‹ L'esprit révolutionnaireChapitre 6 sur 14 · LE · texte numérisé non relu

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Plüt au ciel, mes frères, que de si monstrueuses doctrines ne fussent jamais sorties du livre qui les renferme ! Mais 1l n’est pas dans la nature des choses, et surtout il n’est pas dans la nature de l'esprit français, qu’une erreur mise au Jour, tolérée, propagée par une génération d'hommes, ne se traduise pas en faits, ne se manifeste pas dans la vie des peuples et ne produise pas le mal et la mort. Quoi! vous avez déclaré aux hommes, contre la parole divine, contre la conscience humaine, contre lexpérience universelle, qu'ils sont bons par nature, ‘et que s'ils sont malheureux, ce n’est pas tant leur propre faute que celle de leurs chefs qui les gouvernent mal! Que voulez-vous donc, avec cette conviction, que fassent les peuples quand 1ls seront aux prises avec les maux qui les accablent? Autrefois la religion leur disait que la première source de leurs souffrances était dans leurs propres vices, et le premier remède dans la vertu, dans leffort individuel, dans le service de Dieu, dans les mérites de Jésus- Christ, invoqués par la prière; autrefois ils trouvaient naturel que leurs gouvernements eux-mêmes ne fussent pas parfaits, puisque après tout les * représentants de lautorité étaient des hommes

comme eux, et, loin de songer à les attaquer, ils leur prêtaient leur concours pour les aider à s’améliorer, à se perfectionner sans cesse; autrefois, dans les crises sociales comme en renferme l’histoire de toutes les nations, on songeait avant tout à apaiser Dieu justement irrité; la pénitence, la prière se ravivaient dans la commune détresse, les peuples se pressaient autour du souverain, et, parce que tout pouvoir vient de Dieu, c’est à Dieu même que rois et peuples s’adressaient pour qu’il daignât éclairer, purifier, affermir ses représentants sur la terre; des voix suppliantes s’élevaient pour dire à Dieu avec le Psalmiste : O Deus, judictum regr da et justitiam filio regis (O0 Dieu! donne au souverain la sagesse, donne l’équité au fils du souverain (4). » Mais ces doctrines, fondement de la paix sociale, étant détruites, le sujet s’en prendra toujours au souverain, quel qu'il soit, des maux dont il souffre, et l’histoire va changer de face. C’est ainsi qu'en moins d’un siècle des hommes qui sc croient tous naturellement bons sans le secours de Dieu, un peuple qui est souverain, qui est politiquement infaillible fera jusqu’à douze révolutions issues de la force brutale

D PS. ExXI.

se donnera jusqu'à douze gouvernements différents, et à travers le sang et les ruines, à travers. mille désastres, affolé de craintes et d’espérances, découronné de sa vieille gloire, rançonné, mutilé par l'étranger, vivra au jour le jour, attendant, plein d’anxiété, une nouvelle constitution qui sera la treizième en quatre-vingts ans!

. Si tel est l'esprit révolutionnaire, vous comprenez sans peine, mes frères, qu’il n’est point le mal particulier de telle forme de gouvernement, l'effet plus ou moins fâcheux de tel ou tel nom donné aux pouvoirs publics. Il est, avant tout, une. maladie de l’âme, une erreur intellectuelle qui a pris les proportions d’une épidémie, et, par une conséquence nécessaire, une dépravation de la. volonté, quis’étend à des populations tout entières. Îl a ce vice radical qu’il est l’orgueil incarné, qu’il tue le respect sous toutes sés formes, et que, de degré en degré, par une hiérarchie fatale, du mépris de l'autorité paternelle 1l monte jusqu'au

