quel fut l’architecte : l’université impériale sortit d’un sol couvert de décombres. Hélas! en réduisant au silence les insolents et ineptes fauteurs de l’éducation laïque, le fondateur de l’université n'avait pas moins gardé de la révolution ces deux fumestes axiomes : lenfant à l'État avant d’être à la famille, l'instruction mise à la place de léducation. Le monopole de l'État, le régime de la caserne imposé à la jeunesse française, ce sont les deux legs funestes que le restaurateur de l’ordre a laissés après lui au monde moderne. l’enseignement confisqué
(1) V. l’'énumération et la date de ces lois dans l'Histoire de l'instruction publique et de la liberté d'enseignement, de M. Henri de Riancey, t. Il, p. 55. Paris, Sagn'cr, 1844.
ET L'ÉDUCATION. de 131.
définitivement par l’État, ce fut le dernier mot d’une révolution faite au nom de la liberté!
Le temps a marché depuis, et, grâce aux efforts des chrétiens, bien des conquêtes ont été faites. Il en reste beaucoup à faire : sommes-nous à la veille de recouvrer tout ce que renferment, tout ce qu'exigent ces grandes choses : léducation chrétienne, la liberté du père de famille ? Dieu le sal, mes frères, mais vous voyez devant vous l'obstacle ; par les violences déjà accomplies, par les écoles enlevées à l'Église contrairement aux lois, partout où ont été laissés libres les partisans de l’enseignement laïque, vous pouvez prévoir les projets qu’ils méditent. Si vous en doutiez, entendez les applaudissements qu'ils prodiguent aux lâches persécuteurs qui ont chassé de Genève les sœurs de Charité, les frères de la Doctrine chrétienne. Prêtez l'oreille aux éclats de leur joie servile quand ils voient la main brutale d’un Prussien fermer les colléges de la compagnie de Jésus. Admirez ces singuliers ennemis de l'ignorance, ces amis des lumières, célèbres depuis quatre-" vingts ans non par les universités qu'ils ont ouvertes, mais par la quantité innombrable d'écoles qu'ils ont fermées! Que le passé et le présent vous
révèlent l’avenir préparé par lesprit révolution naire à l'éducation chrétienne!
Je n’ajoute rien qu’un mot. Les amis de l’enseignement laique veulent forcer les portes de la législation au moyen d’une pétition déjà couverte, disent-ils, de millions de signatures. Nos pétitions en sens contraire n’en ont recueilli encore que cinq cent cinquante mille. Et cependant tous. les pères de famille, toutes les mères de famille, toute âme chrétienne peut protester par ce moyen contre le débordement de l’athéisme en délire, s’apprêtant à faire main basse sur les âmes de la orande majorité des enfants du peuple. Pouvonsnous le tolérer? Mes frères, on a retenu cette courte harangue d’un marin célèbre disant à ses. soldats la veille d’une bataille : « L’Angleterre compte que ses. enfants feront leur hdd » C'est la même parole que je voudrais dire, mais de manière à être entendu de toute la France : Dans la lutte contre l’athéisme, qui, du sein des ruines de. la Commune, ose encore relever la tête, l’Église. compte que les catholiques feront leur devoir!
Mes frères, l’homme, a dit l’Esprit-Saint au livre de Job, est né pour travailler comme loiseau pour voler. Le travail est la loi de ce monde; il est pour l’homme l’accomplissement d’une volonté divine; il est la condition indispensable de la vie matérielle, et dans l’ordre moral 1l est à l’origine et au sommet de toutes choses; car rien ne se fonde, rien ne dure, rien ne grandit que par le travail. En un mot, l’idée du travail est inséparable de lPidée de la vie humaine. Homo
136 L'ESPRIT RÉVOZLUTIONNAIRE
nascitur ad laborem, et aus ad volatum (T).
Ce sont là des lieux communs bien souvent répétés, et jamais ils ne l’ont été plus que dans la société contemporaine. À entendre ceux qui font du monde né de la révolution française un type supérieur à tout ce qui l’a précédé, on croirait volontiers que c’est une idée nouvelle, empruntée à la déclaration des droits de l’homme, que celle de la dignité du travail et du rôle fondamental, essentiel, qu’il joue dans la société humaine. Mais non, mesfrères, c’est là une idée chrétienne, évangélique, et, bien plus, antérieure au temps où l'esprit révolutionnaire a fait son apparition dans le monde de tous les siècles qui l’ont précédé sans exception : car si sur toute la face de la ierre 4 la venue de Notre-Seigneur, l'esclavage antique avait fait disparaître la vraie notion du travail, elle n’en remonte pas moins à l’origine des choses, et toujours elle a subsisté intacte, au sein de ce peuple qui avait reçu la loi du Sinaï et qui avait pour mission de préparer le peuple chrétien.
Loin de perfectionner, de compléter la vraie notion du travail, l'esprit révolutionnaire est venu au contraire ramener parmi les hommes, sur ce
(1) Job, v, 7.
point capital, les plus dangereuses erreurs et les pratiques les plus criminelles. Get esprit, dans l’ordre des choses économiques et dans la grave question du travail en particulier, est un des plus grands dangers des temps présents. Aucun sujet ne mérite plus l'attention sérieuse des catholiques et, à leur suite, de tous les hommes de bien. Je voudrais aujourd'hui vous tracer au moins les premiers linéaments de l’étude dont une matière si importante a besoin. Je vous rappellerai d’abord les principes éternels, je veux dire ceux de l’Écriture sainte et de l'Évangile, sur la grande loi du travail. Puis je vous signalerai les atteintes portées à cette notion par l'esprit révolutionnaire, et vous en conclurez avec moi que le retour aux idées chrétiennes est aussi nécessaire parmi nous, pour la restauration du travail, qu’il peut l'être pour la famille et l'éducation.
Comme la religion, comme la famille, comme le langage, comme tout ce qui est essentiel à l’homme, | | 8.
le travail a commencé avec l’homme. Lorsque Dieu tira du néant notre premier père, 1l le fit semblable à lui; c’est-à-dire que l’homme, par la nature même qu’il recevait de Dieu, était doué d’une activité libre : aussi, avant même que la chuie eût jeté sur la création tout entière um voile douloureux, au sein du paradis terrestre et dans les délices de l’Éden, l’homme avait déjareçu du Créateur le commandement du travail : Posuit eum in paradiso voluptatis ul operaretur et custodiret illum (Gen. 11, 15). Ce jardin de délices, l’homme doit le féconder par son travail et en faire l’objet de sa vigilance continuelle. Et ce n’est pas seulement dans l'enceinte du séjour habité par le premier couple que l'homme est appelé à faire usage de son activité, ses facultés puissantes doivent être employées à dompter cette terre qu'il remplira de ses descendants, et tous les animaux créés doivent subir son empire : Replete terram, subjicile eam, dominaminr universis anvmantibus: (Gen. 11, 28). Ainsi, dès la première page du saint livre s’évanouil une calomnie trop répandue aujourd'hui contre l’enseignement catholique. L'Église, a-t-on écrit, a déshonoré l’idée du travail en faisant de cette loi, non pas le noble apa-
nage de la nature humaine, mais un châtiment imposé à l’homme coupable et la peine du premier péché. Mes frères, les saints livres nous montrent au contraire, avant tout péché, l’homme destiné de Dieu au travail, par le fait même de la nature qu’il avait reçue. « Or, remarque saint Thomas d'Aquin, les facultés qui sont naturelles à l’homme ne peuvent ni lui être soustraites ni lui être données par le péché (1). » Qu’a donc fait le péché et comment le travail a-t-1l recu de la chute un caractére nouveau? Cessera-t-1l d’être la loi primordiale de l’homme, son honneur, sa dignité en même temps que son besoin et l’une des fins principales de la vie présente? Non; le travail ne perdra aucun de ces caractères, mais désormais l'effort qu'il coûtera à l’homme sera accompagné de peine et de douleur. Les mâles plaisirs, les joies saintes, les voluptés austères dont il restera 1cibas la source la plus pure, devront être achetés par une fatigue, par une lutte qui eût été épargnée à. l’homme innocent. C’est ce qu'exprime la sentence divine : Maledicta terra in opere tuo « La terre est maudite dans les œuvres de tes mains. »
(1) Ea qua sunt uaturalia homini neque subtrahuntur neque dantur per peccatum, La q., 98, 2.
Elle continuera de te nourrir de ses fruils, mais ces fruits 1l te faudra les arracher par ton travail, du sein des ronces et des épines qu’elle te donnera sans culture, et &tu mangeras ton pain à la sueur de ton front » in sudore vullus tui vesceris pane (1).
Ainsi, veuillez le remarquer, rien n’est retranché ni à l’obligation primitive du travail ni aux promesses magnifiques qui lui sont faites. Mais le travail devient pour la vie humaine quelque chose de plus, la matière d’un effort douloureux, d’un combat, d’un sacrifice de tous les jours, honorable pour la nature humaine, à la fois marque de notre grandeur et indice de notre chute, moyen de notre châtiment, mais aussi moyen de notre réparation.
En disant ce mot réparation, je viens, mes frères, de vous ouvrir un Jour plein des plus consolantes clartés sur le rôle du travail dans l’économie des sociétés humaines. Ce qui fait la noblesse particulière du travail, c’est qu’il est pour l’homme la voie par excellence, la voie royale de la grandeur morale, de la vertu, de la sainteté, et que, dans le plan divin de la rédemption, uni au travail
(1) Gen., 17-18.
sacré de la croix, dont les fruits nous sont appliqués, il nous fait monter bien plus haut que la chute ne nous aurait jamais fait descendre. Ce grand mystère de la chute originelle, scandale de tant de raisons superbës, pour être vu sous son vrai Jour, tel qu'il apparait dans les saints livres, ne doit pas être séparé du mystère de la rédemption. Le premier homme, et après lui toute sa race, est chassé des délices toutes gratuites de l’Éden; mais le jour même où il entend sa sentence de mort, il entend aussi la promesse de la réparation et du salut. Ïl lui faudra souffrir sans doute, mais cette souffrance, qui n'implique contre lui aucune injustice, renferme pour lui une assurance de gloire, le gage d’un bonheur plus grand que celui qu’il a perdu. Le travail, loi primitive de sa nature, va s’aggraver pour lui; mais aussi, en devenant le grand moyen de son expiation, il deviendra le moyen, la’condition d’une gloire plus grande, d’une vie supérieure à celle qu'il tenait de sa première origine; et cette transformation douloureuse que subit la loi primordiale du travail ne doit pas nous faire oublier que l'Église ose chanter de la faute de notre premier père : Felix culpa! « Heureuse faute d'Adam, qui
nous a valu un tel Rédempteur ! » Heureuse faute, dirai-je,. qui, en ajoutant au travail des fatigues et des angoisses de plus, a ajouté à son mérite, à doublé sa grandeur, lui a donné, par les mérites du Rédempteur, une valeur surnaturelle, et a élevé cette condition générale de la nature humaine à la hauteur d’une vertu divine, dont le prix ne sera pas seulement la victoire sur la matière, mais la possession de Dieu même !
C'est dans les pages sublimes de l'Évangile, dans la vie du Fils de Marie, qui a voulu travailler de ses mains et qui se faisait nommer le fils de louvrier, fabra filrus ; c’est dans le Nouveau Testament; c’est enfin dans l’histoire de l’Église tout entière que se manifeste, avec une touchante sublimité, la grandeur du travail devenu une vertu chrétienne. Cest là qu'apparaît, dans sa dernière clarté, toute l’économie du plan divin. La peine attachée au traÿail est la partie la plus méritoire de notre pénitence; le travail est la meilleure, là plus salutaire des expiations, celle qui est nécessaire au salut de tous ! Ah ! ne regrettons pas que la terre soit devenue moins généreuse, et qu'il nous faille déchirer péniblement sés flancs pour em tirer le pain de chaque jour! Ne croyons point au
malheur de ceux à qui l'effort quotidien est nécessaire pour qu’il plissent soutenir leur vie, niau bonheur de ceux qui ont trouvé dans les richesses reçues de leurs pères la dangereuse tentation -de l’oisiveté. Beati pauperes « Bienheureux les pauvres! » a dit le divin Maître, les pauvres, c’est-à-dire avant tout les hommes de labeur, ‘et 1l a commenté lui-même sa parole en voulant naître artisan, fils d'artisans, et en confiant la conquête du monde à douze artisans comme lui, en donnant à un saint Paul, ce prince de l’éloquence apostolique, dans l'intervalle de ses-brülantes prédications, de ses chaines et de ses naufrages, le courage de gagner sa vie par le travail de ses mains ! Beati pauperes ! C’est la parole, c’est l'exemple du Maître. « Que ceux donc qui travaillent de leurs mains se réJouissent, dit Bossuet ; Jésus-Christ est de leur corps ! » Qu'ils ne se plaignent point de leur état! Désormais aucun travail qui ne soit honorable. Les injustes et orgueilleuses distinctions établies par la sagesse antique sont effacées. Que dis-je? Si dans l’Église, qui proclame si hautement l'égalité de tous les hommes devant l’obligation du travail, 1l y a quelque préférence, elle sera pour Parüsan, pour l’ouvrier, pour quiconque
travaille des mains et verse matériellement cette sueur qui a été prédite au prèmier homme : /n sudore tuo vesceris pane. C'est qu'aux yeux de PÉelise, tout atelier est le souvenir vivant de l’atelier où travaillait l’enfant Jésus, sous la garde de Marie ét TOR |
De nos jours, mes frères, on a écrit l’histoire du travail, et assurément je n’en connais pas de plus intéressante et de plus utile. Mais s’il en ressort une vérité éclatante, c’est la bénédiction apportée au travail humain par l'intervention de l’Église, par l'action des principes surnaturels. Avant Jésus- Christ, sauf dans l’unique peuple hébreu dont la fonction dans le monde était d'annoncer et de préparer Jésus-Christ, le travail, j'entends un travail sans rémunération et sans issue, est le lot des esclaves. La majorité des hommes se compose, selon Aristote, d'esclaves par nature; au-dessus d'eux sont les hommes libres, en petit nombre, qui sont libres, eux aussi, par nature. Xénophon, le disciple de Socrate, n’a pas assez de mépris pour la vile multitude, amas confus d'ouvriers et de petits marchands parmi lesquels il n’y a que désordre et méchanceté. Platon les déclare exclus, par leur état même, de tous droits politiques. Cl-
céron, ce grand esprit à l'aurore même de l’Évangile, écrit que « toute industrie est vile et méprisable, car 1l ne peut y avoir rien de noble dans une boutique n1 dans un atelier! » Naturellement ces esclaves, qu’on déclarait incapables de vertus, wavaient aussi aucun droit, non pas même le droit au culte public, pas même le droit de famille, à plus forte raison aucun droit de citoyen. Ni Dieu, ni foyer légitime, ni patrie, voilà la condition de l’esclave, et c’est l’esclave qui représente le travail ! ;
Cependant, à cette même époque et depuis un temps immémorial, chez les ancêtres du Christ, 41 était écrit dans les livres sacrés : « Celui qui répand le sang et celui qui fait du tort à l’ouvrier sont frères. » Et ailleurs : « Que le salaire de ton ouvrier ne passe pas la nuit dans ta demeure (1) !» Que sera-ce donc quand l'Ancien Testament aura donné son fruit? Alors sera promulguée, par la bouche de Paul, cette vérité dont tout l’ancien monde eût frémi : « Devant Dieu il n’y a pas de différence entre lesclave et l’homme libre, entre la femme et l’homme ; car vous êtes tous une seule
DiRECeIr se xxxIV, 27 — Levit.,.xix, 19:
Le]
chose dans le Christ Jésus (1). » Alors le même Paul, renvoyant un esclave fugitif et voleur à son maître Philémon, lui écrit : « Reçois-le, non plus comme un esclave, mais comme un frère qui m’est très-cher, et qui doit t’être cher encore davantage et selon la chair et dans le Seigneur. » Et ce même esclave, il le lui redemande pour en faire bientôt un missionnaire et un évêque. Alors enfin lapôtre saint Jacques, le frère du Seigneur, foudroie de ses anathèmes ceux qui dans l’Éelise de Dieu font une distinction entre le riche et le pauvre, préférant le premier à cause de son anneau d’or et de sa tunique blanche, et oubliant la prédilection toute spéciale que Dieu à témoignée aux pauvres, qui, « dénués selon le monde, sont riches dans la foi et sont les héritiers du royaume que Dieu a promis à ceux qui l’aiment (2) ».
