AVANT-PROPOS. VII
les seules dont nous ayons entendu nous occuper et que nous présentons avec confiance à la méditation des hommes de tous les partis, car elles les dominent tous également : elles sont nécessaires à tout, et elles doivent survivre à tout, parce qu'elles sont éternelles.
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PREMIÈRE CONFÉRENCE
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PREMIÈRE CONFÉRENCE
Mes frères, ceux d’entre vous qui ont suivi l’année dernière nos modestes conférences se rappellent le sujet qui nous a réunis : ému des périls que venait de faire courir à la société l’explosion formidable et sanglante de l’athéisme matérialiste, Je m'étais ‘attaché à vous entretenir de l'âme et de la vie future. J'avais essayé de mettre en regard, dans un exposé clair et précis, d’un côté les négations audacieuses de la libre pensée, et de l’autre la vérité chrétienne sur ces
points fondamentaux, et, comme conclusion de nos discours, où Je faisais un appel non-seulement à votre foi, mais encore à votre raison et à votre patriotisme, je conjurais tous les fidèles, el en particulier la Jeunesse chrétienne, en qui seule repose l'espérance d’un meilleur avenir, de former ce que J'ai appelé une ligue en faveur des droits menacés de l’âme immortelle (1).
Je voudrais cette année tenter quelque chose d’analogue et tendre au même but.
Certes il n’y en a point parmi nous, à quelque classe de la société qu’il appartienne, quelle que soit son éducation première, quelles que soient même ses préférences politiques, qui ne sente jusqu’à quel point le sol est ébranlé sous nos pas; et il yen a peu qui ne comprennent que notre mal est moins dans les institutions, dans les hommes et dans les choses, que dans les esprits mêmes, dans les idées : la maladie dont nous souffrons, et qui tantôt se manifeste par des secousses terribles et tantôt se borne à ñous miner sourdement, mais qui ne cesse jamais ses ravages, est avant tout intellectuelle : la grande masse de nos
(4) Ces conférences sur la vie fulure ont étéréunies et publiées en un volume in-12. Paris, Albanel.
contemporains, malgré les leçons cruelles que nous donnent les événements, n’a pu secoucr cencore une multitude de préjugés reçus au berceau, préjugés qui remplissent les livres, les journaux, qui circulent dans l'air, et qui, jusque dans les âmes croyantes, trop souvent réussissent à voiler, sinon à éteindre, la lumière des principes éternels, c’est-à-dire, ce qui est la même chose, des principes catholiques sur lesquels toute société repose. Quelle est cette maladie intellectuelle, reconnaissable par tant de symptômes et dont il faut à tout prix triompher, si nous ne voulons périr ? Je la nommerai en un seul mot, que J'aurai à expliquer longuement, cest L'ESPRIT RÉVOLU- TIONNAIRE.
C'est contre cet esprit que je voudrais faire un appel, je ne dis pas seulement à toutes les âmes, je dis à toutes les intelligences chrétiennes ou seulement raisonnables ; car, comme 1l s’agit ici avant tout d’une maladie de lesprit à vaincre, d’une “source d'erreurs mortelles à tarir, c’est premièrement à un devoir intellectuel que je vous convie : devoir essentiel au temps présent et sans laccomplissement duquel les âmes les meilleures, les plus droites iront fatalement au-devant de catas-
rem
trophes qu’elles n'auront pas su conjurer, faute de les avoir étudiées dans leur . et écrasées dans leur germe.
Croyez-le bien, quelle que soït la triste actualité du sujet que J’étudie, ma parole restera ce qu’elle doit être : éminemment, exclusivement chrétienne. Nous ne nous occupons ici que de religion et de morale, et nullement de politique. Aussi bien, Pesprit révolutionnaire que j’examine n’est pas l'esprit exclusif de telle ou telle forme de gouvernement ; il est malheureusement compatible avec toutes, et l’esprit contraire peut, hetreusement aussi, se rencontrer avec toutes. Nous aurons occasion de le montrer. Qu'il me suffise de dire que si nous sommes aujourd'hui forcés de le nommer dans les chaires chrétiennes, c’est parce qu’au fond, dans le monde des idées, il n’a d’antagoniste sérieux que l'esprit religieux, chrétien, catholique. Lui-même le sait, il le manifeste par mille signes, dont le plus récent et le plus authentique est le sang des martyrs qu’il a faits. Un seul livre le oène, c’est l'Évangile; une seule institution lui déplaîit et lui paraît essentielle à renverser, c’est VÉelise ; et dans l’Église la colonne fondamentale, la papauté. Il en résulte qu’en dévoilant au regard
«des fidèles les profondeurs et les abîmes de l'esprit révolutionnaire, nous ne faisons qu’user du droit sacré de la plus légitime défense, en même temps que nous avons le bonheur de mettre de nouveau en pleine lumière, pour la consolation.et lédification des fidèles, ce que toute l’histoire nous apprend, savoir que le boulevard de l’ordre social, la vraie source de tout progrès, la condition indispensable de toute paix publique, c’est la sainte Église de Jésus-Christ.