mépris de la loi et ne s'arrête qu’au mépris de Dieu. Arrivé à ce sommet, il éprouve tous les vertiges, 1l subit toutes les ivresses, et des hauteurs d’où il croit avoir chassé le Maître souverain, « celui qui règne dans les cieux et de qui relèvent tous les empires », il ne redescend sur la terre, qu'il veut refaire à son gré, que pour la couvrir de sang et de ruines. Il conçoit et veut réaliser le rêve monstrueux de la famille sans Dieu, de l'État sans Dieu, que dis-je? de la religion sans Dieu. Et cette -triple conséquence Jui est si essentielle, elle découle si logiquement du principe, que nous la retrouvons explicitement répétée dans les paroles et les actes de nos radicaux d’aujourd’hui, comme nous ayons pu la lire dans les faits et séstes des révolutionnaires de 93. Il faut que l’enfant au berceau n’entende plus prononcer le nom de Dieu; il faut que ce nom soit banni de l’école où il apprendra les éléments de la grammaire ; il faut que la loi soit athée; il faut que dans la cité Dieu se cache soigneusement au fond de ses tem: ples, et que son nom ne soit Jamais prononcé qu’en chaire par le prêtre, pour ceux qui viennent encore l'entendre et qu’on veut bien provisoirement tolérer. Et toutes ces conséquences extrêmes, qu’on

(E) Go

veuille bien le remarquer, le germe en reste, vi- Sible encore, dans le Code justement célèbre .qui nous régit, et qui, lui aussi, a été rédigé sous l’influence du Contrat social, mais par des révolution- naires refroidis. Dans ce Code, sans exciure Dieu directement, on prononce à peine son nom sous prétexte de liberté de conscience, et, sous le même prétexte, on ne donnera au christianisme qu’une seule marque de respect, celle de ne pas le nommer. Selon la lettre de cette loi, faite cependant pour un peuple chrétien, le citoyen est censé ne manquer à aucun devoir, tout en excluant Dieu de son berceau, de sa couche nuptiale et de sa tombe. Tout Français peut Hecitement grandir sans baptème, se marier sans sacrement, vivre sans culte et se faire enterrer sans prières.

Voilà, dans un bref tableau, l'esprit révolutionnaire vu en raccourci dans son principe et dans ses conséquences. Voilà le mal qui, à des degrés divers, sous mille formes souvent difficiles à reconnaître, mais cependant certaines, est au fond de la plupart de nos institutions. Voilà la maladie intellectuelle et morale de ce siècle; je dirai à tous les chrétiens qui m’entendent, voilà la phthisie sociale dont languit et meurt notre pays et dont

nous seuls chrétiens avons le remède. C’est à cet esprit que nous avons le devoir étroit de déclarer la guerre. Et comment celä ? Avant tout, sans doute, en pratiquant généreusement toutes les vertus que cet esprit combat : le respect de l'autorité à tous les degrés, dans la famille, dans la cité, dans le temple. Citoyens irréprochables, prêts à sacrifier au besoin notre vie non-seulement pour notre foi, mais encore pour notre patrie, mais encore pour le respect de la loi, nous nous persuaderons que la première des leçons est celle de l’exemple; notre divin Maître lui-même a agi avant d'enseigner, cœæpit Jesus facere et docere. Mais j'ose dire que ce n’est pas assez et qu'il y a pour tous un devoir intellectuel qui n’est pas assez connu, assez pratiqué ; il faut, premièrement, que la jeunesse chrétienne s’instruise à fond et dans ses détails du mal qui nous dévore, et qu’elle échappe par là, le plus tôt, le plus complétement possible, à cette atmosphère de ténèbres morales créées par les erreurs de nos pères, épaissies par chacune de nos révolutions, et que commence enfin à percer un rayon de lumière, né de nos récentes catastrophes. Connaître notre mal, c’est à quoi je voudrais vous aider, mais pour que cha- .