Vous le comprenez, mes frères, de ces principes posés par l’Église et des exemples donnés par elle devaient sortir et est sortie en effet toute une révolution dans le régime du travail. Cette révolution a été trop souvent décrite pour que je veuille y arrêter longucment votre pensée.
(#) Galat., 111, 28.
(2) Jac., 11, 2-6.
Dans la société chrétienne, plus d’esclavage; l’ouvrier est un homme libre à qui sont reconnus tous les droits essentiels à la nature humaine et qui sont les mêmes chez tous les hommes, droit à la religion, à la famille, à la propriété. En vain tous les restes des préjugés paiens, toutes les passions cruelles ou basses qui sont le fruit du péché se sont ligués contre les efforts persévérants de l'Église, le vœu de l’apôtre saint Paul a été rempli. Les sociétés humaines, je parle des sociétés civilisées, ont accepté comme l'idéal où il faut tendre la devise si fièrement posée par PApôtre, devant un monde absolument incapable de la comprendre. En Dieu, en Jésus-Christ, 1l n’y a plus ni homme libre, ni esclave; la femme est l’égale de l’homme. Comme Dieu lui-même, la société ne fait pas acception de personnes, et comme Dieu, qui seul le fera infailliblement au dernger Jour, elle s'efforce de rendre à chacun selon ses œuvres. | |
C’est sous l'empire de ces principes que se sont établies dans le monde chrétien les respectables traditions qui ont fixé, de manière à produire l'harmonie et la paix publique, les rapports des riches avec les pauvres, des maîtres avec les ou-
vriers, de ceux qui travaillent de leurs mains avec le groupe toujours moins nombreux de ceux qui se livrent exclusivement aux travaux de l’intelligence. Comme on l’a établi par de remarquables analyses, ces coutumes qui font régner la paix sociale et la prospérité, elles reposent toutesessentiellement, malgré leurs diversités apparentes, sur le fond commun de la morale chrétienne qui en a fixé les bases et qui seule peut les faire durer. C’est parce que l'Évangile a établi si fortement la dignité du pauvre, de l’homme qui travaille, que le riche qui emploie traite avec lui sur le pied de légalité; qu'il lui assure par des conventions librement débattues la permanence de son travail; qu’il contribue, non pas seulement à son bien-être individuel, mais encore au bien-être de cette famille, qu’à la différence de l’ouvrier antique il a le droit d’avoir, d'élever, et qu’il peut espérer d’enrichir un jour par son épargne et son économie. Le lien qui unit ainsi le riche et le pauvre, ce m'est pas seulement, de la part du riche, le désir de faire faire son travail au meilleur marché possible; de la part du pauvre, la nécessité qui pousse à accepter les plus onéreuses conditions en certains cas, sauf à en imposer de semblables si la
ETXSLE TRAVAIL. 149
chance tourne : non; le lien qui les rapproche est avant tout un lien moral. Le riche sait qu'il y à dans cet homme quil emploie un frère selon Dieu, auquel il est redevable non-seulement de la stricte justice, mais de la charité ; dans la cabane de ce pauvre artisan des champs, dans l’humbie maison de cet ouvrier, il voit à côté d’un chef de famille, une femme, une chrétienne digne de respect, qui, tout en se livrant au travail, doit garder le foyer; il voit des “enfants à élever, qui ont droit à la sécurité de leur existence, et rien de ce qu’il a vuet de ce qui fait la condition normale de la vie du pauvre, dans les sociétés bien réglées, ne reste étranger à la détermination du prix qui doit revenir au travail. Cest ainsi que l’harmonie règne, que l’ouvrier qui se sent aimé et protégé du maître accepte avec joie son patronage, que la société poursuit sans secousses le cours de ses progrès, qu’elle devient forte par l'union des classes et capable de résister aux épreuves dont aucun siècle, dont aucune nation n’est exempte.
Voilà, mes frères, l’histoire du travail, du travail chrétien dans son origine, dans ses principes et dans ses effets généraux; je n’ai rien dit que ce
quiest certain et ne saurait prêter à aucune dis- CuSsSion.
Ne semble-t-1l pas, dès lors, que quiconque parmi nous travaille de ses mains, les ouvriers des champs, les artisans des villes devraient, d’un commun accord, saluer dans l'Église la mêre biénfaisante, la protectrice du travail? Ne semble-t-il pas que quiconque appartient à la classe de ceux qui possèdent la fortune et conduisent les destinées publiques, devrait comprendre le rôle social de l'Église et faire, autant que possible, régner ses principes en pratiquant ses lois et en donnant l'exemple de ces vertus chrétiennes de qui dépend la paix, et, avec la paix, la richesse publique et le bien-être universel?
Sans doute, mes frères, il en serait ainsi sans Pesprit révolutionnaire. C’est lui qui, dans la quéstion du travail comme dans toutes les autres, corrompt les idées, détruit les traditions saines pour les remplacer par de creuses utopies, et par là contribue sans relâche à la ruine universelle. C'est ce que je vais maintenant vous montrer.
LT
Peu de temps après Les désastres de la Commune, un homme de bien rendait visite à quelques ouvriers d’une des plus grandes usines de Paris. En causant avec eux de leurs intérêts et en général des questions sociales, il vint à leur demander ce qu'ils lisaient : € Ohf monsieur, dit l'un d'eux, un contre-maître, nous ne manquons pas de livres à bon marché : tenez, moi qui vous parle, je ne m'endors Jamais sans un exemplaire du Contrat social de Rousseau sur ma table. Oh! voilà un fier livre! Aussi dès que mes enfants sauront lire, ils auront chacun le leur (1). »
Ce trait historique suffit pour vous faire comprendre à quelle distance des idées chrétiennes se trouvent, au moins dans nos villes, ceux qui représentent l’industrie et le travail manuel. Le Contrat social tombé des mains des législateurs de 91 et 93 aux mains des ouvriers de 1874, c’est bien la preuve la plus authentique qui se puisse
(1) Hist. du travail, par F. Passy, p. 7.
donner du progrès et des ravages de l’esprit révolutionnaire. Quel aveuglement ne faut-il pas cependant pour que l’homme du peuple qui sait lire n’y ait pas remarqué que la fièvre paradoxale dont Jean-Jacques est presque toujours victime, le porte jusqu’à adresser des paroles de regrets. à l’esclavage antique! C'est Jean-Jacques, dans le Contrat social, qui a écrit ces lignes où lodieux le dispute à l’absurde : « Chez les Grecs, tout ce que le peuple avait à faire, 1l le faisait par luimême ; 1l était sans cesse assemblé sur la place, des esclaves faisaient ses travaux, sa grande affaire était la liberté!... Pour vous, peuples modernes, vous n'avez pas d'esclaves, mais vous l’êtes; vous payez leur liberté de la vôtre. Vous avez beau vanter cette différence : j'y trouve plus de licheté que d'humanité (1). »
Sera-t-il bien difficile, mes frères, de vous faire voir que les terribles problèmes devant lesquels. nous sommes aujourd'hui, et dont ce qu’on appelle la question ouvrière est le principal, ont leur origine dans l’oubli, dans le mépris de la notion chrétienne du travail?
(1) Contrat social, HT.
Si le travail, si la souffrance qui y est attachée n'est pas une loi divine, un devoir auquel nul n’a le droit de se soustraire, mais simplement un fait humain, lequel n’a d'autre fin que la vie présente; un fléau que l’on subit comme la maladie ou la guerre, la conséquence est claire : humanité se divise en deux classes, ceux qui sont assez heureux pour se soustraire au travail et goûter la jouissance de l’oisiveté, et ceux en plus grand nombre qui, moins habiles ou moins favorisés, sont obligés de travailler pour vivre et de se mettre au service d'autrui. C’est la dualité antique qui recommence avec toutes ses conséquences, toutes ses dépravations, toutes ses ruines, et aucune utopie révolutionnaire ne suffira à vous y soustraire.
On l’a essayé cependant, et rien n’est instructif comme l’histoire de ces tentatives désormais jugées par leurs fruits, et qu’on ne peut recommencer en présence du spectacle qui est sous nos yeux. |
Le point de départ est toujours l’axiome fatal de J.-J. Rousseau : s’il y a tant de souffrance dans la société, la faute en est aux institutions, et ce sont elles qu'il faut changer. Au temps de la pre-
mière explosion révolutionnaire, un mot magique parut devoir suffire à tout sur cette matière comme en tout le reste, c’ést le mot liberté. Que le travail soit libre, que toutes les anciennes prohibitions tombent; c’est assez, toutes les souffrances du travail vont cesser, la richesse accrue fera croître le bien-être universel, et tout nous promet une société plus heureuse que toutes celles qu’on a connues jusqu'ici.
Non, la liberté ne suffisait pas; on le vit bien à l'expérience. Eh ! comment suffirait-elle pour donner la charité auriche, la sobriété et la prévoyance au pauvre ? Elle suffit moins encore à conjurer les cruelles inégalités de la fortune, et le pauvre qui ne croit plus en Dieu, qui ne sait plus le prix de la souffrance, qui par conséquent veut jouir ici-bas, le pauvre à qui on a persuadé que la liberté donnerait tout les biens, accuse la société de lavoir trompé, et tient toujours contre elle en réserve les explosions de la colère sombre qui s’amasse silencieusement dans son cœur.
Mais, diront d’autres utopistes, si la liberté a si peu réussi à procurer le bien-être de l’ouvrier, c'est qu'on n’a pas su comprendre la loi du travail ni en organiser l’application. Ne croyons pas,
avec la vieille doctrine de nos ancêtres, que le travail est synonyme de souffrance, pas plus que nous ne croyons que la nature humaine est malade et viciée dans son origine : le travail par lui-même est aussi attrayant qu'il est nécessaire et honorable pour la nature humaine, tout consiste à savoir l’organiser. Organisation du travail, c’est le mot d'ordre qu'ont mis sur leur drapeau ces aveugles réformateurs qui se persuadaient que les passions humaines, sans autre frein que leur intérèêt même, peuvent se combiner entre elles comme les rouages d’une machine savante, de manière à produire à la fois la moralité et le bienêtre; sophistes présomptueux qui, une fois arrivés au pouvoir dans un Jour d’émeute et sommés de tenir leur parole, ont étonné le monde par leur impéritie, et n’ont pu que disparaître, au bout de quelques mois d’une ruineuse dictature, emportés par un flot de sang pareil à celui qui les avait amenés!
Qu'est-il resté, mes frères, de toutes ces utopies qui prétendent organiser le travail en dehors des principes chrétiens, et qui opposent fièrement les maximes et les habitudes de la révolution aux vieilles coutumes, aux traditions nées de l’Évan-
gile et sanctionnées par l’expérience universelle, tant ancienne que moderne, des peuples les plus libres et les plus prospères ?
Il en est resté un mot nouveau, en lui-même insignifiant, mais dangereux par le sens menaçant qu'on lui donne, et en second lieu, un nouvel essor donné aux éternelles passions qui sont à l’état de fermentation dans toute agglomération humaine, et qui, lorsqu'elles triomphent, amènent fatalement la ruine des sociétés.
Ge mot nouveau, c’est le mot de Haiti Assurément ce mot est en lui-même parfaitement inoffensif. Mais que lui fait-on dire ? On lui fait signifier une classe d'hommes à part, une nouvelle couche sociale, comme on dit, à qui lé travail des mains qu'elle représente spécialement confère des droits privilégiés, en opposition avec la classe de ceux qui possèdent, qui jouissent des fruits du travail de leurs ancêtres ou du leur, et qui sont censés ne pas travailler, n'être pas travailleurs, parce qu'ils ne travaillent pas de leurs mains.
Je ne veux pas insister sur ce mot nouveau, mais bien sur les passions très-anciennes auxquelles il répond, auxquelles il fournit un aliment.
Ces passions, ce sont toutes celles qui naissent
irrésistiblement de l'oubli de la notion chrétienne du travail. |
Laissez-moi pour un instant donner à ce mot travailleur un sens que, grammaticalement, il n’a pas, mais qu’il a certainement dans la pensée de ceux qui l’ont inventé; supposons que par travailleurs 1l faille entendre tous ceux qui veulent, dans l’ordre social, faire disparaitre la notion chrétienne du travail. |
Eh bien, le travailleur ainsi entendu c’est l’homme qui ne travaille que pour jouir, c’est-àdire pour échapper le plus tôt possible à la contrainte, à la souffrance du travail. C’est l’homme qui, s'ilest riche, sera nécessairement avare et dur pour l’ouvrier, car il veut jouir, jouir le plus possible, le plus prompfement possible et au moins de frais possible. C’est lui pour quile travail de Vouvrier ne représente rien absolument qu’une marchandise comme une autre qu’il faut débattre, obtenir au moindre prix, en profitant de toutes les crises qui, même au détriment du pauvre, peuvent accroître le bon marché.
Ce travailleur-là c’est celui qui, s’il est pauvre, : n'aura d'autre idée que de profiter pour lui, le plus vite possible, en vue d’une jouissance immédiate,
du salaire qu’il aura touché. C’est l’ouvrier de nos villes, qui én quelques heures consume en orgies le fruit de son travail de la semaine, pendant que sa femme meurt de faim au logis et que ses enfants demandent l’aumône.
Parce que le travailleur n’a pour butque de jouir, il s'ensuit tout naturellement qu’il haiït en réalité le travail. Aussi travaille-t-il le moins possible, et dans la mesure suffisante pour arriver à satisfaire ses goûts, qui ne s'étendent guère au delà de sa propre personne; l'idéal qu'il a devant les yeux, c’est l’homme qui peut jouir sans travailler.