Assurément, dans une matière aussi viacu: aussi riche, on ne peut songer à tout dire. Hi faut craindre d’ailleurs de répéter en l’affaiblissant ce qui a été dit plus éloquemment que je ne pourrais le fure, du haut de chaires plus élevées. Je me bornerai donc, comme dans nos conférences précédentes, à exposer aussi clairement qu'il me sera possible es affirmations de l’erreur en regard des affirmations de la vérité; je vous montrerai leur antagonisme radical, et vous conclurez avec moi que Île devoir de tous les catholiques, dans le temps présent, est d’abord d’ étudier, pour le connaïître à fond, le mal qui nous dévore, puis de ne pas s’endormir et de joindre à l'étude la prière, l’action, le dévouement jusqu’au sacrifice, je dirai
même jusqu'au sang, pour sauver, s’il est encore possible, la société en péril.
Aujourd’hui je voudrais me borner à vous exposer les origines, la nature et les conséquences générales de l’esprit révolutionnaire.
Ce n’est un mystère pour personne que la premiére origine de l'esprit révolutionnaire : tout homme en a reçu le germe à sa naissance et en porte au dedans de lui le principe : tous, par une conséquence de la chute dè notre premier père, nous sommes inclinés au mal, c'est-à-dire à la révolte contre Dieu, ou, en d’autres termes, contre l’ordre, contre la Justice, contre le droit. « L'esprit et les pensées de l’homme sont inclinés au mal dès sa jeunesse (Gen., vir, 11) », nous dit le livre sacré. Or, le premier jour où un homme, cédant à la tentation, après avoir désobéi à la. loi divine, et par là amené un trouble dans l’ordre établi de Dieu, a déclaré que la loi avait tort et que lui, le coupable, il avait le droit de changer
la loi, ce jour-là on peut dire que l'esprit révolutionnaire à fait son apparition dans le monde.
Mais laissons de côté l’origine psychologique, individuelle, de lesprit révolutionnaire, quoiqu’elle soit au fond de tous les phénomènes révolutionnaires et que sans elle on ne puisse rien expiquer. Gherchons-la dans l’histoire, à une source plus rapprochée de nous, source manifeste, visible, que tous, amis et ennemis, ont également proclamée et reconnue, les uns pour la déclarer pure ct vénérable, les autres pour !a déclarer funeste et empoisonnée. |
Au siècle dernier un homme s’est rencontré, d’un esprit faux, d’une âme envieuse, de mœurs viles et basses, mais capable de mettre au service de ses déplorables instincts une logique subtile, un cœur ardent et une éloquence passionnée. C’est Jean-Jacques Rousseau que je veux dire. Comment cet homme, à qui manquaient précisément les deux choses qui seules devraient assurer du crédit parmi les hommes, d'abord la vertu, et ensuite le bon sens, que Bossuet appelle si bien le maitre de la vie humaine, comment ce sophiste dont les paradoxes étonnent aujourd'hui tout lecteur, est-il devenu le législateur, l’oracle, je dirai le Dieu ou -
le Moïse philosophique de toute une génération, ivre du désir de réformer le monde ? C’est là un de ces problèmes qui confondent l'imagination, dont la loi nous échappe, mais dont l’histoire présente trop d'exemples. Quoi qu'il en soit, Jean- Jacques eut le triste privilége de mettre en honneur, de faire passer à létat d’axiome, par son Contrat social et par tous ses écrits, l'erreur la plus subversive, la plus fatalement révolutionnaire qu'il soit possible de concevoir et que voici : « L'homme est naturellement bon, et si, en fait, 1l est mauvais, c’est la faute des institutions, et c'est la société qui le déprave (1). »
(4) Écoutons Rousseau lui-même : « Le principe fondamental de toute morale, sur lequel j'ai raisonné dans tous mes écrits, est que l’homme est un être naturellement bon, aimant la justice et l’ordre; qu’il n’y à point de perversité originelle dans le cœur humain, et que les premiers mouvements de la nature sont toujours droits. » (Lettre à M. de Beaumont, archevêque de Paris.)