cun de vous, après s'être instruit, conçoive le généreux désir d'instruire les autres, et d’être, chacun dans sa sphère, apôtre à son tour. En ce point il faut nous résoudre à imiter nos ennemis. L'esprit révolutionnaire à, pour ainsi dire, groupé une Jeunesse à part autour de lui, il a tout un peuple d’esprits remuants, actifs, qui vont partout semant les paroles, les écrits, les brochures, les journaux et jusqu'aux romans et aux almanachs. Ab ! ce qu'ils font pour propager la nuit, ne pouvons-nous le faire pour répandre la lumière? Appelons de tous nos vœux, et surtout hâtons par nos actes, par nos vertus, le moment où les enfants de. lumière, selon la parole de Notre-Seigneur, seront aussi avisés que les enfants des ténèbres, où la jeunesse chrétienne, partout multipliée, partout répandue, opposant partout la vraie science à la fausse, la vraie liberté à la licence, le véritable amour du peuple aux lâches trahisons de ses flat- ‘teurs, comprendra qu’une telle cause mérite bien ‘le sacrifice de tous les vains plaisirs, la pratique des plus solides vertus et du plus dur travail, et que c'est deux fois assurer le salut de son âme que de servir Dieu en servant son pays.

DEUXIÈME CONFÉRENCE

Mes frères, en vous citant, dimanche dernier, le célèbre catéchisme de la révolution appelé le Contrat social, nous vous avons déjà fait voir que la guerre contre l’Église catholique y était explicitement contenue, et que d’ailleurs elle sortait, comme une conséquence inévitable, des principes d’où partait l’auteur.

Les faits vinrent bientôt confirmer la doctrine ; les législateurs de 1791 avaient porté les cendres de Rousseau au Panthéon ; les hommes de la Ter-

reur y portèrent Marat, et les sophismes du Contrat social servirent de piédestal aux échafauds de 1793.

Est-il besoin de dire que les fervents disciples de Jean-Jacques, qui commencèrent la révolution française avec tant d'enthousiasme, ne voulurent point, n’entrevirent point ces horreurs ?

Il ne faut donc pas s'étonner si, même aujourd'hui parmi nous, beaucoup d’esprits modérés, instruits, mais convaincus, au moins implicitement, que la plus parfaite des constitutions humaines date de la déclaration des droits de Phomme, ne comprennent pas comment, des doctrines qu'ils admettent, découlent fatalement les excès antireligieux qu'ils réprouvent. Pleins d’un respect superstitieux pour ce qu'ils appellent lesprit moderne, ils sont portés à taxer d’exagération ceux qui font remonter à l'esprit révolutionnaire le grand mal des Jours présents : je veux dire l’irréligion générale dont nous souffrons; fléau redoutable qui se présente à nous sous diverses formes dans la société contemporaine, suivant le rang auquel appartiennent ceux qui en sont atteints, mais qui se retrouve à tous les degrés de la hiérarchie sociale. Il n’est pas rare de voir des gens aisés,

amis de la paix, de l’ordre public, de la morale, mais qui ne peuvent se persuader que la pratique d’une religion positive quelconque soit essentielle au bien de la société, et disent avec une bonne foi qui est un signe des temps : « Toutes les religions sont bonnes », c’est-à-dire toutes sont indifférentes et aucune n’est nécessaire. ?

Au-dessous d’eux se rangent ceux qui ont fait de lirréligion théorique et pratique un dogme politique, et qui en sont arrivés, comme en 95, à l'irréligion cynique et persécutrice.

Cette situation religieuse de notre société, une des plus tristes marques de l’esprit révolutionnaire, est un fait palpable, évident : c’est ce mal que je voudrais ce matin étudier avec vous.

Son symptôme le plus visible c’est, chez quelques-uns, les préjugés, chez beaucoup la haine contre l'Église catholique, à qui l’on impute mille desseins hostiles à l'indépendance des peuples, au progrès de l'esprit humain comme à la dignité des consciences.

Il n'est donc pas inutile de rappeler quelles sont les vraies prétentions de l'Église vis-à-vis de la société civile, et de faire voir comment elles sc justifient, partout et toujours, par la prospérité

des peuples qui les admettent et par la décadence des peuples qui les rejettent.