De ce qu'il hait le travail, il s'ensuit, par une conséquence presque inévitable, qu’il hait tous ceux qui ne sont pas forcés de travailler, J'entends du travail des mains, comme lui. Car, aux yeux de ce travailleur qui pullule dans toutes nos villes, oisiveté et richesses sont synonymes. Tout riche est un oisif, il n'appartient pas à la classe des travailleurs. Donc haine au riche, c’est-à-dire à quiconque possède à quelque titre que ce soit! Vienne un Jour d’émeute, le travailleur dont je parle saura bien un moyen de devenir riche à son tour sans arriver à la richesse par le travail.
Hélas! est-il besoin de dire que le travailleur
ET LE TRAVAIL. | 159 dont je parle travaille le dimanche et a perdu peu à peu toute espèce de notion religieuse ? La plupart du temps 1l est sans famille légitime, mais toujours 1l est sans Dieu !
Le travail du dimanche, mes frères, plaie hideuse de notre temps, et jusqu'ici de la France à peu près toute seule parmi les peuples civilisés !
Le travail du dimanche, un des plus tristes, un des moins excusables triomphes de lesprit révolutionnaire, un des plus authentiques arguments à alléguer en preuve de cette banqueroute universelle que la révolution, comme on la si bien dit, a faite au détriment de ses enthousiastes promoteurs! Sous quel prétexte en effet s’est introduit parmi nous ce dégradant oubli du jour dominical, qui est maintenant devenu le seul dogme chez les travailleurs que je décris ?
On à mis en avant la liberté de conscience.
Comment, disait-on, contraindre ceux qui ne croient pas de célébrer le dimanche? N'est-ce pas un progrès de respecter leur liberté? Donc, pour respecter la liberté de ceux qui ne croient pas, ouvrons tous nos ateliers le dimanche, et forçons au travail, sous peine de perdre leur pain quotidien, l'immense majorité pour qui le dimanche est,
comme dans tout le monde chrétien, le jour béni du repos, de la famille, le jour du Seigneur ?
Cest le même principe dont on part aujourd’hui pour chasser Dieu de l’école. Comment, dit-on, contraindre les pères de famille sans religion à confier leurs enfants à un maître qui leur apprendrait le catéchisme ? Pour éviter ce malheur, supprimons le catéchisme, et privons de tout enseïgnement chrétien l’immense majorité des enfants dont les pères et les mêres sont encore chrétiens !
Cest ainsi qu'au nom de la liberté de conscience l'esprit révolutionnaire a abouti, pour le travail, au même résultat qu'il poursuit aujourd'hui pour lPéducation : la suppression générale de la hberté de conscience.
Mais quel est le résultat de l’athéisme ainsi introduit à l'atelier ? Quel est l'effet de cette désertion en masse de nos églises par les hommes de travail ?
Mes frères, faut-il vous peindre ces spectacles navrants dont sont chaque jour les témoins at-. tristés et impuissants tous ceux qui, dans cette capitale, s'occupent des classes pauvres? Vous parlerai-je de cette perte absolue du sens moral, de cette dégradation physique, de cette misère
permanente qui coïncide, c’est le fait constaté, avec l'élévation croissante des salaires et grandit avec eux? Vous ferai-je assister aux discours de ces malheureux qui, tout en consumant en orgies des salaires supérieurs à leurs besoins, et, en laissant leurs femmes et leurs enfants dans la misère, ne cessent de déclamer contre l’égoïsme des bourgeois et des riches ? Quand le paupérisme est fondé sur de tels motifs, quel remède pensez-vous qu'aucune institution purement humaine y puisse apporter ? Vous étonnerez-vous après cela que le plus grave et le mieux informé des observateurs contemporains nous dise, comme résultat de l’enquête la plus consciencieuse qui fût jamais : «Dans le régime du travail les éléments de la vie morale commencent à manquer à Paris. Notre capitale reproduit ainsi peu à peu le type que le christianisme semblait avoir détruit, de ces antiques cilés où l'espèce humaine s’est éteinte dans le désordre (1). »
Mes frères, admirez une fois de plus ce que je vous ai déjà fait remarquer : la tendance avant tout et par-dessus tout antireligieuse de lesprit révolutionnaire. j
(1) Le Play, Réf., II, 420-421.
L'influence fatale, désastreuse, de l'oubli de la loi du dimanche n'a pas été seulement signalée par les chrétiens ; elle est aujourd’hui démontrée, constatée à tous les points de vue, aussi bien au point de vue de k moralité des ouvriers que des intérêts du travail. Là où les hommes se reposent le dimanche, non-seulement ils sont plus religieux, par conséquent meilleurs citoyens, meilleurs pères de famille, plus instruits, plus aisés ; mais encore le travail, plus consciencieux, est plus riche en produits. L'Amérique et l'Angleterre, où le repos dominical est sévèrement gardé, n’ont rien à envier pour la richesse et l’industrie à la France, où on le viole. Sur ce point toutes les voix sont d'accord, et le brutal ennemi du catholicisme, Proudhon, parle comme les évêques catholiques.
Ne vous semble-t-1l pas que la question est suffisamment éclaircie, et que quiconque veut le bien publie, à quelque point de vue que ce soit, devra réclamer lobservation du dimanche? Ah!
mes frères, détrompez-vous ! En ce point comme en tant d’autres, l’esprit révolutionnaire est avant tout ennemi de l’Église, et la satisfaction de cette haine passe avant tout le reste; l'esprit révolutionnaire sera donc impudemment parmi nous
lennemi du repos du - dimanche, et l'ami non moins impudent des orgies sacriléges du lundi!
Est-il nécessaire maintenant de vous montrer que le problème du travail n’est pas tant, comme on le voit, un problème économique qu’un problème moral et religieux ? Laissez régner les doctrines révolutionnaires : tout effort pour effacer l’antagonisme des classes, la démoralisation de ouvrier, et par suite la plaie hideuse du paupérisme, restera fatalement impuissant. Le travailleur moderne, à quelque classe qu’il appartienne, ne fera jamais du travail un instrument de sa grandeur morale. Le travail, s’il enrichit, l’abaisse et l’énerve par la jouissance, et s’il le laisse pauvre et dénué, il lui sert de prétexte pour ébranler la société, qu’:l rendra toujours responsable de la misère née de ses propres vices !
. Voilà doncle résidu des utopies révolutionnaires sur le travail : d’une part, un mot nouveau qui renferme et tient toujours en suspension la guerre sociale, et de l’autre, le réveil de passions terribles aussi anciennes que le cœur humain. Elles ont remis en présence, pour se faire une guerre sans merci, ces deux choses que les plus tristes temps du paganisme ont connues et que l'Évangile
avait à peu près fait disparaître : le mauvais riche et le mauvais pauvre; le riche, qui ne sait et ne veut que jouir et n’apprécie-le travail du pauvre que par ce qu'il lui coûte et ce qu’il lui rapporte; le pauvre, aussi égoïste, aussi ami de la jouissance et aussi ennemi du travail; le pauvre, qui, comme l’esclave antique, met tout dans le plaisir de heure présente; car 1l n’a plus ni une propriété à créer, ni une famille à aimer, ni un Dieu à adorer !
Mes frères, grâce à Dieu, la leçon des derniers événements n’a pas été entièrement perdue pour nous, et c’est au lendemain de la Commune que nous avons vu les plus généreuses initiatives se lever pour redonner parmi nous une nouvelle vie au travail chrétien. Du sein de l’armée, du milieu de la jeunesse chrétienne, aussi bien que des rangs du clergé, ont surgi les dévouements les plus intelligents, les plus actifs, pour multiplier dans cette ville et sur tous les points de la France des cercles d'ouvriers, c’est-à-dire des centres de travail chrétien. Là le fils de l'artisan, qui a passé toute une rude semaine sur la forge ou sur l’étabh, retrouve enfin son dimanche, et, avec son dimanche, toutes les bonnes et saines traditions de nos vieilles coutumes; il retrouve au cercle Dieu
d’abord, sous les traits de Celui qui seul peut faire comprendre aux hommes toute la dignité du travail, sous les traits de Jésus, l’ouvrier de Nazareth; il y retronve d’autres ouvriers ses frères, gais et purs comme lui, et qui viennent comme lui retremper avec leur foi leur courage pour les labeurs du lendemain. Mais ce n’est pas tout : il est accueilli, encouragé, aimé par d’autres jeunes gens que leur naissance n’a pas appelés aux travaux de l'atelier, mais qui sont heureux de passer ce jour-là avec des frères que leur charité a choisis; de jeunes hommes qui se font un pieux honneur de leur bienveillant et désintéressé patronage. Ah! mes frères, puissions-nous, dans ces réunions encore trop peu fréquentées, voir de vrais enfants de l'Évangile, de plus en plus nombreux, voués les uns au travail des mains, les autres aux travaux plus durs de la pensée, se donner une étreinte fraternelle que rien désormais ne puisse . rompre ! Puissions-nous y voir un germe, un gage d’un meilleur avenir ! Puissent les hommes de toute la France, et non plus seulement de quelques points choisis, comprendre enfin quelles sont les conditions du vrai travail, celui qui élève l’âme en nourrissant le corps, qui enrichit le pauver
sans lui faire haïr le riche, qui soutient la moralité publique en même temps qu’il est soutenu par elle, et par là fonde la paix sociale ! Puissent-ils comprendre que le type éternel du travailleur digne de ce nom, c’est celui-là même que nos cercles catholiques ont adopté poûr patron et pour maitre, c’est Jésus de Nazareth, c’est Jésus ouvrier |
SIXIÈME CONFÉRENCE
SIXIÈME CONFÉRENCE
Mes frères, au jour de la création de notre premier père, le Seigneur avait prononcé sur lui cette parole: «n’est pas bon que l'homme soût seul (1). » Ce fut le commencement de la société conjugale et le fondement divin de la famille. Et lorsque le Fils de Dieu vint racheter, réparer le genre humain, et élever les hommes au rang sublime d’enfants de Dieu et de cohéritiers de sa propre gloire, il pro-
(à). Gen, 11, 48.
nonça une autre parole, également créatrice, qui devait révéler à la terre la fécondité mystérieuse de toute association fondée au nom de Jésus : Ubi sunt duo vel tres congregali in nomine meo, ibi sum in medio eorum « Là où deux ou trois seront assemblés en mon nom,je me trouve au milieu d'eux (Maith., xvrrr, 29). »
L'Église a recueilli cette parole, ëlle y a été risoureusement fidèle, et depuis le collége des apôtres fondé par Jésus-Christ même, le monde n’a pas cessé de voir naître sous les pas de l’Église, partout où sa liberté n’était pas violée, des associations d'hommes réunis par les liens d’une même foi et d’une même charité, pour travailler en commun, sous une forme ou sous une autre, à la grande œuvre inaugurée par l'Évangile : le salut des hommes en ce monde et en l’autre, et la gloire de Dieu.
Mais la même raison qui fait que l’Église approuve, aime, encourage toutes les associations dont Jésus-Christ est le lien, cette même raison fait que les ennemis de l’Église, qui voient en elle sa gloire et sa force, les tiennent aussi pour leurs ennemies. Héritiers des bénédictions promises par Jésus-Christ, ceux qui s’unissent en son nom sont
aussi les héritiers des malédictions et des piéges dont le siècle pervers ne cessera jusqu’à la fin, sur cette terre des luttes et des combats, de poursuivre l’Église de Dieu : Me persecuti sunt et vos persequentur « [ls m'ont persécuté, vous aussi ils vous persécuteront » (1), dit le Maître. Et là est la raison mystérieuse et profonde qui fait que, malgré leurs services reconnus de tous, malgré les vertus et le désintéressement de leurs membres, les associations catholiques ont quelquefois des jours de trêve, des jours detriomphe et de eloire, jamais de longues périodes de plein repos et de paisible fécondité. Dans les temps modernes, pour ne parler que de ce qui nous touche, nos pères ont vu lesprit révolutionnaire reprendre avec rage, pour la consommer s’il était possible, l’œuvre de la réforme; et nous-mêmes, que voyonsnous dans la plus grande partie de lEurope même catholique? Des ordres religieux proserits malgré leurs bienfaits, leurs maisons fermées, leurs biens confisqués par des décrets dont l’iniquité cynique est plus éclatante que la lumière du soleil; et jusqu'aux abords du Vatican, à deux pas de la
(4) Joan., xv, 20.
prison dorée où l’on garantit, dit-on, au successeur de Pierre la pleine liberté de paître et de régir l'Église universelle, des fils sacriléges, semblables aux soldats qui, sur le Calvaire, se partageaient les dépouilles du Christ, ne délibérent plus même pour savoir s'ils achèveront l'œuvre de spoliation, mais seulement, comme des voleurs nocturnes, sur la manière de le faire avec moins de bruit et plus de sécurité. Chez nous, dans un temps relativement prospère et paisible, nous avons vu frapper la société de Saint-Vincent de Paul elle-même. Et quand, dans notre Paris, la révolution remportait ce court et criminel triomphe, elle a eu hâte de se couvrir de sang en témoignage de sa haine contre l’Église en général, et des associations religieuses en particulier. Et si demain, ce qu’à Dieu ne plaise! elle venait à triompher de nouveau, qui peut douter, à voir ce que lui fait faire et dire le délire de son athéisme, sur qui tomberaïent ses premiers coups?
Cest cette situation de l'opinion antichrétienne à l'égard des associations religieuses de tout nom et de toute forme, opinion malheureusement trop favorisée par les préjugés d’un grand nombre, et aussi par l’apathie et l’ignorance des gens de
bien, qui m’a inspiré la pensée d'exposer devant vous, en quelques mots trop courts pour un si grand sujet, le rôle et les bienfaits des associations dans l’Église et dans la société, et les attaques dont elles ont été l’objet de la part de l'esprit révolutionnaire.
« N'aimez pas le monde ni ce qui est dans le monde. Car tout ce qui est dans le monde est concupiscence de la chair, concupiscence des yeux et orgueil de la vie (1). » Cest cette parole de l’apôtre bien-aimé qui a créé les premières associations de chrétiens voués à la prière et à la pénitence, dans les déserts de la Thébaide et les solitudes de la Syrie. En tout temps le monde, c’est-à-dire, selon saint Augustin, «la vie humaine ordonnée, non pas selon Dieu, mais selon l’homme et ses passions », le monde pour qui Notre-Seigneur a refusé de prier, doit être pour le chrétien
(1) Nolite diligere mundum neque ea quæ in mundo sunt...