« Oh! si j'avais pu écrire le quart de ce que j'ai vu et senti, avec quelle clarté j'aurais fait voir toutes les contradictions du système social! Avec quelle simplicité j'aurais démontré que l’homme est bon naturellement, et que c'est par les institutions seules que les hommes deviennent méchants ! » (Lettre à Malesherbes, 12 janvier 1762.)
« L'homme est naturellement bon, comme je le crois : comme j'ai le bonheur de le sentir. » (Réponse à Bordes.) ,
L'ESPRIT RÉVOLUTIONNAIRE. Mn 7
A vous, chrétiens, il n’est pas utile de démontrer que ce prétendu axiome est radicalement antichrétien, et que s’il était vrai, toute la religion
serait fausse.
A tout homme seulement capable de raisonner à l’aide des lumières du simple bon sens, il ne seralt pas facile de comprendre comment, si chaque ‘homme individuellement est né bon, la société, qui ne se compose que d'hommes bons, et les institutions, qui ne sont faites que par des hommes bons, peuvent être, même une seule fois, ce qu’elles sont si souvent, c’est-à-dire mauvaises, corrompues et corruptrices.
Mais surtout ce qui rend inconcevable laudace d’une pareille affirmation, et plus inconcevable le fanatisme qui fit accueillir universellement un tel paradoxe, c’est la contradiction perpétuelle, palpable, visible, éclatante que les faits présentent à cette théorie. Où est-il l’homme sincère qui, en s'examinant lui-même, ne soit forcé de reconnaître, avec saint Paul, que le mal est en lui « scio quia non habitat in me, hoc est in carne mea, bonum (Rom., vir, 18) »; que ses mauvais instincts ne lui viennent pas du dehors, et que s’il subit facilement des influences fatales, au contact de ses
frères, c’est parce qu’il porte au dedans de luimême un attrait redoutable qui, malgré sa conscience et en dépit de sa liberté, l’inclineau mal, c’est-à-dire à la révolte contre la loi ? Mais supposez même un être chétif, abusé par son orgueil, qui: ose dire, comme Rousseau'a osé l’écrire de luimême : «€ L'homme est naturellement bon, comme J'ai le bonheur de le sentir », que penserez-vou$ de la portée d'esprit d’un tel homme, si, dans ses rapports avec le monde, chargé de gouverner, je ne dis pas un État, mais une commune, un famille, il part de ce principe que tous les hommes sont naturellement bons, et, en conséquence, qu'il est sage de se livrer au premier venu et de ne se défier de personne ?
Mais, mes frères, et c’est là un trait caractéristique de lesprit révolutionnaire, jamais les faits ne l’embarrassent : infatué de lui-même, il se croit capable d'imposer des lois à la nature des choses. Il y a du mal 1ci-bas, il y a des souffrances dans la société sans doute ; comme tout le monde il le constate. Mais loin d’en conclure, avec l'Évangile et avec la raison, qu'il faut premièrement réformer l’homme, il en conclut, avec Rousseau, qu’il faut faire entrer de force la société dans le moule
idéal forgé par l’imagination du sophiste : puisque les institutions sont mauvaises et rendent mauvais” l’homme, qui est bon naturellement, il faut donc les changer ; il faut créer un nouvel état de choses où, tout se trouvant rigoureusement conforme à Ja nature, les institutions cesseront de s'opposer au bonheur de l’homme, lequel, étant naturellement bon, sera aussi naturellement heureux.
Voilà Putopie révolutionnaire dans toute sa nudité, telle qu'elle ressort de toutes les pages de celui qui a inspiré en réalité toutes les lois révolutionnaires de la fin du dernicr siècle; lois qui, en partie, subsistent encore et ne cessent, comme les mauvais arbres, de porter de mauvais fruits.