Nous verrons ensuite comment s’est formé parmi nous et comment persiste et se développe cet esprit révolutionnaire qui calomnie toute idée religieuse en général, et l’Église catholique en particulier, et alimente parmi nous l’armée permanente du meurtre et de la persécution.

Quelles sont, mes frères, les prétentions de l'Église relativement à la société civile? En posant cette question, j'entends ne parler que des libertés que l’Église a non-sculement le droit, mais le devoir de réclamer de toute société civiliséc, quelle qu’elle soit, et dont elle ne peul pas se passer pour accomplir sa mission.

Sa première prétention c’est d'être reconnue indépendante dans son origine : ce n’est 'pas de homme n1 de la volonté de l’homme qu'elle a pris naissance, c’est de Dieu même. C’est Dieu qui la instituéc et qui l'a envoyée dans le monde, re-

ET LA RELIGION. # fe 37

connaissable à des caractères divins, pour attirer à elle toutes les âmes de bonne volonté et recueillir ses élus dispersés aux quatre vents du ciel. Indépendante dans son origine, elle doit l’être aussi dans tous les ministères qui lui sont-indispensables pour accomplir sa fin : elle doit pouvoir librement prècher la doctrine, enseigner, administrer les sacrements, et dans ce but ilfaut qu’elle puisse s’administrer elle-même, ordonner des prêtres, créer dans son sein des ordres religieux, et rester seule juge de l’étendue de ses besoins. C'est là le résumé de ses prétentions ; il faut ajouter cependant, puisque ici-bas elle doit être militante, quoique combattant sans armes, et se trouver aux prises avec tant d’ennemis, que, sous tous les régimes, sauf le régime persécuteur, l'Église a demandé à l'État une certaine somm: de protection. Et en parlant ainsi, je me hâte de le dire, je n’entends pas essentiellement telle ou telle forme de protection : rien n’est changeant, au contraire, rien n’est variable comme cct:: partie des rapports de l'Église avec l'État. L'histoire de l’Église, depuis Jésus-Christ, ne présente peut-être pas une seule révolution qui n'ait amené quelque modification dans la situation rela-

tive des deux pouvoirs. Il n’est point dans mon suiet de vous en entretenir ; mais ce que J'affirme pour aujourd’hui comme pour tous les temps, cest que l'Église, se reconnaissant envoyée de Dieu dans le monde pour le bien du monde, s’est toujours aussi cru le droit de Gemander à la puissance civile uze juste part d'assistance ; et si aujourd'hui, dans notre France, l’Église catholique n’a point de situation privilégiée exclusive, et n’en réclame point, elle ne demande pas moins à la société civile la même protection à laquelle ont droit, dans une société civilisée, toutes les institutions qui ont pour but le règne de la justice, de. la morale et du bien publie, et qui ont par conséquent pour ennemis tous les ennemis de l’ordre social. | | Voilà done, en deux mots, ce que l'Église demande à l’État : la liberté, et, dans unecertaine mesure, lx protection de sa Hberté. Est1l nécessaire d'ajouter, malgré tant de calomnies de tous les jours, que jamais, dans aucun temps, l’Église na permis, à plus forte raison n’a demandé au bras séculier de contraindre les hommes à la foi et d'étendre son empire par la force? Est1l néces saire de dire que le mot de prosélytisme féroce :

ET'ÉA DÉTIGION + 3)

« Crois où meurs », qu’on lui met dans Ja bouche, au moins dans les temps de sa grande puissance temporelle, cst sorti tout entier, quoiqu'on Île répète toujours, de l'imagination de romanciers plus perfides encore qu’ignorants (1)?

Mais, en échange de cette liberté que l'Église demande à l'État, qu'offre l'Église et promcetelle à la société civile ?