Quoniam omne quod est in mundo concupiscentia carnis est et concupiscentia oculorum et superbia vitæ (1 Joan., 11, 15).
un objet de crainte, et tout chrétien doit en séparer au moins son cœur, s’il veut opérer son salut. Mais, mes frères, si même aujourd’hui, après que de longs siècles ont confirmé le triomphe de l'Évangile, la société humaine offre au chrétien tant de scandales où peuvent succomber sa foi et ses mœurs, quel spectacle présentait le monde antique à ces chrétiens, relativement si peu nombreux, qui, au sortir de leur baptême, tout épris de la pureté céleste d’une doctrine nouvelle, ne rencontraient partout que temples d’idoles, autels dédiés à tous les vices, foules impures et viles dans les rues peuplées de simulacres des faux dieux, et, sur le trône, Néron ou Caligula? Ah! je ne m'étonne pas si l'Esprit de Dieu les poussait au désert pour y entretenir dans la prière perpétuelle les flammes de leur amour. Je ne m'étonne pas s'ils trouvaient une Joie sainte à offrir à Dieu, pour expier leurs propres péchés et. aussi pour obtenir la conversion de leurs frères, ces longues pénitences dont le récit nous émeut toujours, et, à tant de siècles de distance, nous inspire encore des pensées de salut. Les Antoine, les Pacôme, les Hilarion, les Marie Égyptienne, et tant d'autres à la suite de Marie - Madeleine,
voilà les noms héroïques quiouvrent la longue liste des contemplatifs et des pénitents, liste qui ne doit jamais se clore jusqu’à la fin des temps; voilà les premiers pères et les premiers modèles de ces associations sublimes composées de chrétiens plus semblables aux anges, qui adorent dans la patrie, qu'aux hommes qui combattent dans la vallée ‘des larmes. Mes frères, réjouissons-nous de ce que cette glorieuse milice, sous des noms et des habits divers, n’a jamais cessé dans notre France, et aujourd’hui moins que Jamais, de trouver des recrues nouvelles. Laissons le monde les ignorer quand il ne les calomnie pas; mais nous, fidèles à la parole du bon Maître défendant Madeleine et disant d’elle pour linstruction de tous les siècles : « Ne la troublez pas, elle a choisi la meilleure part (1) », réjouissons-nous de ce que la source de la prière et de la contemplation jaillit parmi nous aussi abondante et aussi pure que jamais ; réjouissons-nous, pendant que nous combattons dans la plaine, de ce que la prière perpétuelle ne cesse de monter au ciel pour en faire descendre la rosée féconde de la grâce, sans Îa-
(1) Quid molesti estis huic mulieri ? (Luc., xxv1, 10.) Maria optimam partem elegit. (Luc., x, 42)
quelle ne peut germer la semence du salut, sans laquelle celui qui parle n’est qu’un airain sonnant et une cymbale retentissante, et celui qui écoute un sol aride et une terre sans eau. Ë Mais, mes frères, ce n’est pas au désert seulement ni dans la solitude que souffle cet esprit qui presse les enfants de Dieu de s'associer au nom de Jésus-Christ. Bientôt ce même esprit qui a peuplé les Thébaïdes rendra des multitudes de chrétiens dociles à l’appel des Benoît, des Colomban, pères de ces longues générations de moines destinés, après la destruction de l'empire romain et le triomphe définitif des barbares, à civiliser l'Europe tout entière. Défricher le sol inculte, remplacer les forêts immenses et peuplées d’animaux sauvages par des champs fertiles, et, chose plus difficile, à côté de chaque monastère ouvrir une école où, sous l’œil de la foi, renaîtra et grandira la science : telle est l’œuvre gigantesque qu'accomplira, que seul pouvait mener à fin l’esprit d'association dans l’Église. Ah! soyons fiers tant que nous voudrons des progrès de la science et de l’industrie moderne; proclamons la gloire de nos sociétés industrielles qui percent les mon-. . tagnes, comblent les vallées, font flotter des navires
sur des mers ouvertes à.travers les sables du désert, et passer à toute vapeur des multitudes là où le vol de l’aigle seul semblait pouvoir atteindre : une chose n’en reste pas moins certaine, ce sont les associations innombrables de ces hommes, volontairement pauvres et inconnus, qui ont préparé et nivelé le sol sur lequel nous bâtissons; ce sont eux qui ont créé la moitié de nos villes, fécondé la plus grande partie de nos terres; ce sont eux qui sont la cause unique de ce que toutes les ressources de la science et de la littérature antique n’ont point été anéanties par les invasions barbares; ce sont eux qui ont créé, peuplé nos grandes écoles et préparé nos universités que la révolution devait détruire; mais surtout ce sont eux qui, de siècles en siècles, nous ont transmis et rendu plus éclatante, par leurs vertus héroïques, la ‘radition des efforts persévérants et victorieux de la foi chrétienne pour relever et honorer le travail, pour rendre l’homme supérieur aux voluptés énervantes où avait sombré le monde ancien ; pour fare entrer enfin, jusqu'au fond des entrailles du monde moderne, cette soif insatiable de perfection et de progrès dont, longtemps avant que les hommes étrangers à l’Église en eussent seu-
lement une lointaine idée, nos moines avaient écrit le nom sur leur drapeau, suivant la parole du Maître : Estote ergo vos perfectt sicut Pater vester cœlestis. perfectus est « Soyez parfaits vous aussi comme votre Père céleste est parfait. » (Matth., v, 48.)
Associés pour la prière et la pénitence, associés pour le travail de l'étude, les enfants de Dieu pouvaient-ils oublier de s’associer pour la charité? Non sans doute, mes frères; aussi l’histoire serait longue, depuis l’origine du christianisme, de ces sociétés formées dans l’Église pour venir au secours de la misère sous toutes ses formes, à tous ses degrés, sous tous ses noms. Que dis-je? on pourrait suivre, dans le monde, l’histoire de toutes les calamités diverses qui sont venues fondre sur l’homme depuis l'Évangile, en faisant celle de toutes les associations qui ont pour objet de mettre le remède à côté du mal. Quand, au moyen âge, les pouvoirs civils ne sont pas assez puissants pour préserver les pauvres et les petits des brutalités de la force, l’Église crée et consacre l’héroïque chevalerie qui, par toute la France et dans l’Europe chrétienne, met la lance et l'épée du seigneur au service du pauvre, de la femme et de l’enfant.
Quand les incursions des musulmans pillards et cruels viennent dépeupler nos côtes, ou que leurs corsaires dépouillent et emprisonnent nos navigateurs, il s'élève des ordres destinés à racheter les captifs, et qui, pour imiter Celui qui s’est fait captif pour délivrer l’homme esclave du péché, se forment en légions de mendiants et de prisonniers volontaires. En un mot, partout où 1l y a eu un malade à soulager, un ignorant à instruire, un captif à délivrer, un coupable repentant à remettre et à maintenir dans la voie du bien, l’Église s’est toujours trouvée là pour prêter secours à tous, pour verser l'huile sur les plaies, pour se faire l'infirmière universelle de l'humanité souffrante, et toujours pour que le don füt autant que possible égal au besoin, sous la forme de corporations, d'associations dévouées à tous les offices de la charité.
Faut-il s'étonner après cela, mes frères, que d’instinet et sous l’impulsion directe et spontanée de l'esprit chrétien, les peuples formés par l’Évangile aient mis leurs intérêts les plus chers (je ne parle pas seulement des cas de souffrances accidentelles ou de calamités qui ne pèsent que sur un petit nombre), mais leur vie de tous les jours
sous la protection de sociétés libres, d'associations
formées par eux au sein de la grande association universelle; de celle qui la première avait proclamé tous les hommes frères, égaux devant Dieu, et appelé à elle toutes les âmes de bonne volonté, sans distinction de nationalité, de condition ou de sexe, et qui s'appelle l'Église ? Aussi était-ce sous la forme de corporations libres et chrétiennes que s’étaient groupés peu à peu tous les intérêts sociaux ; les paroisses d’abord, puis les communes, puis dans les communes les métiers, les professions diverses; chaque commune à son saint patron, chaque corporation d’artisans a sa bannière; nul n’est isolé, nul n’est abandonné, pas plus dans l'emploi de son activité libre, aux heures de Ja
santé et de la vigueur, que dans ses infirmités
et ses souffrances aux jours de la maladie ou de la vieillesse. La force de chaque individu s'accroît ainsi du concours de tous, et la misère de chacun a toujours une armée à son service. Et c’est grâce à cette unité multiple et puissante où concourent ensemble l'élément religieux et l’élément civil, mas dont Notre-Seigneur est le lien vivant, que les sociétés modernes se développent, se moralisent, s'enrichissent, s'emparent de plus en plus de
toutes les forces productives et, suivant la promesse laissée par Jésus-Christ à ses disciples, s’avancent de plus en plus à la conquête du monde. C’est ainsi que l’homme régénéré a pu reprendre avec un plein succès l’œuvre que l’homme de la chute avait si criminellement négligée, quoiqu’elle füt le but de sa vie en ce monde : « peupler la terre et la disposer selon la justice et l'équité (1). » Telle est, mes frères, en trois mots, l’histoire de l'association et de son œuvre dans le monde civilisé. C’est une histoire toute chrétienne, elle procède tout entière de l'Évangile, qui en a apporté le germe, non pas que les hommes n’aient jamais, en dehors de l'Évangile, senti le besoin et l'utilité de l'association, mais jamais l’association n’avaitrevêtu ici-bas ces deux caractères essentiels au monde nouveau : la liberté et la charité. Dans le monde antique, amour désintéressé n’existe pas. Il n’y avait en présence que des intérêts et des passions, et c’est pourquoi, dans le monde antique et partout où le paganisme domine encore, l'esclavage a été le grand ressort de l’ordre social et le dernier mot de la politique. Avec Jésus-Christ, les passions (1) Crescite et multiplicamini (Gen., 1, 22). Ut disponat orbem terrarum in justitia et æquitate fSap., IX, 3).
sont domptécs, les liens de l’esclave s’usent QTaduellement jusqu’à tomber en poussière. Les droits du faible et du pauvre sont reconnus et proclamés, et après quelques siècles d’un travail opiniâtre, que n’interrompent ni les guerres ni les épidémies, ni lés résistances incessantes de l'esprit du mal, lemonde né de l'Évangile étale aux yeux de tous, amis et ennemis, la réalisation de ces étonnantes paroles du fils de Marie : « Vous aurez beaucoup à souffrir dans le monde, mars ayez confiance, j'ai vaincu le monde, toute puissance m'a été donnée au aielet sur laterre (1). » Et cette réalisation, effet manifeste d’une puissance divine, est elle-même la confirmation de la promesse : « Là où deux ou trois sont assemblés en mon nom, je suis au milieu d'eux. »
Mes frères, quand on regarde en arrière et qu’on se reporte au jour où ces paroles ont été prononcées par la bouche divine, il est impossible de ne pas voir que ce merveilleux travail d'unité, dans l'amour et dans la liberté, a atteint des proportions grandioses; mais Si nos yeux s’arrêtent sur l’époque présente et sur les années les
(1) Joan., xv1, 33. Matth., xxvin, 18.
plus voisines de nous, comment ne pas voir aussi que nous sommes loin d’avoir atteint l’idéal évangélique? Et surtout comment ne pas voir que les forces liguées contre l'Évangile et qui toutes peuvent se désigner par un seul mot, lesprit révolutionnaire, ont été assez puissantes pour arrêter cet essor, et, sinon pour lebriser, du moins pour en entraver le progres?
Essayons de nous rendre. compte de ce temps d'arrêt ou de ce retour en arrière de la plus précieuse des libertés apportées par l'Évangile, celle de s’associer pour la vérité et pour la justice.
La vérité, mes frères, la vérité toute seule et dégagée de toutes ses ombres autant que le permet la faiblesse de l'esprit humain, telle est la loi de toute histoire digne de ce nom; telle est, à plus forte raison, la loi de l’histoire qui a pour objet les vicissitudes de la doctrine évangélique dans le monde. |
Or voici ce que la vérité oblige de confesser :
c'est que, si l’idée évangélique ne saurait être ternie, dans son essence, par les erreurs et les fautes de ses disciples, elle n'a guère, dans son application, d’ennemis plus funestes que ses serviteurs même et ses soldats, lorsqu'ils défaillent dans leur devoir et deviennent infidèles à leur mission. Qui ne sait les abus, les relâchements tant de fois signalés parles pontifes et les saints docteurs, qui servirent de prétextes aux déclamations et aux fureurs sanglañtes de la réforme contre l’ordre monastique et toutes les associations religieuses ? Aujourd’hui, après trois siècles, tout en baisant avec respect les ruines de nos abbayes et de nos monastères, plus beaux, plus majestueux dans leurs austères débris que les temples élevés par lerreur pour les remplacer, 1l est permis de déplorer que : les richesses mal employées de tant de corporations religieuses aient excité la cupidité de princes peu scrupuleux, et moins chrétiens mille fois que ceux qu'ils dépouillaient au nom du pur Évangile. Il est permis de regretter que la ferveur primitive . eût dégénéré chez un si grand nombre de ceux que leur vocation appelait à être les flambeaux du monde et le sel de laterre. La foule, en tout temps facile à abuser, à ameuter contre ceux que des pas-
sions intéressées lui représentent comme des ennemis, à fait au xvi° siècle, dans une grande partie de l’Europe, ce qu’elle fait encore de nos jours : en haine des hommes qu’on lui donnait pour des imposteurs dangereux, elle a maudit les institutions et les doctrines même d’où elle tenait les plus grands des biéns, et, parricide inconsciente, comme pour vérifier une fois de plus une parole prophétique de l'Évangile, elle s’est glorifiée, comme d’une bonne action, de se révolter contre l’Église et de meurtrir le sein de sa mêre (1).
Mais, mes frères, ce serait un jugement bien superficiel que celui qui s’arrêterait à ces prétextes pour expliquer la grande défection du xvr° siècle et les défections peut-être plus lamentables qui l'ont suivie, dans les pays restés catholiques.
Qu’ont servi, en effet, les vraies réformes opérées dans l’Église par le concile de Trente et par les innombrables saints que l'Esprit de Dieu a suscités au xvi° siècle? L'esprit de zèle, de charité, de pauvreté, qui renaissait partout avec tant. d'éclat, a-t-il suffi pour éteindre les calomnies,
(1) Venit hora ut omnis qui interficit vos arbitretur obsequium se præstare Deo (Joan., XVI, 2).
pour faire disparaitre les divisions et le schisme, pour désarmer les mains des rois et des peuples dressées contre l’Église et contre son chef? Non, mes frères; l’esprit du mal, instruit, ce semble, par ses précédentes défaites, savait trop bien où est la force principale de l’Église de Dieu, et il s’est appliqué sans cesse à soulever contre les associations religieuses la jalousie et la méfiance des princes et les préjugés des foules abusées.