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Voulez-vous maintenant voir comment une logique inflexible a fait sortir du principe révolutionnaire toutes les conséquences qui aujourd’hui nous dévorent et qui, de cataclysme en cataclysme, mettront, si l’on ne revient vigoureusement aux vrais principes, la société, que dis-je ? la patrie française dans l'impossibilité de subsister ? Écoutez :
Si c’est la société qui déprave l’homme, il est clair que rien n’est plus urgent que de renverser cette société funeste, afin de rendre au plus tôt l’homme à sa bonté originelle. |
Mais quels sont les éléments dont l’accord harmonique a jusqu'ici constitué notre société et toute société humaine ? Il y en a trois : c’est d’abord la famille, ensuite le gouvernement ou l’État, enfin la religion, qui domine et vivifie les deux premiers éléments et fait leur force principale en les unissant à Dieu.
La famille d’abord, élément fondamental et premier de toute société, berceau sacré de toute grandeur, de toute virilité, source nécessaire de toutes les vertus qui font les nations durables et les peuples heureux : là où la famille est corrompue, toute réforme sociale, si admirable qu’elle puisse être, est inutile et impossible, car elle manquerait de fondement, semblable à un palais qu’on essayerait de faire tenir debout sur un sol fanpeux.
Or la famille telle que l'Église la comprend, telle que les siècles chrétiens l'ont faite, ayant pour base la foi en Dieu, le profond respect de l’autorité paternelle, le dévouement de tous les enfants
à la prospérité de tous, par la conservation autant que possible du foyer commun, le culte pieux des traditions domestiques poussé jusqu’au sacrifice, cette famille ne peut pas subsister devant le principe révolutionnaire : « L’homme naît bon, la soclété le déprave ».
En effet, ne voyez-vous pas que, dans ce système, l'enfant naît toujours nécessairement meilleur que son père ? Moins de préjugés pêsent sur ses cheveux blonds; sa jeunesse représente donc le progrès ; la vieillesse, la routine. Attendez que ces enfants soient arrivés à l’adolescence : égaux entre eux, ils se crolront, très-logiquement, supérieurs à leur père par la raison et la science, comme ils le sont par le nombre, et, malgré la nature, malgré la voix unanime du genre humain, malgré l'exemple universel de toutes les nations prospéres, vous aurez un peuple dans lequel on crolra perfectionner la famille en désarmant le pêre d’une partie de ses droits à l’obéissance, et en diminuant d'autant, chez les enfants, le devoir du respect.
Mais laissons la famille, à laquelle nous aurons l’occasion de revenir en détail : si je regarde l’État ou le gouvernement, l'application de la maxime du Contrat social se fera sentir d’une manière plus
funeste encore : si tous les-citoyens naissent bons et sont naturellement inclinés au bien, et que cependant le gouvernement aille mal et donne lieu à des plaintes, ne voyez-vous pas que chacun se croira non-seulement le droit, mais-le devoir de s’en prendre aux institutions comme au principe de tout le mal? Chaque particulier aura toujours, dans sa perfection native, une raison suffisante et plausible de faire opposition au gouvernement quel qu’il soit. Chacun ayant, comme Rousseau, le bonheur de se sentir bon par naissance, jouit du droit naturel et inaliénable d'écrire tout ce qu’il veut, de dire tout ce qu’il pense, et même de faire tout ce qui lui plait. Réunissez ensemble tous ces individus, dont chacun est naturellement bon et incliné au bien, vous aurez un peuple admirable, qui aura toujours raison contre son gouvernement et chez qui l’insurrection sera toujours en honneur avant la bataille, toujours sainte après lefsucces:
Peut-être croirez-vous que Jj'exagère pour me donner le facile plaisir de tourner en ridicule une utopie que son absurdité même devait suffire à rendre innocente. Détrompez-vous : toutes ces conséquences, avant d’être appliquées par les dé-
magogues de 93, ont été tirées par celui-là même qui en à émis le principe. C’est Jean-Jacques luimême qui avait appris aux terroristes de 93, dont ceux de 71 répêtent fidèlement les paroles et reproduisent les actes, que de lui-même « le peuple veut toujours le bien, que lu volonté générale est toujours droite et tend toujours à l'utilité publique (D) ».