Ici, J'emprunterai la voix de ee pour faire entendre, en une parole, la rature du contrat que l'Eglise a signé, et bien souvent de son sang, avec les puissances de la terre. En protégeant l’Église, dit ec grand homme, « les rois du monde ont fait leur devoir. Elle n’est poi:t ingratc de leurs bicnfaits. Mais elle ne craint pas de leur dire que, parmi leurs plus grandes libéralités, ils reçoivent plus qu'ils ne donnent (2). » Je n'ai pas besoin de vous expliquer que ce que Bossuct dit des rois, 1] faut l'entendre de tout pouvoir publie, quel que

(1) Les droits de l'Eglise devant l'État sont résumés avec une précision admirable dans le mémoire des évêques allemands réunis à Fulda, il y a peu de semaines, pour protester contre les persécutions dont le catholicisme est l'objet en Allemagne, de la part du tout-puissant serviteur des idées révolutionnaires, M. de Biemarck.

(2) Bossuet, Panégyrique de S. Thomas de Cantorbéry.

soit son nom ou sa forme. Qu'est-ce donc que l'Église donne en échange aux pouvoirs qui l’accueillent et la protégent? Avant tout elle leur assure ce dont ils ont le plus besoin : la stabilité fondée sur l’obéissance volontaire des sujets. (Ils. règnent, dit Bossuet, sur les corps par la force, et peut-être sur les cœurs par l’inclination ou par les bienfaits. L'Église leur a ouvert une place plus sûre et plus vénérable : elle leur a fait un trône dans les consciences en présence et sous les veux de Dieu même ; elle a fait un article de sa foi de la sûreté de leurs personnes sacrées ct une partie de la religion de l’obéissance qui leur est due. » Et en effet, partout où une chaire chrétienne est: debout, partout où la veix d’un prêtre catholique se fait entendre, que ce soit dans les églises toutes neuves de la libre Amérique, ou dans les vieilles cathédrales qui ont vu sacrer nos rois; que ce soit dans les temps et les pays de pleine liberté, c’està-dire de pleine prospérité pour la religion, ou aux heures de la persécution, dans les pays schis« matiques ou infidèles, en Chine ou au Japon, ou même, hélas! plus près de nous, en Suisse ou encore dans la Pologne catholïque, dont la foi est aujourd’hui silencieusement garrottée et métho-

diquement démembrée peu à peu, pour ainsi dire, comme l’a été autrefois son territoire (1), partout l’'Éolise répète tous les jours à ses fidèles «le seul commandement politique, dit encore Bossuet, que {Je Nouveau Testament nous donne : Omnis anima potestatibus sublimioribus subdilu sit « Que toute âme soit soumise aux autorités, aux lois de son pays. » Que tout chrétien aime son pays, même persécuteur, même acharné conire sa foi. « Que tout chrétien prie sans cesse pour tous les hommes d’abord, dit saint Paul, mais en particulier pour les rois et pour tous ceux qui sont dans les charges, pro regibus et omnibus qui in sublimitate sunt, afin que nous puissions mener une vie paisible et tranquille en toute piété et chasteté; car cela est bon et agréable aux yeux du Sauveur notre Dieu (2). » | Voilà, mes frères, la promesse que fait l'Église. aux pouvoirs publics, et vous voyez si elle y est fidèle. Mais en même temps qu’elle promet et donne si libéralement aux pouvoirs le concours de son obéissance, de sa prière et de son amour,

(1) Voyez la Perséculion religieuse en Lithuanie. Paris, Douniol, 1872. :

(2) L'Tim., 15, 1-3.