Qu’a fait tout le xvin° siècle par ses soi-disant philosophes, par ses lettrés, prétendus amis du peuple, que de continuer d’une manière plus perfide l’œuvre destructrice du protestantisme ? Aux princes, aux parlements on a dit que les sociétés religieuses formaient des États dans l’État, qu’elles étaient des forces redoutables au service d'un prince étranger (c’est ainsi qu'on a commencé à nommer le père commun de tous les fidèles, le seul ami désintéressé et incorruptible de toutes les autorités légitimes, comme de toutes les libertés utiles). On leur a persuadé qu'il y allait de l'honneur des rois et de l'indépendance de leur couronne, qu'à tout prix il fallait tenir dans leurs mains, sinon détruire, ces puissances rivales. Au peuple on a fait croire que ces hommes, dévoués
à tous ses intérêts, étaient des parasites inutiles, vivant aux dépens de ceux qui travaillent, exploitant à leur profit et créant dans la société des superstitions qu’il fallait soigneusement distinguer de l'Évangile; et, l'esprit d'incrédulité aidant, on réussit à tarir, jusqu’à un degré lamentable, toutes les sources du dévouement monastique et religieux. On en était venu à se réjouir de voir la solitude se faire dans les monastères, et languir, faute de sujets comme faute de talents, les grandes œuvres de dévouement public et de travail désintéressé.
Arriva enfin l'explosion, longuement préparée, de la révolution française. Nous avons eu déjà plus d’une fois l’occasion de rappeler comment elle traita l’Église. Le sol de l’ancienne France fut bientôt couvert des ruines de nos plus antiques et plus glorieuses abbayes; des monuments, dont les décombres seules font aujourd’hui l’admiration de lartiste et l'étude préférée de lhistorien, furent partout abattus. Plût au Ciel que la révolution n’eût dispersé que des pierres! Mais de toutes ces ruines, la plus grande, la plus lamentable, et, il faut le dire aussi, la première accomplie, ce fut celle de tous les dévouements, de toutes les œuvres
que l'association ‘avait fondées dans la France chrétienne. Ce n’est pas même à ces jours de fièvre sanglante, qui portent le nom de Terreur, qu’il faut faire remonter cette immense destruction, c’est avant le règne de Robespierre, le 18 août 1792, qu’un décret ordonne « la suppression absolue de toute congrégation ou corporation laïque et ecclésiastique, même de celles qui, vouées à l’enseignement public, ont bien mérité de la patrie. » Un an après (15 septembre 1793), un futur membre de l’Institut, Lakanal, fait voter une proposilion qui supprime « sur toute la surface de la république les colléges et les facultés de théologie, de médecine, des arts et de droit. » Ce n’était là qu'une application d’un principe général, déjà adopté par l’Assemblée législative. Comme dans l’ancienne France, l'esprit d’association parti de l’Église avait tout envahi et groupé tous les intérêts généraux en unités vivantes, dans la France de la révolution la proscription qui frappait les sociétés religieuses devait s’étendre à toutes sans exception. Une seule association restait debout, seule toute-puissante, seule infaillible, seule capable de distribuer à un peuple d'individus, légalement isolés, la religion, la
morale, l'instruction, et jusqu’au pain de chaque jour. Cette association unique, ou plutôt cet être unique, infailhble, souverain, tout-puissant, ce Dieu visible qui n’admet et ne connaît aucune résistance, c’est l'État. Je n’invente rien, messieurs, Je ne fais que traduire, ou plutôt que citer un rapport demeuré célèbre, et qui, prononcé en 1791, est demeuré le dernier mot de l'esprit révolutionnaire sur les droits respectifs des citoyens et de l'État. Écoutez : c’est un membre éminent de l’Assemblée constituante (1) qui parle et exprime une opinion dont on va faire une loi. |
«Il-ne doit pas être permis aux citoyens de s’assembler pour leurs prétendus intérêts communs; il n’y a plus de corporations dans l’État, ù n'y a plus que l'intérêt particulier de chaque 1ndividu et l'intérêt général. »
C'était le principe déjà adopté par la Constituante. Mais un jour, dans un intérêt de charité, pour secourir les ouvriers d’une même profession, âgés, infirmes ou sans travail, on demande une exception au principe. Non, dit le rapporteur. |
(1) Chapelier. 11:
€ C’est à la nation, c'est aux officiers publics, en son nom, de fournir des travaux à ceux qui en ont besoin pour leur existence et des secours aux infirmes. » C’est le principe du socialisme, c’est la création des ateliers nationaux qui fait son entrée dans la constitution française. Et pour que personne ne doute qu'il en doit être ainsi à tout Jamais, le même orateur fait voter une disposition dont voici l’arücle fondamental :
« L’anéantissement de toute espèce de corporation de citoyens de même état et profession, étant l’une des bases fondamentales de la constitution française, il est défendu de les rétablir de fait, sous quelque prétexte et sous quelque forme que ce SOI. » |
Ainsi, en fait d'association, légalement et à jamais en France, rien n’est permis, qu'il s'agisse de religion, de charité, d'enseignement, de bien public, sous une forme quelconque (1). Deux
(1) Voyez dans le Contemporain, numéro du 1er mai 1872, p. 283, un article approfondi de M. A. Moullart, à propos du projet de loi présenté à l’Assemblée nationale sur la liberté d'association et dw rapport de M. Bertauld. M. Moullard résume ainsi la législation actuelle née de la révolution : « Peu importe l’objet de l’association : religion, littérature, charité, politique, beaux-arts, astronomie, économie sociale, progrès industriels, science ou étude du
hommes ne peuvent s'associer et former un corps moral capable de disposer et de recevoir, et par là d'assurer la vie d’un hospice, d’une université, d’un musée, d’une institution de bienfaisance. L'État seul a ce droit naturel : il se trouve seul en présence des individus qui doivent tout attendre de son bon plaisir ou de sa tolérance; et c’est ainsi que la révolution réalisait dans notre société le vœu impie de Caligula ; c’est ainsi que nous avons été appelés à donner le spectacle unique et étrange, inoui dans le mgnde depuis la chute de l’empire romain, d’une société qui n’a qu'une seule tête : d’où la conséquence qu’il suffit (nos révolutions périodiques le prouvent trop souvent) d’un seul coup pour tout emporter.
Ce jugement qu’on pouvait porter sur l’œuvre révolutionnaire au lendemain de la Constituante, on peut le porter encore aujourd'hui. Et chose
chinois, l’illégalité est la même. Le législateur contemporain, dans sa défiance ingénieuse, a tout proscrit, C’est absurde, mais il faut se soumettre, la loi est là. Cependant il est des accommodements à tout. Les gouvernements ont dû avoir des tolérances forcées où complaisantes, et ces tolérances ont donné la durée à une législation détestable. » Tout fait craindre aujourd’hui que le projet de loi ne soit abandonné et qu’une législation absurde, détestable, ne soit encore protégée par la routine superstitieuse qui, chez nous, protége toutes les ruines faites par la révolution.
étrange, au milieu de tant de changements et de vicissitudes, cette législation si contraire à l’Évangile, à la raison, au bien public, en contradiction avec toute l’histoire de notre passé comme avec les institutions de toutes les sociétés prospères, cette législation n’a pas changé. Le despotisme ombrageux du premier empire à maintenu avec rigueur ce legs de l’époque de sang dont il est venu comprimer l’anarchie; l’empire détruit, les préjugés nés de l’incrédulité voltairienne, et qui restaient chers à la classe bourgeoise, ne cessèrent de prêter à la législation de la Constituante un appui menaçant pour le pouvoir qui aurait voulu l’'ébranler. De nos jours, enfin, c’est à peine si la lumière se fait et si le jour commence à poindre. C’est à peine si le spectacle des excès commis par des associations dangereuses, en révolte ouverte avec l’ordre social, a fait comprendre à quelques-uns que le vrai remède à ces calamités toujours renaissantes, ce n’est pas de proscrire, en principe du moins, toutes les associations, mais de laisser la pleine liberté de se former, d'exister, de se perpétuer à toutes celles qui font le bien, dans quelque ordre que ce soit; qui, pour cela,
vivent au grand Jour, n'ayant rien à craindre du
regard des amis et des ennemis, réunies dans la vérité et dans la justice, et, à ce titre, pouvant revendiquer hautement, non la tolérance seulement, mais la protection des lois du pays.
Ah! mes frères, que nous sommes loin encore de cet idéal que, dès le premier jour, la sainte Église de Dieu avait présenté à cette société moderne qu’elle a formée elle-même et tout imprégnée de l'esprit de l'Évangile! N’en doutons pas, c'est le jour où la société deviendra plus chrétienne que lon verra, par l'association libre, renaître et -hâter la marche de la civilisation, ces grandes œuvres de bien public, de travail à long terme et désintéressé, que des individus ne peuvent pas faire parce qu'ils sont trop fables et meurent trop vite; que l’État ne peut pas faire, premièrement parce que ce n’est pas son rôle et qu'il ne peut pas se charger de tout, et, en second lieu, parce que, pour y réussir, il ne suffit pas d’avoir de la force, des richesses, des agents et des bureaux, mais qu’il faut avoir ce que l’État n’a pas, ne peut pas avoir : une âme, un cœur, des entrailles qui aiment et une foi qui soulève les montagnes!
Mes frères, la France, vous le voyez, a été grandement coupable contre une des plus précieuses
libertés de l’Église, et par suite, comme toujours, contre un des plus précieux intérêts des peuples. L'œuvre de réparation n’est pas encore accomplie. Mais du moins nous avons cette consolation, c’est que, si J'excepte un petit nombre de fils attardés et bruyants de la tradition de 95, une vue plus juste des droits de la vraie liberté commence à dominer des préjugés invétérés et nous promet de meilleures lois. C'est une espérance de salut pour la France, et cette espérance grandit quand nous voyons l'esprit de persécution passer chez nos vainqueurs d’hier et chez ceux qui se sont réjouis de nos désastres. Ah! sainte compagnie de Jésus, toujours la première frappée, et vous toutes qui avez l’honneur de lui ressembler (1), et vous, frères de la Doctrine chrétienne, et vous, sœurs de Charité, vous tous qui n’étiez assemblés qu'au nom de Jésus-Christ et pour le bien des peuples, voilà
(4) On sait que le décret de proscription que M. de Bismarck a fait voter désigne non-seulement les jésuites, mais toutes les. congrégations qui leur sont apparentées. Cest le droit absolu à l'arbitraire reconnu au gouvernement; c’est un blanc seing donné à la persécution : ainsi, dès le premier jour, le nouvel empire
| germanique s’est trouvé pourvu, pour l’extermination de l’Église
catholique, d’un parlement aussi servile que celui d'Angleterre sous Henri VITE et Élisahoth.
que, dans des pays voisins qui se prétendent à la tête de la civilisation, on vous chasse aujourd’hui, voilà qu’on vous dépouille, sous des accusations dont nul ne connaît mieux l’absurdité et le mensonge que ceux qui vous proscrivent, et qui n’oseraient vous dénoncer à aucun tribunal. Ah! le. spectacle de ces iniquités n’est pas nouveau, il n’a rien qui m'étonne; car vous étiez assemblés au nom de Jésus-Christ, n’avez-vous pas Jésus-Christ avec vous, et n'est-ce pas Jésus-Christ qui dit : « Le disciple n’est pas plus grand que le maître, us m'ont perséculé, ils vous persécuteront »? Ré- Jouissez-vous donc, puisque le même Seigneur qui a annoncé la persécution a dit aussi : € Réjourssezvous quand vous aurez été persécutés pour la juslice, réjouissez-vous quand LES MENTEURS (gouvernements ou individus) auront dit contre vous mille calomnies, dixerint omne malum adversum vos, MENTIENTES (1) : car le royaume des cieux est à vous. » Mais nous aussi, Français, nous qui connaissons par notre triste expérience comment Dieu punit les crimes commis contre les libertés de: son Église, réjouissons-nous et saluons d'avance
(1) Matth, v, 11.
un avenir où semble écrite en traits de feu cette prophétie dont nos cœurs ont besoin : Dieu vengera son Église, et, du même coup, la France aussi sera vengée.
Mais laissons à l'avenir ses secrets et à Dieu l'infaillible accomplissement de sa justice, pour nous chrétiens, représentants naturels dans le monde de cet antique esprit d'association créé par l'Évangile et qui a le don de s’accommoder à tous les besoins de tous les pays et de tous les temps, soyons de plus en plus fidéles à ces principes éternels qui font de nous une assemblée de frères qu'aucun pouvoir humain ne peut rompre, puisque le lien qui nous rassemble a été tissu par Dieu même! Ne l’oublions pas, c’est à nous, catholiques , qui, l’histoire à la main, pouvons prouver que jamais l’Église n’a formé et favorisé des associations que dans un but d'utilité publique, c’est à nous, en face de l'esprit révolutionnaire qui a toujours pour fin et pour moyen l’absorption de toutes les forces vives au profit du despotisme de l'État, c’est à nous de plaider la cause des corporations de bien public, et de revendiquer en leur faveur, non pas une simple tolérance, mais le droit d'exister, qui appartient, de
par la loi de Dieu et de par la raison, à toute réunion d'hommes qui, tout en rendant à César ce qui est à César, peut créer dans le monde, indépendamment de César, une force de plus en faveur de la justice, de la vérité, de la science ou de la charité (1).
(1) Qu'il nous soit permis de citer ici, à l'appui de ce que nous disons sur le rôle essentiel des associations, et dans l’Église et dans la société, une autorité peu suspecte, M. Renan :
« Le couvent est la conséquence nécessaire de l’esprit chrétien; il n'y à pas de christianisme parfait sans couvents, puisque l'idéal évangélique ne peut se réaliser que là... » (Les Apôtres, p. 128.)
Et plus bas : « .… L'esprit moderne s’est montré fort sévère à l'égard du cénobitisme.. Nous avons oublié que c’est dans la vie commune que l’âme de l’homme a goûté le plus de joie. Le cantique : Oh! qu’il est bon, qu’il est charmant à des frères d’habiter ensemble (Ps. cxxxIn), a cessé d’être le nôtre. Mais quand l’individualisme moderne aura porté ses derniers fruits; quand l'humanité, rapetissée, attristée, redevenue impuissante, reviendra aux grandes institutions, aux fortes disciplines, quand notre mesquine société bourgeoise, je dis mal, notre monde de pygmées aura été chassé à coups de fouet par les parties héroïques et déalistes de l'humanité, alors la vie commune reprendra tout son prix. Une foule de grandes choses, telles que la science, s’organiseront sous forme monastique avec hérédité en dehors du sang. » (P. 131.)
Nous aimons à citer M. Renan là où il voit juste, ne füt-ce que pour montrer ce que peut inspirer le seul respect de la vraie liberté de conscience et l’amour des grandes choses, de la science en particulier, sans aucune arrière-pensée théocratique. Il n’est pas nécessaire d’être catholique pour protester contre les attentats de l'esprit révolutionnaire qui, acharné contre les couvents,
TE
poursuit aujourd’hui en Italie, en Suisse et ailleurs, par la maim des démagogues; en Allemagne et en Russie, par celle de révolutionnaires couronnés, l’œuvre impie et inepte de destruction commencée par la réforme, reprise avec rage par les hommes de 91 et de 95. C’est depuis 91 que ces destructeurs ont pour eux, chez nous, la complicité du législateur qui soumet l’association au régime du bon plaisir, et rend illégale toute hérédité en dehors du sang. C’est cet état de choses qui doit cesser non-seulement au nom de l'Évangile, mais au nom de la vraie liberté humaine, au nom des intérêts de la science, de l’humanité et du progrès.