Comme le peuple veut toujours le bien, il a le droit illimité de réformer, supprimer, transformer tout ce qui existe dans la constitution, et quoi qu’il fasse, il a toujours raison. Ge n’est pas moi, c’est Jean-Jacques qui le dit. Pour lui « à n’y «a jamais dans l'État aucune loi fondamentale qui ne se puisse révoquer, non pas même le pacte social ». Aussi (c’est toujours le philosophe qui parle) jamais aucune assemblée nationale ne se réunit qu’on ne pose préalablement cette double question : € 1° S'il plait au peuple souverain de conserver la présente forme de gouvernement; 2 s’il plait au peuple d’en laisser l'administration à ceux qui en sont actuellement chargés ».
Ces maximes sont, comme vous le voyez, le désordre essentiel, l'instabilité nécessaire, la révolu-
(1) Contrat social.
tion en permanence, et, vous le voyez aussi, elles découlent logiquement du principe : « L'homme est naturellement bon, et c’est la société qui le déprave ». Mais dans l’ordre religieux la conséquence est plus funeste encore, et il me reste à vous faire voir que lesprit révolutionnaire est aussi essentiellement antireligieux qu'il est antinaturel et antisocial. |
Pour s’en convaincre il n’y à qu’à se rappeler Les dogmes fondamentaux sur lesquels repose la souveraineté ou l’autorité dans la société chrétienne.
Aux veux du christianisme, ce n’est jamais ni un homme individuel ni tous les citoyens réunis qui sont la première source du pouvoir, non est potestas nisi a Deo «le pouvoir émane de Dieu » (1), ce qui ne veut pas dire que Dieu doit descendre du ciel ou envoyer les anges ou les prophètes chaque fois qu'il s’agit de créer le pouvoir politique ou civil; ni qu'il à délégué une famille pour com-
(1) Rom., x, 1.
L'ESPRIT RÉVOLUTIONNAIRE. 19 EE mander à tout jamais. Cela veut dire (1) simple- ment que ce qui fait la légitimité et le devoir de Pobéissance pour le chrétien, c’est qu’il reconnaît -dans celui qui est investi de l'autorité, le représentant ou le délégué de Dieu même, premier auteur de la société humaine, et de qui émane toute souveraineté. Dans la famille chrétienne le fils obéit à son père en vertu de Pordination divine : Fil, obedite parentibus vestris in Domino, dit saint Paul (Eph., nr, 1). Et vous, serviteurs, disent à la fois saint Pierre et saint Paul, obéissez à vos maîtres «comme au Christ lui-même », sicut Christo (Tit., 11; Petr., 1, 18). C'est la même règle dans la société civile. Par conséquent le suffrage de tous les hommes, fût-il unanime, ne suffirait Jamais à créer un droit ou à rendre respectable un pouvoir en contradiction avec une prescription divine. Le chrétien, on le sait, depuis que le christianisme existe, est le citoyen le plus soumis aux lois, le plus docile à l'autorité, même de sim-
(1) Potestas sæcularis est a Deo mediate, quia natura et recta ratio quæ a Deo est, dictat et hominibus persuasit præficere reipublicæ magistratus a quibus regantur. Potestas vero ecclesiastica immediate est a Deo instituta quia Christus ipse Petrum et Apostolos Ecclesiæ præfecit. (Corn. A Lap., In epist. ad Rom.)
ple fait, même d’une légitimité douteuse, quel que soit son nom ou son drapeau, aussi longtemps que cette autorité ne lui demande rien de contraire à la loi de Dieu, et par conséquent lui représente Dieu : Non est potestas nisi a Deo. Mais que ce soit Néron sur son trône ou le peuple souverain dans ses comices qui lui enjoigne de désobéir à un des dix commandements, la réponse sera toujours la même : Non possumus € Nous ne pouvons pas » (1). Les ordres de Néron, sous le règne duquel S. Paul éerivait cette grande parole : Non est potestas nisi a Deo, n'ont point trouvé de rebelle parmi les chrétiens, toutes les fois qu’ils avaient pour objet la levée des impôts ou toute autre obligation militaire ou civile ; mais s'agit-il d'offrir lencens aux faux dieux, la même autorité se heurte à une résistance invincible : elle trouve en face d’elle, non des révoltés, mais des martyrs. Ainsi, qui était plus dévoué aux réformes utiles projetées en 89 que les catholiques? Les cahiers du clergé en font foi. Mais quand les gouvernements révolutionnaires ont voulu changer la religion et imposer la constitution civile du
(1) « Si justum est in conspectu dei, vos potius audire quam deum, judicate : non enim possumus quæ vidimus et audivimus non loqui. » (Act., 1V, 19-20.)