42 L'ESPRIT RÉVOEUTIONNAIRE

elle se souvient de sa céleste origine et de sa mission essentielle : elle. dira la vérité aux rois comme elle la dit aux sujets, et celle les avertira sans cesse, au nom de Dieu, des vraies conditions de la prospérité même matérielle, des gouvernements et. des peuples. Elle leur révélera les moyens indispensables de la paix sociale, cette paix que saint. Paul définissait tout à l'heure si heureusement par ce symptôme caractéristique : que les peuples vivent tranquilles en toute piété et chasteté. Elle apprendra aux pouvoirs publics que ni le développement de la richesse et de Pimdustrie, ni la force et la discipline des armécs, ni même l'éclat des sciences et des lettres, ne sauraient suffire à la créer ; qu'il y faut le respect et la pratique de la religion. Ce n’est pas aux particuliers seulement, dans le secret des consciences, qu’elle répète tous . les jours la grande maxime du sermon sur la montagne : « Cherchez avant tout le règne de Dieu », c’est-à-dire la vérité et la Justice, « et tous les: autres biens vous seront donnés par surcroit. » C’est aux gouvernements qu'elle le redit sans. cesse avec sa grande voix. | |

Bien plus : il y a des menaces sur ses lévres. Ne craignez point, il ne s’agit pas de persécution mi

d’intolérance, ce sont des menaces d’amour qu’elle a trouvées écrites dans les saints Livres et que PEsprit de Dieu adressait au peuple d'Israël. A ce peuple, image du peuple nouveau, les prophètes annonçalent, au nom de Dieu, que le jour où ils s’écarteraient de la loi reçue au Sinaï, oublieraient le Décalogue pour adorer les idoles et sacrifier aux dieux étrangers, à Moloch, le dieu sanguinaire, à Astarté, la déesse impudique, à Mercure, le dieu des voleurs, ce jour-là même ils seraient frappés dans leurs biens, dans lcur hberté, dans leur honneur. Eh bien, pas plus aujourd’hui qu’au temps des prophètes, l'Église n’épargne les mêmes avertissements aux peuples et à leurs chefs, et quand elle voit une nation en décadence, des provinces captives, des débris de palais et de temples, elle redit avec les livres saints, assez haut pour que toute oreille l’entende : |

« Nul n’a insulté ce peuple, si ce n’est lorsqu'il s’est éloigné du culte du Seigneur son Dicu (4). »

Elle redit avec Jérémie : € Israël est1l un esclave, ou un fils de l’eselave? D'où vient donc qu'il

(1) Judith., v, 17. Non fuit qui insultaret populo isti, nisi | quando recessit a cultu Domini Dei sui.

est devenu comme une proie (1)? Dites aux nations : Voilà qu’on a entendu annoncer dans Jérusalem que des soldats viennent d’une terre reculée etque leurs voix retentissent sur les villes de Juda; comme les gardiens d’un champ, ils ont entouré Jérusalem le jour et la nuit, parce qu’elle a irrité ma colère, dit le Seigneur. Voilà ce que vous ont valu vos voies et vos pensées; c’est là votre malice ; elle est amère; elle est venue jusqu’à votre cœur (2) », c’est-à-dire jusqu’à la source même de votre vie, et c'est de cela que vous mourez.

Il faut l'avouer, mes frères, jusqu’au jour où l'esprit révolutionnaire a fait explosion dans le monde, les pouvoirs publics ont fait à l’Église en général l'accueil auquel elle avait droit. Partout -et toujours la religion à tenu le premier rang parmi les institutions qu’il fallait honorer, protéger, défendre, et tout attentat contre elle était regardé comme un attentat à la sécurité publique. Jusqu'au temps où nous sommes, les hommes d'État, aussi bien que les plus humbles des citoyens dans toute l’Europe civilisée, avaient cru de leur devoir de soutenir la religion, j'entends une reli-

(1) Jérém., n, 14.