SEPTIÈME CONFÉRENCE
3 + Le
SEPTIÈME CONFÉRENCE
En 1793, le 16 prairial, dans une séance de la Convention, un discours fut prononcé par Grégoire sur la nécessité de révolutionner la langue française. Il concluait au projet suivant : « Le comité d'instruction publique présentera un rapport sur les moyens d'exécution pour une nouvelle grammaire et un vocabulaire nouveau de la languc française. »
On ne voit pas que ce projet ait eu de suite, et la création du calendrier républicain, si cher en-
core aujourd’hui aux demeurants de la premiére Terreur et aux représentants de la seconde, est le seul monument qui nous reste d’un délire porté jusqu’à la révolution de la grammaire. Mais il n’est pas besoin de lois pour que l'esprit d’une époque trouve un miroir fidèle dans la langue qu’il emploie. Aussi on peut dire que le vœu tristement naïf de Grégoire a été rempli, 1l ne cesse aujourd’hui même de l'être. La langue française, si chréüenne, si claire, si ennemie de toute équivoque, a reçu et reçoit tous les jours de Pesprit révolutionnaire de cruelles atteintes. Les mots les plus augustes sont détournés de leur sens, les vérités les plus saintes sont travesties par une phraséologie menteuse, et ce n'est pas un des moindres dangers de notre temps que l’empire de ce langage, dont l'effet est de donner le change à l’opinion publique, et de faire des plus déplorables équivoques le prétexte toujours invoqué, toujours efficace, de révolutions toujours nouvelles.
Je voudrais aujourd'hui, mes frères, examiner avec vous et peser quelques-uns de ces mots avec leur sens naturel, raisonnable, chrétien, français, mis en regard de leur sens révolutionnaire.
Qu'est-ce qu'entendent l'Évangile, la raison, le
Dictionnaire de l’Académie française, et qu'est-ce qu’entend l'esprit révolutionnaire par ces grands mots : liberté, égalité, progrès, science, civilisation moderne? C’est la réponse à cette question qui sera l’objet de cette conférence.
Aucune langue, mes frères, n’a fait usage du mot de liberté autant que la langue de l'Évangile, et aucun n’a donné à ce grand mot un sens plus auguste, plus vrai, plus énergique.
Enfant de Dieu et fait à son image, l'homme est né libre; il n’est pas, comme l'animal, incliné fatalement vers une fin bornée à laquelle 1l ne peut se soustraire; il est capable de choisir entre divers biens qui lui sont offerts; il a le noble instinct de concevoir toujours un bien plus parfait que celui qu'il possède, et 1l se sent appelé à grandir sans cesse, en appliquant son activité à se former sur le modèle de celui qui l'a créé, et qui lui répète sans cesse par la bouche du Sauveur : Perfecti estole sicut pater vester cœlestis perfeclus est « Soyez | parfaits comme votre père céleste est parfait. »
Mais la liberté humaine a une imperfection qui lui est propre et que n'a pas la liberté divine : elle peut choisir le mal et le préférer au bien. « O Israël, dit le Seigneur, au livre de Moïse, après
LA
la promulgation des dix commandements de la loi; Ô Israël, considère qu'aujourd'hui j'ai placé devant tes yeux d’un côté la vie et le bien, et de l’autre la mort et le mal. Choisis donc la vie, afin que tu vives toi et tes enfants » Elige ergo vitam ut et tu vivas et semen tuum (1). La nature de la liberté, c’est de choisir; mais le seul usage utile et bienfaisant de la liberté, c’est de choisir la vie : choisir le mal, c’est choisir la mort.
Ainsi parle le livre sacré, ainsi parle la raison : la faculté de choisir est essentielle à la liberté, mais non pas la liberté de choisir le mal, et plus l’homme se sera mis dans l'impossibilité volontaire et bienheureuse de choisir le mal, plus il sera véritablement libre, plus sa liberté approchera de celle de Dieu même. |
Mais, mes frères, comment pourra naître et se développer dans l’homme cette impossibilité morale de choisir le mal? Par la victoire sur ses passions, par la fidélité constante et souvent douloureuse à la loi de Dieu. Ah! pour être vraiment libre, pour être entièrement affranchi des étremtes du mal, c'est-à-dire des baisers de la mort, ce n’est pas
(1) Deut., xxx, 15, 19.
assez de l'emploi de toutes nos facultés, de leffort de toutes nos puissances, il faut quelque chose de plus, 1l faut la grâce de Dieu, sollicitée par la prière ; il faut les mérites du sang divin répandu pour nous : « Quiconque fait le péché est esclave du péché; mais, dit Notre-Seigneur dans le saint Évangile, si le Fils de Dieu nous délivre, alors nous sommes vraiment libres (4). » Quel est donc ici-bas l’homme le plus libre? c’est le plus juste, c’est le plus saint, c’est le plus semblable au divin Maitre, à celui qui a vaincu le démon, la mort et l'enfer, et auquel, à cause de cela, toute puissance a été donnée au ciel et sur la terre, à Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Si tel est l'idéal de la liberté dans l’homme, vous avez dès maintenant une idée de ce qu'est l'idéal de liberté dans un peuple, c’est-à-dire dans une assemblée d'hommes réunis sous les mêmes lois, dans une patrie commune. Le peuple le plus vraiment libre est celui dans lequel toutes les aspirations pour le bien, toutes les victoires sur le mal, toutes les initiatives propres à accroître la
(4) Amen, amen dico vobis quia omnis qui facit peccatum, servus est peccati, si ergo vos Filius liberaverit, vere liberi eritis (Joan., vir, 34, 36).
ed
somme totale de vérité et de justice qui fait la civilisation, trouvent le moins d’entraves dans les mœurs publiques, appui le plus intelligent dans le pouvoir aussi bien que dans lopinion. Dans ce peuple, toutes les autorités établies par la nature aussi bien que par la loi de Dieu, celle de la religion, celle du père de famille, celle des magistrats, sont représentées, favorisées, protégées, encouragées. Mais comme il s'agit d'hommes réels, et non pas du citoyen idéal imaginé par J.-J. Rousseau, chez ce peuple, vu dans son ensemble aussi bien que dans chaque individu, il est clair que le bien trouve des résistances. Pas plus dans une nation que dans un simple particulier, la beauté de la vertu ne suffit à la faire régner sans obstacle. Dans ce peuple done, les passions mauvaises, elles aussi, cherchent à se satisfaire, à prévaloir, et par conséquent menacent la liberté, des honnètes gens. Dés lors cette liberté, pour vivre et se maintenir, appelle une juste répression, et ici revient le mot de saint Paul, à propos du pouvoir souverain : Non sine causa gladium porlat « Ce n’est point sans raison que le glaive de la Justice a été remis dans ses mains (1). » Assurer même par la force la (1) Rom., XI, 4.
prédominance du bien moral et matériel, c’est, dans tout pays et dans toute civilisation, la fonction du pouvoir public. L'idée de liberté dans une société n'exclut donc nullement celle d’une autorité répressive, et le peuple le plus libre ne sera pas celui où les desseins mauvais trouveront le moins d’entraves, mais bien celui où le plus libre essor sera assuré à toutes les choses dignes de respect.
Est-ce à dire qu’il soit de lPessence du pouvoir public de protéger toutes les bonnes initiatives, de frapper impitoyablement du glaive de la loi toutes les mauvaises? Mes frères, je vous ai parlé de lidéal de la liberté, et ce n’est pas sans raison que j'ai employé ce terme. Si, dans les choses humaines, il n’est permis ni aux pouvoirs publics ni aux individus de perdre de vue le type absolu de la justice et de la vérité, comme le navigateur a besoin, pour guider sa marche, de ne pas perdre de vue létoile polaire, 1l ne s'ensuit nullement que cet idéal doive être atteint 1ci-bas, et que les mêmes moyens doivent être partout et toujours employés pour y tendre. Le mot de liberté, pas plus que le mot d'autorité, lorsqu'il s’agit de leur application à la vie d’une nation, n’a un sens absolu. L'un et l’autre, au contraire, dans
la pratique, a un sens essentiellement relatif, variant avec le degré de civilisation, c’est-à-dire de valeur morale dans les sociétés humaines. La liberté qu’on donne à l’homme fait, on ne saurait sans folie la laisser à l'enfant. Ainsi tel peuple est capable d’une certaine somme de liberté, qui ne pourrait sans périr en supporter une plus étendue; d'autre part, tel désordre, en certaines circonstances, ne peut être réprimé sans donner lieu à de plus graves désordres, et c’est dans l’intérêt du bien qu’on le tolère. C’est cette vérité si capitale que Notre-Seigneur nous fait entendre par la parabole de livraie :
« Le royaume des cieux est semblable à un homme qui sema une bonne semence dans son champ. Et pendant que les hommes dormaient, son ennemi vint et sema l’ivraie par-dessus au milieu du froment. Quand les tiges eurent grandi, l’ivraie se montra. Alors les serviteurs du père de famille lui dirent : Seigneur, si vous voulez, nous allons cueillir cette 1vraie. Non, reprend le maitre, car vous pourriez, arrachant l’ivraie, déraciner en même temps le froment. Laissez tout croître Jusqu'à la moisson. Alors le partage se fera (1). »
(1) Matth., x.
Comprenons cette parabole. Les tiges du froment qui poussent, ce sont les fruits bénis de la liberté humaine, lorsque, fidèle à sa loi, elle choisit le bien et la justice; ce sont ceux que le maître du champ, qui est Dieu, a semés, et dont il protége la croissance dans l’âme humaine qui est le champ; l’ivraie, c’est le fruit mauvais de la liberté humaine lorsqu'elle cède aux attraits du tentateur et reçoit de lui la semence funeste. Le maitre en tolère la croissance pour un temps, c’est-à-dire en ce monde et pendant cette vie, non pas qu’il aime et respecte l’ivraie de son ennemi, mais c’est dans l'intérêt du froment lui-même qu’il laisse croître VPivraie.
Voilà, mes frères, l’idée vraie de la liberté dans les sociétés comme dans les individus ; c’est cette idée qui toujours enseignée par l'Église, toujours acceptée par la raison, a toujours fait la prospérité des peuples qui s’y sontattachés. Mais est-ce bien là le sens que l'esprit révolutionnaire donne au mot liberté? Vous allez voir le contraire et comprendre comment il se fait que, de notre temps, 1l arrive si souvent qu’en prononçant le même mot, on entend des choses toutes différentes,
TI
Pour trouver le-sens du mot liberté tel que la révolution l'entend, c’est encore à J.-J. Rousseau qu’il faut recourir.
Pour lui, l’idéal de la liberté ce n’est pas le choix du bien, choix souvent douloureux et qu’il faut acheter au prix du sacrifice. Non; c’est tout simplement l'indépendance de tout joug, quel qu'il soit. L’homme libre par excellence, c’est le sauvage, et le sauvage avant que l'inégalité ait paru sur la terre, avant qu’il ait construit une cabane, avant qu’il y vive avec sa femme et ses enfants, avant l'institution de la propriété, des lois, des magistrats et de tout ce qui constitue un. gouvernement (1).
(1) Ce passage vaut la peine d’être cité : « Si nous suivons le progrès de l’inégalité dans les différentes révolutions, nous trouverons que l'établissement de la loi et du droit de propriété fut son premier terme; l'institution de la magistrature, le second; le troisième et dernier fut le changement du pouvoir légitime en
arbitraire ; en sorte que l’état de riche et de pauvre fut autorisé par la première époque, celui de puissant et de faible par la se-
ET. LA LANGUE FRANÇAISE. art
Par conséquent, l'idéal de la liberté consiste à se rapprocher le plus possible d’un état dans lequel chaque particulier puisse satisfaire sans contrainte toutes ses inclinations naturelles, quelles qu’elles soient. Mais comme, toujours dans l’hy-
pothèse du Contrat social, les premiers instincts de la nature sont toujours bons, il s'ensuit que toute autorité destinée à contenir, à régler ou à réprimer l’expansion de ces instincts doit être ellemême amoindrie, ou entravée, ou supprimée. La religion, c’est un frein, et le plus puissant de tous : donc surveillons la religion; ôtons à l’Église son indépendance; expulsons ou même frappons de mort tout ministre d’une religion qui déclare que hors de l'Église point de salut : ainsi le veut la liberté, ainsi le veut en toutes lettres le Contrat social, aussi le veulent nos radicaux d'aujourd'hui.
L'autorité paternelle est un frein, elle est un
conde, et par la troisième celui de maître et d’esclave, qui est un dernier degré de l'inégalité et le terme où aboutissent enfin toutes les autres jusqu’à ce que de nouvelles révolutions dissolvent out à fait le gouvernement ow le rapprochent de l'institution légitime. » (J.-J. Rousseau, Disc. sur l'inégalité.) I est donc bien clair que l’institution légitime des sociétés est celle où il n’y à ni loi, ni propriété, ni magistrature, ni riche, ni pauvre, et voilà Pidéal de la liberté révolutionnaire.
obstacle permanent au libre essor de cette jeunesse en qui repose toujours l'espérance de Pavenir et la promesse du progrès : amoindrissons donc l'autorité paternelle, dût la constitution antique de la famille chrétienne en être ébranlée et avec elle toute la société jusque dans ses bases. L’indissolubilité du mariage, introduite par l'Évangile, est un frein redoutable à l’indépendance des sens et du cœur de l’homme : établissons donc la liberté du divorce. Ainsi ont fait les premiers révolutionnaires, ainsi se vantent de le faire ceux d'aujourd'hui dès la première heure du triomphe qu'ils attendent et que notre inertie leur prépare. !
© La magistrature et les lois qu’elle applique sont le dernier rempart d’une société où la religion est diminuée, où l’autorité paternelle est amoindrie, où le mariage est menacé. Eh bien, ce frein luimême paraît encore trop dur, et si l’on en croit les programmes publics de ceux qui, en 71 comme en 93, assassinaient, avec les prêtres, les magistrats et les gendarmes, la liberté révolutionnaire exige une magistrature qui ne soit plus inamovible, comme elle veut des lois toujours révocables à la volonté du peuple souverain : voilà la
liberté telle que la révolution l'entend et telle qu’elle la pratique.
Faut-il vous montrer à quel despotisme ruineux et inepte cette conception de la liberté aboutit?