En “HA clergé, aucun vrai chrétien"n’a obéi. Les mêmes pouvoirs, se fondant toujours sur la souveraineté du peuple, comme la dernière raison des choses, ont porté la main sur le chef de l’Église, chassé les congrégations religieuses; ils ont, dans Pordre privé, bouleversé la famille, attenté à la dignité du sacrement de mariage, amoindri l'autorité du père et de 11 mère : aucun chrétien n’a approuvé, là où l'Église condamne : Non possumus.
Si le chrétien est incapable d’obéir à une loi que Dieu réprouve, quand même le suffrage de tout un peuple l’'acclamerait, à plus forte raison est4l ‘incapable de plier son esprit aux prescriptions d’une philosophie ou d'une religion d É tat qui, fondée sur ces RARE voudrait, par l'éducation, les inspirer à ses enfants. En tout temps l’Église, société parfaite fondée par Jésus-Christ pour durer jusqu’à la fin des siècles, a revendiqué pour elle le droit absolu d'enseigner librement aux hommes les vérités qui les sauvent : elle peut à la rigueur accepter des pouvoirs humains, dans sa vie exté- rieure, certaines contraintes ; elle peut subir dans son corps certaines entraves; mais 1l y a une chose qu'elle ne peut pas, qw’elle ne pourra jamais, cest abdiquer son droit d'annoncer envers ct
; contre tous la parole de Dieu. Du fond de la prison où il est chargé de fers, S. Paul se réjouit, en écrivant à Timothée, de ce que du moins « la parole de Dieu n’est pas enchaînée » Verbum Der non est alligatum. Ainsi dans tous les siècles, dans tous les régimes d’oppression, dans tous les exils, dans toutes les prisons, l’Église de Dieu ne cesse de proclamer son droit inaliénable de transmettre intact le dépôt de la doctrme qu’elle a reçue : Docele omnes gentes : verbum Dei non est alligatu « Enseignez toutes les nations, la parole de Dieu n’accepte aucune chaîne ».
Mais qui ne comprend que proclamer ce droit c’est proclamer en même temps le droit de combattre, de condamner les doctrines contraires”? Quand l'Église prèche à tous les hommes qu’ils ont été conçus dans le péché, 2n peccatis concepit me mater mea; qu'ils ont besoin de rédemption, de pénitence, de prière; qu'il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes; que tout commandement, pour être écouté, doit ne pas contredire la loi divine : n’est-ce pas protester contre toute doctrine qui veut que l’homme soit naturellement bon, qu'il ne relève que de lui-même, que le peuple souverain soit infaillible? Qui ne voit dès lors qu'entre
le principe révolutionnaire et l’Église, une lutte inévitable s'élève, qu'aucune transaction n’est possible, et que par conséquent l’un ne peut subsister, ne peut régner que sur les ruines de l’autre ?
Cette conséquence extrême n’a pas échappé au docteur de la révolution, et c’est dans ce même Contrat social, où le sophiste apprend à l’homme qu'il est naturellement bon, au peuple qu’il est naturellement infailhble, qu'il lui dénonce aussi comme son ennemi naturel le christianisme romain. Cest dans ce livre, où la tolérance est célébrée avec une pompe hypocrite, que l’on déclare que quiconque ose dire : Hors de l'Église point de salut, doit être chassé de l’État. C’est dans ce livre, où l’on déclare tyrannique une doctrine coupable de reconnaître que, Dieu ayant daigné parler aux hommes et leur enseigner la religion véritable, tout homme qui a entendu cette parole est tenu de lui obéir, s’il veut sauver son âme (ce qui est tout le sens de la maxime : « Hors de l'Église point de salut »); c’est dans ce même livre que lon reconnait au souverain, c’est-à-dire au peuple, lé droit de créer une religion civile, qu'on est obligé de croire sous peine de bannissement et même de mort!