(2) Jérém., 1v, 16-13.

gion positive, pratique, nationale, comme la pierre angulaire, l’assise fondamentale de Ja société. Et quelles que fussent les passions soulevées contre elle — car il y en a toujours eu et il y en aura toujours, — les plus grands assauts de l'esprit antireligieux avaient trouvé une barrière infranchissable dans cette conviction écrite au plus profond de la conscience des rois et des peuples : La religion est nécessaire, d’une nécessité de salut. |

Et cette conviction, jusqu'aujourd’hui partout admise, faut-il en faire un mérite aux peuples qui en.font la base de leur vie nationale ? Non assurément; car elle repose je ne dirai pas seulement sur l'évidence de la raison et sur un instinct umversel, mais aussi sur l'évidence des faits. Estce que ce m'est pas toute l’histoire du passé, estce que ce n'est pas l’expérience de chaque jour, sous nos yeux, qui démontrent cette vérité, que la foi religieuse est le fondement des sociétés ? Cherchez une société fondée sur le scepticisme, ou, si vous l’aimez mieux, sur la science pure, ou, si vous voulez encore, sur cette partie de la philosophie qu'on appelle la religion naturelle : vous ne la trouverez pas. Des hommes de bonne foi,

mais imbus de lesprit révolutionnaire, ont cherché avec un soin minutieux, non pas un royaume, une province, mais une seule bourgade, en Europe et en Asie, où la paix publique pût subsister sans l’aide de la religion. Ils ne l’ont pas trouvée. Si vous dites que cet état de civilisation où la paix sociale repose sur la religion est propre aux commencements de l'humanité, aux âges de l'enfance, aux populations arriérées, je vous répondrai que les peuples les plus prospères des temps modernes ont, sur ce point, exactement les mêmes convictions que Platon et Plutarque, quand ils nous disent qu’on bâtirait plutôt une ville dans les airs qu'un peuple sans religion. Si vous prétendez que lére nouvelle de progrès et de liberté publique, que le développement de la science doivent changer tout cela, je vous emménerai avec moi en. Angleterre et aux États-Unis, deux nations assez libres, assez prospères, je pense, deux nations où l'on se pique de progrès scientifiques et autres,-et là comme partout, là comme dans la vieille et despotique Russie, on vous dira qu’un État sans religion, que le progrès sans religion, que la liberté sans religion, que la prospérité durable sans religion, c’est la plus creuse des chimères et la

plus frivole des utopies. Là, la grande voix populaire s’unira à la voix des hommes d’État pour vous confirmer le résultat de la science d’observation qui, par les voix les plus compétentes, a prononcé que « si la mission des modernes consiste à détruire la foi et à donner plus de forces à la raison pure, les peuples les plus libres et les plus prospères seraient ceux qui s'inspirent le moins des croyances religieuses. Or 1l est prouvé par l'observation sociale que c’est le fait inverse qui se produit (1). » Là enfin, convaincus -par vos propres yeux, vous ne vous étonnerez plus si le, panégyristé de la démocratie en Amérique, Tocqueville, s’'unit aux philosophes, aux hommes d'État et aux hommes religieux de tous les temps pour dire : « Cest par une espèce d’aberration de Vintelligence et à l’aide d’une sorte de violence exercée sur leur propre nature, que les hommes s éloignent des croyances religieuses; une pente invincible les y ramène. L’incrédulité est un accident. La foi seule est l’état permanent de l’humanité (2). »

CERLe Pas Réel s6e le pe T2T, (2) La Démocr. en Amérique, IL, 224.

Voilà donc le résultat de l'expérience universelle : elle dit aujourd’hui, comme dans tous les temps : La religion est nécessaire à la vie des peuples, à la paix sociale; et même aux yeux de ceux à qui son origine. divine n'apparaît pas encore, l’Église justifie toutes ses prétentions à l'égard de la société civile: elle a droit à l’existence, à la liberté, à la protection, car toutes ses promesses et Jusqu'à ses menaces s'accomphssent et sont vérifiées par l’histoire. Telle est la voix commune de tous les peuples. Je me.trompe, mes frères, 11 y à un peuple, ou tout au moins un nombre considérable d'hommes dans ce peuple, qui croient que l’idée religieuse-a fait son temps, que le progrès de la liberté et du bien-être est attaché à la suppression de l’Église, et qu’enfin l’athéisme à l’état légal, social, public, est le dernier mot de la civilisation moderne.