Comment, en effet, une pareille théorie passerat-elle de l’état de simple conception de l’esprit dans le domaine des réalités? Comment parviendra-t-elle à s'implanter dans la société vingt fois séculaire qui a précédé sa naissance? Comment se maintiendra-t-elle? Elle se heurtera de toutes parts à des résistances formidables : je ne parle pas seulement de l'esprit et de la raison, mais des lois, des mœurs, des coutumes, des traditions, des intérêts les plus respectables, des autorités les plus légitimes. Aussi elle réclamera, pour la souveraineté populaire qui est son organe et pour l’État qui en est l'expression, cette même indépendance qui est son idéal et qui est son point de départ pour l'individu. L'homme sauvage de Rousseau, type absolu de la liberté de l’homme, deviendra, en quelque sorte, le type idéal de la souveraineté populaire appelée à faire régner cette liberté. L'homme indépendant est celui qui ne reconnaît aucun frein; l’État libre n’admettra de même aucune résistance à ses volontés, et ainsi,
partis de l'indépendance de l'individu portée jusqu’à l'absurde, nous arrivons au despotisme. de l'État poussé jusqu’à la plus sotte férocité. Voyez en eflet les œuvres de la révolution : l’autorité **oyale lui fait obstacle; elle la brise par le crime du #L janvier. L'Église lui résiste; elle veut la museler et la mutiler par la Constitution civile du clergé, et comme elle ne peut y parvenir par là, elle la supprime en égorgeant ses ministres. La famille lui est contraire; elle brise, d’un trait de plume, l'autorité du père de famille, dans le but avoué de faire des partisans à la révolution (1). L'ancienne université, aussi bien que toutes les. associations quelconques, seraient un foyer de résistance; elle les supprime. Elle supprime égale- ment les provinces, et si vous voulez en connaître la raison et savoir quel esprit a présidé à cette centralisation excessive dont nous serions dans. le monde les uniques représentants, si la Chine n'existait pas, écoutez Mirabeau lui-même disant à l’Assemblée constituante :
« Le principal objet de la division du royaume:
(1) On sait que la liberté de tester fut abolie par la Convention (séance du 7 novembre 1793), pour rendre impossible « lestestaments faits en haine de la révolution. ».
par départements, est de détruire lesprit des provinces comme on a cherché à détruire l’esprit de tout le corps (1). » Écoutez aussi le rapporteur du comité de constitution dans la même Assemblée : « La nouvelle division territoriale a pour but de régénérer la France en la fondant dans le grand tout national, et de faciliter le jeu du mécanisme représentatif de manière que d’un ressort commun partent tous les mouvements du corps politique (2). »
Voilà donc à quoi aboutit la liberté révolutionnaire : 1l n'y aura plus dans tout le pays qu’une seule initiative, qu'une seule autorité; et, en fin de compte, qu’une seule liberté, toutes les autres sont brisées. [1 n’y a plus qu'un ressort unique dans ce grand peuple; ce ressort est à Paris, dans la main de l’État, et c’est de ce ressort unique que part tout le mouvement : religion, éducation, famille, coutumes, lois, tout «cela viendra de Paris avec une force irrésistible qui brisera, qui réduira en poussière toute autorité capable de résistance; et voilà la liberté telle que la révolution l’a conçue,
(1) 10 novembre 1789.
(2) 29 septembre 1789, réponse du comité de constitution par Thouard.
telle qu’elle la toujours pratiquée dans tous les temps et telle qu’elle nous la promet aujourd’hui.
Voilà la force de la liberté révolutionnaire; vous allez voir maintenant sa faiblesse.
Cette autorité écrasante substituée à toutes les autorités naturelles ne suffira pas même à faire régner d’une manière durable l’ordre matériel. Pourquoi? Parce qu’elle est condamnée par son principe à tolérer, que dis-je? à favoriser le désordre moral. Je vous l'ai dit : le maître du champ de l'Évangile laisse croître l'ivraie avec le bon grain; mais est-ce par amour pour la liberté de l'ivraie, ou par respect du droit prétendu du semeur d'ivraiè? Point du tout!:c’est dans l’intérêt du bon grain. Et il est trop clair que toutes les fois qu'il verra le moyen d’extirper prudemment l'ivraie sans nuire au bon grain, il le saisira avec . promptitude ; c’est son devoir dès qu’il le peut, et c’est son droit toujours, quoiqu'il ne soit pas toujours sage d’en user. Ainsi ne peut pas faire l’État révolutionnaire : 1l voit la fausse liberté, celle qui s'emploie au mal, semer livraie dans la société, mais de quel droit l’arracherait-1l? Est-ce que les instincts qui produisent l’erreur ne sont pas dans la nature de l’homme? Est-ce que par conséquent
l’homme n’a pas le droit de les manifester au dehors ? Mais, lui crieront les sages, ne voyez-vous pas que cette ivraie peut être arrachée ? qu’elle doit l'être même, sinon avant peu le bon grain sera étouffé, et dans votre pays, sous prétexte de liberté de la presse, de liberté de conscience, de liberté de pensée ou autres, il ne restera debout bientôt ni une idée saine, ni une croyance, ni un respect quelconque de tout ce qui est sacré! Tout ne sera que gangrène et corruption ! |
N'importe! périsse le bon grain, périsse la vérité, périssent toutes choses plutôt que le principe absolu de la liberté de l'ivraie!
Tel est, dans le langage de la révolution, le sens du mot liberté. Il signifie l'indépendance, aboutissant d’une part au plus sauvage despotisme, de l’autre à l’impuissance radicale de protéger et de sauver l’ordre moral dans un peuple. Mais comme c'est l’ordre moral qui porte tout; comme, suivant la parole du saint livre, la liberté qui choisit le mal choisit nécessairement la mort, il s'ensuit que la liberté révolutionnaire a pour fin nécessaire et fatale la décadence et la ruine des nations qui lui ont confié leurs destinées.
Vous voyez comment dans la langue chrétienne
et dans la langue de la révolution, ce grand mot unique, liberté, signifie deux choses diamétralement opposées.
Pour un chrétien, liberté, cela veut dire liberté de la religion, liberté de la famille, liberté de la cité, liberté des associations formées pour le bien public.
Pour un révolutionnaire, liberté, cela veut dire
oppression de l’Église, suppression de la liberté du père de famille, centralisation sous toutes les formes, aucune autre association que celles que l'État veut bien souffrir; mais en même temps laisser passer absolu à toute doctrine hostile à Dieu, à la famille, à la raison.
Voilà, mes frères, les deux sens du mot liberté. Voyons maintenant si l'Évangile et la révolution s’entendent mieux sur d’autres mots sonores dont on se fait des armes contre l'Église. |
Le vocabulaire de la révolution serait long à examiner; mais l'étude que nous venons de faire
sur son mot principal nous dispensera de nous appesantir sur le sens abusif qu’elle donne à d’autres mots comme ceux d'égalité, de progrès, de science et de civilisation moderne.
L'égalité d’abord. À un chrétien, à un homme raisonnable, il n’est pas difficile de se faire sur la chose que ce mot signifie une idée juste et nullement compromettante pour la paix publique. Cette égalité est-elle dans les intelligences, dans les aptitudes de tous les hommes”? Non, assurément, et s’il y a une volonté de Dieu, une loi de la nature bien caractérisée, c’est l'inégalité prodigieuse qui se rencontre entre les esprits des hommes, comme entre les feuilles d’un même arbre, comme entre les étoiles du ciel.
Cette égalité se trouve-t-elle dans la jouissance des biens de ce monde? Poser cette question est presque une folie, et s’il faut juger de la volonté divine sur les sociétés humaines par le fait universel, il faut dire avec le saint livre : Dives el pauper obuaverunt sibi : utriusque operator est Dominus « Le riche et le pauvre en ce monde se rencontrent sans cesse ; c’est le Seigneur qui a fait l’un et l’autre (1). » Oui, dit la loi chrétienne,
(2) Prov., XXII, 2.
c’est Dieu qui veut des riches et des pauvres : des riches, en petit nombre, pour être les protecteurs et les amis, les guides et les modéles des pauvres ; il veut des pauvres aussi, et c’est la grande majorité, pour que le travail se maintienne bon gré mal gré sur la terre, et que, par le travail, la vertu et le progrès soient toujours possibles.
Cette égalité enfin se trouve-t-elle dans linfluence sociale, politique ou autre? Pas davantage, et le contraire serait une iniquité et un non-sens. Comment fairé peser d’un même poids dans les conseils d’un peuple, dans ceux de la cité, au foyer de famille, l'opinion de l’homme de bien et celle de l’homme vicieux; l’opinion de l’homme instruit et celle de l’homme qui ne sait rien? et, dans le sein du foyer domestique, qui mettra sur le même pied la volonté du père et de l’enfant, du maitre et du serviteur? |
N’y a-t-il donc aucune égalité désirable et respectable parmi les hommes? Bien au contraire, l'égalité est désirable, et, grâce à Dieu, elle subsiste de plusen plus dans tout ce qui est essentiel : tous les hommes sont égaux devant leur conscience et devant Dieu; tous sont également responsables devant Dieu : Non est personarum
acceptor Deus, omnes enim stabimus ante tribunal Christi : reddet unicuique secundum opera ejus « Dieu ne fait point acception de personnes. Tous également nous aurons à comparaître devant le tribunal du Christ, et il rendra à chacun selon ses œuvres (1). » Et cette égalité devant Dieu, nous savons par les saints livres comme par la raison qu'elle n’est point une égalité purement matérielle et brutale comme la peut faire le niveau révolutionnaire. Non! les plus riches, les plus influents, les plus puissants seront jugés sur l’emploi de leur richesse, de leur influence, de leur puissance, et ceux qui ont reçu un grand pouvoir pour le bien, s'ils en ont fait mauvais usage, seront plus rigoureusement punis. Aucune tyrannie d'aucune sorte ne trouvera grâce devant le souverain juge : Potentes potenter tormenta pulientur (2). |
Égalité devant Dieu : pour y croire, nous avons, avec le cri de notre conscience, la parole de Dieu même. Mais dès ici-bas le même principe d’équité qui appelle l'égalité devant Dieu appelle
(1) Act, x, 34; Rom. x1v, 10; Math., xvi, 27. (2) Sap., vi, 7.
aussi l'égalité devant la justice. Oui, que la justice humaine se modèle de plus en plus sur la justice divine, c’est un progrès désirable, légitime.
Ce n’est pas tout encore ; comme enfants d’une même patrie terrestre et tous intéressés à la défendre, que chacun contribue, en proportion de ses moyens, au service public, non pas en ce sens que tous soient obligés de fournir une même nature de service : le dévouement du prêtre a sa place à côté de celui du soldat; mais que chacun soit tenu à servir suivant sa vocation, et dans la mesure de sa fortune, voilà la troisième égalité que la raison et la conscience avouent : c’est l’égahité devant l’impôt. Mais hors de ces trois égalités, devant Dieu, devant la justice et devant l'impôt, je n’en vois point que puisse accepter ni la conscience ni la raison. Je ne vois partout, pour le bien commun de la société, qu'inégalité, subordination, hiérarchie nécessaire à l’harmonie, à la beauté de l’ensemble, au bien-être de chacun et à la prospérité de tous.
Est-ce bien là le sens du mot égalité dans une bouche révolutionnaire? Non, mes frères, pour elle le mot égalité veut dire égalité d'influence, égalité dans la richesse, égalité dans la jouissance ;
suppression de toute hiérarchie fondée sur la nature, la raison, la coutume; c’est-à-dire, en définitive, suppression de l’œuvre de Dieu et de l'œuvre des siècles. Au fond, que veulent-ils ? Est-ce bien l'égalité? gardez-vous de le croire! C’est parmi les chrétiens seuls qu’on voit des hommes étranges qui, par amour pour Dieu et pour les hommes, se font volontairement les égaux des plus pauvres et qui, comme ce saint mendiant qu’on vient d'élever sur les autels, marchent sur les traces de Notre-Seigneur, aspirant à s’anéantir au regard des hommes, abdiquant la richesse, le bien-être, les joies de la famille, afin de se mettre tout entiers au service des déshérités de ce monde. Mais ceux-là, les hommes dé la révolution sont habitués à les mépriser quand ils ne les tuent pas; pour eux, légalité qu'ils veulent, celle dont ils soufflent le furieux désir au cœur du pauvre, c’est l'égalité avec les plus riches, les plus influents et les plus heureux. Allez au fond; pour eux, l'amour de légalité, c’est la révolte contre toute supériorité, toute autorité; c’est l’amour de la domination; c’est le désir de faire arriver à l'influence et à la richesse une « nouvelle couche sociale », comme ils le disent; et ainsi pour eux l'égalité est sim-
plement le prétexte d’aspirations ambitieuses et le masque hypocrite de l'envie (1).
Vous le voyez bien, entre l'égalité chrétienne et l'égalité révolutionnaire, il n’y a de commun que le nom : l’une est le fondement de la paix sociale et l’autre en est le renversement, l’une produit la paix et l’autre l’anarchie et la guerre.
Mais que dirons-nous du mot progrès, du mot science moderne, civilisation moderne, dont le langage révolutionnaire veut se faire une arme de guerre contre la civilisation chrétienne ?
Mes frères, rien n’est plus légitime que le progrès; après la religion et la foi, rien n’est plus grand que la raison et la science; enfin rien n’est plus désirable que le développement parmi nous et la propagation dans le monde entier de la vraie civilisation. |
Rien donc d’important comme de bien savoir ce que ces mots veulent dire.
(1) Donoso Cortès, Œuvres, II, 520.
Écartons d'abord une équivoque dont on se sert tous les jours pour tromper les simples.
Le progrès des sciences physiques, les découvertes nouvelles de la chimie ou de l'astronomie, la facilité prodigieuse qu'ont donnée de nos jours aux relations des hommes entre eux la vapeur et l'électricité, voilà ce que l’on propose souvent au regard de nos contemporains, comme une preuve manifeste de la supériorité des âges révolutionnaires. Est-il besoin de dire que ces forces nouvelles mises au service de l’homme ne sont un progrès moral, c’est-à-dire un progrès réel pour l’homme, qu'autant que sa liberté saura les mettre au service de la vérité et de la justice? Est-il difficile de comprendre que Caligula et Néron, ayant à leur service l'imprimerie, la poudre à canon, le télégraphe et la vapeur, n’en auraient pas fait d'autre usage que de doubler leur crime et leur folie, et de hâter la décadence de Rome?
Laissons donc de côté les progrès des sciences matérielles, qu'il ne faut pas plus contester ni déplorer qu'il ne faut les présenter comme un argument en faveur des temps nouveaux.
Ne parlons que du progrès réel des sociétés, du progrès moral, que tant d'hommes aujourd’hui
veulent identifier avec le progrès des idées révolutionnaires. :
À les entendre, le progrès n’est pas essentiellement un fruit de la liberté humaine, une conquête de la vertu; non, c’est un apanage nécessaire de l'humanité, mais surtout de l'humanité affranchie par la révolution du joug de l'antique Évangile et dégagé de tout respect envers les idées religieuses.
Le progrès, c’est « une force occulte, un aveugle destin qui grandit les nations comme la circulation du sang anime le corps humain. L'amélioration se produit sans relâche en vertu de cette force, et les peuples, surtout les peuples révolutionnaires, en tirent profit sans être tenus de s'imposer les durs sacrifices qu’exige la pratique du travail et de la vertu » (1). Ainsi le fatalisme du bien social, voilà l'illusion qu’on présente aux générations contemporaines sous le nom de progrès.
Il y en a une autre : c’est celle qui consiste à croire, sur la foi de Rousseau et de nos savants modernes, qui font du singe l’ancêtre de l’homme,
(1) Le Play, Organis. du trav., p. 349.
que le progrès peut porter sur les conditions essentielles de la société humaine. De même que l’on a prétendu que l’homme, d’abord sauvage et errant seul dans les forêts, a commencé à inventer le langage, puis le mariage, la famille, la religion, de même on prétend faire entrer dans le cercle des progrès enviables et possibles la découverte de relations nouvelles et jusque-là inconnues parmi les hommes. Ce ne sont plus les principes éternels, nécessaires à la vie des peuples, qu'on s’efforcera d'appliquer de plus en plus et de mieux en mieux (ce qui est la vraie forme du progrès moral); non, ce sont de nouveaux principes qu’on ne eraindra point de chercher pour les substituer aux anciens : c’est ainsi que tel voudra supprimer la famille, tel autre la propriété, un troisiéme le mariage, et c’est ainsi que, sous le nom de progrès, les plus criminelles utopies feront leur entrée dans le monde.
Est-il besoin de vous faire voir, mes frères, que ce mot progrès dans notre bouche ne saurait avoir un sens pareil? Non, ni le progrès ne consistera jamais à changer les bases éternelles sur lesquelles toute société repose, ni nous ne croirons jamais que Dieu, qui a fait les nations guérissables
quand elles sont tombées et qui vingt fois dans l’histoire nous a montré des peuples qui se relévent, nous ne croirons jamais que Dieu, qui a fait de la liberté l'essence de la nature humaine, ait mis cependant l’homme au niveau de la plante ou de l'animal : le développement fatal de la vie est la loi pour le zoophyte comme pour le cèdre du Liban, et cette obéissance inconsciente à la volonté du Créateur est encore un honneur pour ces êtres sans liberté; mais pour l’homme, un progrès soumis à une évolution nécessaire, savez-vous ce que c’est? C’est une honte infligée à l’image de Dieu; c’est le démenti donné à la conscience, c’est l’encouragement assuré à la passion et au vice; et s’il fallait faire un choix, j'oserais dire qu'il serait plus glorieux pour l’homme de périr, comme Lucifer, par le choix libre et inflexible du mal éternel, que de vivre et de grandir par un instinct inconscient, par une force occulte, comme le lion du désert ou comme le chêne de nos forêts!
C’est pourtant à des systèmes pareils qu’aboutissent, pour la plupart, ces conceptions nouvelles issues de l’esprit révolutionnaire, et qui se donnent avec emphase pour la pensée moderne, la civilisation moderne, pour la science, par opposition aux
LA
traditions séculaires que nous étions habitués à considérer comme le fond et l'essence de la raison et la base des sociétés humaines. Or voulez-vous voir comment des aphorismes soi-disant scientifiques et constituant essentiellement ce qui s’intitule la science moderne, deviennent rapidement aujourd’hui des prétextes aux entreprises les plus criminelles et les plus hardies de l'esprit révolutionnaire? Il y a quelques années, un critique, se vantant hautement de ne faire que de la science pure et de la critique désintéressée, posa comme base de toutes ses théories cet axiome fondamental : « L’essence de la critique ou de la science, c’est la négation du surnaturel »; et pour que l’on comprenne bien que c’est l’athéisme qui est renfermé dans cette phrase solennelle, l’auteur nous dit en propres termes, souvent répétés : « Les sciences (il s’agit ici des sciences modernes) supposent qu'il n’y a pas d’être libre supérieur à l’homme auquel on puisse attribuer une part appréciable dans la conduite morale, pas plus qûe dans la conduite matérielle de l’univers (1). »
(1) M. Renan, cité par le P. Gratry, les Soph. et la Critique, p- 80. Le même auteur dit dans un autre ouvrage, l’Origine du langage, p. 240 : « L’expérience a banni définitivement des faits
Voilà donc l’athéisme dans l’histoire et dans la conscience devenu, sous le nom usurpé « la science », un des principes de la civilisation moderne. Laissez passer quelques années, et vous allez voir le parti que l’esprit révolutionnaire va tirer de ce sacrilége abus du mot le plus auguste qui soit sur la terre, après celui de religion. Dans une réunion célèbre, voici en quels termes on nous annonce l’avénement désiré de l’éducation
les agents intentionnels et les volontés libres autres que celles de l’homme. » Sur la vraie dissolution intellectuelle où nous mène l'abus des mots fait par la sophistique contemporaine, il faut lire tout le premier livre de l'ouvrage cité du P. Gratry. On y verra les procédés inouïs de langage et de raisonnement à l’aide desquels des écrivains en renom arrivent aujourd’hui, en niant Dieu catégoriquement, à s’indigner du reproche d’athéisme. Comment cette dissolution intellectuelle amène la dissolution morale et la dissolution sociale, c’est ce que les faits qui sont sous nos yeux se chargent de démontrer tous les jours. Mais avant la suprême lecon des faits, est-ce que cette dissolution universelle ‘de la société moderne ne pouvait pas être prophétisée à coup sûr par tout homme de bon sens qui avait pu lire, il y a plus de dix ans, dans la Revue des Deux-Mondes, les paroles suivantes à l'éloge de la civilisation moderne : « La découverte du caractère relatif des vérités #%t le fait capital de l’histoire de la pensée contemporaine. Les jugements absolus sont faux. RIEN N’EST PLUS POUR NOUS VÉRITÉ OU ERREUR... Un principe qui s’est emparé avec force de l'esprit moderne, et qui peut être ramené à Hégel, est celui-ci, C’EST LE PRINCIPE EN VERTU DUQUEL UNE ASSERTION N’EST PAS PLUS VRAIE QUE L’ASSERTION OPPOSÉE. » Schérer, Rev. des Deux-Mondes, 15 fév. 1861.
laïque, cette éducation qui doit exclure, dit-on, tout ce qui n’est pas la réalité des choses, c'est-àdire la vie sociale. « C’est l’homme, osera-t-on dire, c’est l'homme qui fait le droit de l’homme; c’est l’homme qui doit l’enseigner, parce que c’est l’homme qui doit l'appliquer. Cette éducation, il sera nécessaire de la modifier, de l’organiser, non pas seulement au premier, mais au second et au troisième degré; il faudra comprendre qu’il n’y a qu'une maitresse dans le monde, qu’une reine, qu'une souveraine digne véritablement de nos soumissions, de nos zèles, de nos recherches, c’est la science (1). »
Mes frères, le vœu de Grégoire est rempli : vous le voyez, l'esprit révolutionnaire a atteint jusqu’au langage, et c’est la confusion des langues qui est devenue aujourd'hui une des grandes forces des ennemis de la société. Ils parlent de liberté, mais ce qu'ils laissent ignorer à leurs aveugles disciples, c’est que, dans leur bouche, liberté veut dire despotisme et licence; ils parlent d'égalité, et les chimères qu’ils poursuivent sous ce nom, et
(1) M. Gambetta. Discours prononcé au banquet de la AE
Jouarre, cité par M. de Germiny, p. 75, Des progrès de l'esprit antireligieux. |
les passions qu’ils soulèvent par ce mot veulent dire anarchie; ils parlent de progrès, et le progrès pour eux, ce n’est pas la légitime et noble conquête du travail et de la vertu, c’est le développement fatal du gland dans le sillon ; ils parlent de progrès, et ce mot n’est que le passe-port des utopies les plus insensées, en attendant qu’elles deviennent sanglantes ; ils nomment la science, et la science est la suppression même de la base de toute science, puisque c’est l’athéisme; ils parlent de civilisation moderne, et par ce mot ils entendent les plus vieilles, les plus ignominieuses erreurs. Que dis-je? ils parlent de fraternité en maudissant . l'Évangile qui l’a appelée sur la terre, et l’Église qui la fait régner, et ce sont les égorgeurs de 93 et de 71 qui écrivent ce mol sacré sur les murs des prisons remplies par eux d’innocents voués à la mort! Ils appellent enfin la démocratie le gouvernement de tous, et le peuple qu'ils prétendent le maître souverain, c’est en réalité quelques fanatiques prêts à fouler aux pieds tout une nation que la terreur aura rendue muette.
Mes frères, n'est-il pas temps de restituer leur vrai sens aux mots ? d’arracher son masque à une langue trompeuse? Oui, il en est temps. Dieu sait
si ce n’est pas trop tard. Du moins sachons protester, et aux aveugles dupes de ces charlatans de liberté, de progrès et de science, apprenons enfin que le moyen infaillible de bien juger l'esprit révolutionnaire, c’est de lui appliquer la règle par laquelle l’Esprit-Saint confond les faux prophêtes en Israël : Mendacium tu loqueris, non misit te Dominus « Tu profères un langage de mensonge, c’est la preuve que le Seigneur ne t'a point envoyé (1). »
(D) Jér., XLIIE, 2,
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HUITIÈME CONFÉRENCE
AYEC L'ESPRIT RÉVOLUTIONNAIRE
HUITIÈME CONFÉRENCE
Nous sommes arrivés au terme de ces conférences. Nous avons étudié, non pas sous toutes ses faces, le sujet est inépuisable, mais sous ses points de vue principaux, l'esprit révolutionnaire, et nous avons pu constater, par des conclusions certaines et des faits irrécusables, que là est le grand mal du temps présent, puisque l'application, dans l’ordre social, des théories de la révolution aboutit nécessairement à la diminution progressive de toutes les forces vives de la société : diminution de
la religion, amoindrissement de l'autorité paternelle et du foyer de la famille, ruine de l’éducation véritable, démoralisation, stérilisation du travail et par suite antagonisme des classes, anéantissement au profit prétendu de l’État, et en réarilité à son lamentable détriment, de toute liberté des associations, eussent-elles pour but les œuvres les plus utiles, les plus publiques et les moins susceptibles d’être laissées à l'initiative de l’État, comme la religion, l’enseignement, la science, la charité; enfin sous les noms menteurs de liberté, d'égalité, de progrès, de science moderne, atteinte aux libertés les plus essentielles, au profit de la licence, de l’envie et des erreurs les moins justifiables, les moins nouvelles, ajoutons les plus clairement condamnées par le bon sens universel et l’expérience de tous les peuples.
Toutes ces tristes conséquences de l'esprit révolutionnaire, permettez-moi de vous le faire remarquer encore, elles ne se sont produites jusqu'ici que parmi nous; elles sont spéciales à la France, ou, si elles se montrent quelque part, l’Europe sait et ne se fait pas faute de dire que c’est de France qu’elles viennent, et que si la France en subit le châtiment, c’est justice.
Je né pensais pas, en commençant ces entretiens, qu'avant de descendre de cette chaire je poutrais vous apporter la preuve la plus saisissante, la plus douloureuse, la plus décisive de la décadence appelée sur notre pays, le seul jusqu'ici dans le monde civilisé, par les mœurs et les habitudes nées de l'esprit et des institutions révolutionnaires, ou, ce qui est la même chose, par laffaiblissement des mœurs, des habitudes et des institutions chrétiennes. Cette preuve, elle nous est apportée par le dernier recensement dont les résultats sont connus depuis peu de jours. Ce résultat le voici : tenant compte, comme on le doit, de la perte inévitable et prévue qui résulte pour nous de l’enlèvement de nos provinces, des désastres de la guerre et des épidémies, nous arrivons à cette conclusion : dans une période de cinq ans, par le seul mouvement normal des mariages, des décès et des naissances, la population de la France a diminué de près de quatre cent mille âmes (1)!
Elle a diminué en même temps que nos riches:
(1) Le chiffre officiel est de 366,935 âmes. Voir un article de M. Claudio Jannet sur ce sujet dans la Revue catholique des institutions et du droit (mars 1873, Paris et Grenoble), p. 167.
ses augmentaient, que notre luxe augmentait; en même temps, cela était vrai encore il y a trois ans, que notre orgueil augmentait et que les hommes de la révolution nous proclamaient avec plus de fierté que jamais la première nation du monde! Oui, comme dans la Rome antique au temps d’Auguste, au moment le plus opulent de la civilisation et à la veille de Varus et des barbares, notre population diminue, et ce signe irrécusable de décadence, seuls dans l’Europe civilisée nous le donnons au monde! Il faut le dire, pour quiconque regardait et étudiait la réalité des choses, sans vouloir se payer de mots, ce fait était depuis longtemps prévu, comme on prévoit leS conséquences d’un principe : il y a longtemps que des économistes peu soucieux de la morale chrétienne avaient publiquement constaté, sans s’en plaindre, et tout au contraire, qu'en France le nombre des naissances descendait et qu'une « diminution aussi caractérisée ne se retrouve dans aucun autre pays. Ce n’est qu’en France, ajoutait-on, que la diminution des naissances coïncide réellement avec l'accroissement des mariages (1). »
(1) Dict. d'économie politique, au mot Population, p. 411 et 412. L'auteur de l’article, M. Legoyt, ajoute: « Cette coïncidence prouve
Mais c’est tout autre chose de prévoir les conséquences d’un principe et de voir cette conséquence éclater. Les hommes d’État qui, avant la dernière guerre, voyaient nos désastres en germe dans nos fautes, n’en ont pas moins été conster-
nés à la nouvelle de Reiïschoffen et de Sedan: ainsi
ne pouvons-nous aujourd’hui constater par nos yeux et toucher de nos mains la preuve sans réplique de notre déchéance physique et morale, sans ressentir comme la secousse d’une terrible angoisse; il y a là pour nous, sur le terrain de la civilisation, une défaite autrement formidable que celles de Reischofïen et de Sedan ! La décadence commencée s’arrêtera-t-elle? Saurons-nous la conjurer? Mes frères, Dieu a fait les nations de la terre guérissables, et il a mis dans nos mains le remède. Ce remède, c’est l'Évangile. Toute chute d’une nation, mais surtout d’une nation chrétienne, est un suicide. L’Écriture l’a dit il y a longtemps : /nfiræ sunt gentes in interitu quem fecerunt « Les nations s’enfoncent dans l’abîme de mort qu’elles-mêmes
suffisamment qu'avec la diffusion du bien-être, l'esprit de pré- :
voyance fait chez nous des progrès plus sensibles que dans le reste
de l’Europe. » Ces paroles trop significatives reçoivent des faits le commentaire qu’elles méritent: la France est en décadence !
ont creusé (1). » Toute renaissance aussi est un : acte libre; mais voudrons-nous ne pas mourir tout à fait? voudrons-nous revivre? Je l'espère, mais je crois à la liberté, et Dieu ne nous doit point de miracles; et puisque c’est l'esprit révolutionnaire qui nous tue, c’est à nous, Si nous voulons revivre, d’expulser une bonne fois l'esprit révolutionnaire. Comment done en finir avec cet esprit? Telle est l’unique question que je me propose de traiter dans ce dernier entretien. Vous comprenez d'avance que je ne puis pas tout dire, mais seulement présenter quelques vues rapides que Je laisse à la grâce de Dieu de féconder dans vos àmes.
Avant tout, mes frères, il convient de rappeler que c’est une maladie intellectuelle qu’il s’agit pour nous de guérir. Or les maladies intellectuelles n’ont de remède que la vérité. Et de là tout de suite la nécessité d’écarter, une fois pour toutes, les pré-