Comment cette race à part a-t-elle pris naissance, et cela dans notre société française, dont le bon sens avait Jusqu'ici été aussi proverbial que sa léséreté même? C'est à cette question que je vais maintenant répondre.

IT

Avant de raconter l’origine de cette race extraordinaire qui croit au progrès par la suppression de l’idée religieuse, laissez-moi d’abord vous en présenter le portrait, tracé de la main d’un maitre : c'est Tocqueville que je veux dire.

€ Dans la révolution française, dit-il, les lois civiles était renversées, esprit humain perdit entièrement son assiette; il ne sut pas à quoi se retenir ni s'arrêter, et l’on vit apparaître des révolutionnaires d’une espèce inconnue, qui portaient l'audace jusqu’à la folie, qu'aucune nouveauté ne put surprendre, aucun scrupule retenir, et qui nhésitèrent jamais devant Fexécution d'aucun dessein.

« Et il ne faut pas croire que ces êtres nouveaux aient été la création isolée et éphémère d’un mo- * ment, destinés "à passer avec lui; ils ont formé - depuis une race qui s’est perpétuée et répandue dans toutes les parties civilisées de la terre, qui partout a conservé la même physionomie, les

mêmes passions, le même caractère. Nous l’avons trouvée dans le monde en naissant; elle est encore sous nos yeux (1). »

Oui, elle est encore sous nos yeux; mais elle est devenue plus audacieuse, plus folle, et peutêtre moins scrupuleuse encore, si nous en Jugeons par ses derniers exploits. Elle réduit absolument la société présente à la vaincre, ou à périr ellemême dans lignominie et dans le sang. Comment donc s’est-elle formée et quelle est son histoire?

L’irréligion révolutionnaire qui nous dévore aujourd’hui a pris naissance, au siècle dernier, dans les salons de la société polie. Là, sous la direction de Voltaire et bientôt de ses nombreux disciples, on se prit à rire des coutumes des ancêtres, qu’on trouvait gothiques et surtout gênantes. La corruption des mœurs, dont les plus hauts personnages donnaient l'exemple, fit bientôt trouver trop durs les préceptes d’une religion qui s’impo- : sait alors comme loi de l’État, et, sous prétexte de corriger certains abus, de mettre un terme à des scandales trop réels dans P ordre ecclésiastique ct religieux, on se mit à battre en brèche les or--

(1) L'Ancien Régime et la Révol., p. 230.

ET LA RELIGION. ol

-dres religieux, le clergé et tous les priviléges dont l’Église était alors investie. Le chef du mouvement, Voltaire, ne s’y trompait pas : c'était bien à la foi chrétienne, à la divinité de Jésus-Christ, à l’existence dé l’Église, à Dieu même qu’il en voulait : sa correspondance tout entière, sa vie et ses œuvres en font foi. Mais il fallait séduire l'opinion et tromper le pouvoir. Dans ce but, le digne émule de l’auteur du Contrat social inventa ou mit en honneur un tout petit mot, qui depuis a fait son chemin dans le monde; c’est le {mot de tolérance.

La tolérance ! Est-ce que cette expression ou la chose qu’elle signifie est par elle-même condamnable ? : | |

Non assurément! Car que veut dire ce mot? Il signifie tantôt la charité qui hous fait un devoir de‘supporter l'erreur ou le mal de notre prochain en certains cas, c’est-à-dire quand nous n'avons pas le droit ou le pouvoir de l'empêcher; tantôl l'exclusion de la contrainte en matière de religion, et la liberté laissée aux dissidents d'exercer paisiblement leur culte. Ainsi entendue la tolérance est

tantôt une vertu, tantôt une sage mesure politique, et l’on peut dire que, dans les temps modernes, où il n'existe peut-être plus sur la terre une seule

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