‹ L'esprit révolutionnaireChapitre 7 sur 14 · EX [ES · texte numérisé non relu

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nation dont tous les membres professent une religlon unique, la tolérance est devenue et devient de plus en plus, sans réclamation de la part de l'Église, le droit commun des peuples civilisés (1).

Au temps de Voltaire, cette tolérance n'existait pas : ce fut le prétexte qu’il choisit pour faire au catholicisme, et avec une rage toujours croissante, pendant cinquante ans, une guerre qui ne recula jamais devant aucun mensonge, aucune calomnie, et J'ajoute, devant aucune bouffonnerie sacrilége. Sous le nom d’intolérance, ou de fanatismé, ou encore de superstition, 1l rendit le catholicisme responsable de toutes les cruautés, de toutes les guerres, de toutes les calamités, sociales, et en particulier de lignorance et de la barbarie qui avaient désolé le méhde depuis la venue de Jésus- Christ. Cette thèse unique, diversifiée avec un art infernal, est, on peut le dire, le sujet exclusif de tous ses écrits, depuis ses traités soi-disant philosophiques, depuis ses histoires soi-disant sérieuses, jusqu’à ses contes; depuis ses romans licencieux jusqu’à ses tragédies; mais par-dessus

(1) Voir Mgr Ketteler, év. de Mayence, au chapitre intitulé La liberté de religion et l'Église catholique, dans son ouvrage Liberté, Autorité, Église, trad. par M. Bélet. Paris, Vivès, 1862.

tout elle déborde, avec un cynisme cffronté, dans ses innombrables lettres, où il montre à découvert à ses nobles amis (car, sauf ses complices de lettres, il n'avait que de ceux-là) le plan qu'il avait conçu pour écraser l’infâme, c’est-àdire le christianisme romain, celui-là même que J.-J. Rousseau déclare, dans son Contrat social, ‘mériter, seul de tous les cultes, le bannissement et la mort. ;

Voilà comment, malgré les lois, malgré les magistrats et la police qu’il finit par gagner, Voltaire parvint, au nom de la tolérance, à préparer, pour l'aurore de la révolution française, toute une génération de grands seigneurs, de lettrés et de sophistes, aussi légers de mœurs que de croyances, et devenus absolument incapables de comprendre, le jour où il s’agit pour eux de fonder un peuple libre, qu'il n’y a pas de liberté en dehors de l'Évangile, pas de stabilité sans religion et pas de progrès sans Dieu.

Si du moins ces détestables principes unis à ces mœurs détestables étaient restés confinés dans la classe aristocratique qu'ils avaient infectée ! C'était bien l’intention du maître; car, il le répète cent fois dans ses lettres, il faut une religion au peuple.

Dans son style de grand seigneur qui a oublié son catéchisme, il ne dit pas au peuple, il dit ç à la canaille » : 1l faut que le peuple reste ignorant pocr qu'il serve! Voltaire épouse sans pudeur le gricf allégué contre les jésuites dans le rapport célèbre qui les fit expulser, savoir qu'ils préparaicnt la subversion de la société en donnant gratuitement l'instruction à tout le monde. € Mais 1l v a longtemps que l’Esprit-Saint l’a dit: Mentilaest iniquitas sibi. Les mensonges de liniquité tournent contre elle-même. » Il n’était pas plus possible aux grands seigneurs, incrédules et libertins, de retenir pour eux seuls les prétendus profits de leur incrédulité et de leur débauche, qu'il n’est possible à une source de montagne de retenir ses eaux ct de les empêcher d'emplir les vallées : le mal de lirréligion se répandit donc et gagna de proche en proche.

La première génération des révolutionnaires sans Dieu était née dans les salons; la seconde naquit dans les clubs, et elle égorgea la première avec ses propres principes. .

La premiére génération avait dit : € La religion est bonne pour le peuple », e’est-à-dire la religion n’est qu'un mot utile à l'oppression, une ex-

ET LA RELIGION. do

ploitation du pauvre au profit du riche et du puissant. |

La seconde dit : « La religion n’est bonne pour personne, parce qu'elle est fausse; mais il faut punir ceux qui nous ont trompés : les prêtres d’abord, puis les nobles leurs complices. »

La premiére génération ne se composait relativement que d’un petit nombre d'hommes; la seconde, aussitôt que furent tombées, avec la tête de Louis XVI, les dernières barrières de l’ordre social, devint innombrable, et fut d'autant plus terrible qu’elle ne se composa.plus de sceptiques bien élevés, capables après tout de soupçonner que tout le mal que Voltaire avait dit de la religion pouvait bien n'être pas vrai, mais de fanatiques convaincus, incapables de douter des méfaits et des crimes de toute sorte imputés par le philosophe de Ferney au catholicisme. En leur qualité de voltairiens convaincus, ‘ils devaient faire ct ils firent table rase de tout ce qui rappelait la religion, et sur le sol ainsi nivelé 1ls voulurent bâtir la société nouvelle avec les principes de Rousseau : le crime et l'utopie se donnaient fraternellement la main. | |

Voilà comment s’est formée cette race extraordi-

naire de révolutionnaires d’un genre inconnu, si bien décrite par Tocqueville.

Voilà cette race qui, suivant son expression, est encore sous nos yeux avec la même physionomie, les mêmes passions, les mêmes caractères.

Oui, la même physionomie, c’est-à-dire, quoiqu'on parle tant du progrès des lumières, avec la même ignorance et le même fanatisme ; cette race n’a profité de ce qu’elle sait à peu près lire que pour se nourrir de toutes les calomnies voltairiennes contre la religion, calomnies qui arrivent désormais à chacun dans son atelier, ou dans son échoppe,ou dans son grenier, par la voie du journal à un sou.

Cette race reçoit tout, accepte tout sans discuter : aussi elle a, comme sa devancière, nous ne l'avons que trop vu, la même rage de détruire, et elle est prête à l'exercer sans plus de scrupule, elle s’en vante, non-seulementsur les monuments et les institutions, mais sur les hommes.

Cette race se berce encore, se berce toujours d’espérances folles, et, dans la pénurie absolue d’1dées neuves où elle se trouve, elle reçoit de ses meneurs, comme des révélations, des copies enluminées du Gontrat social. |

ET LA RELIGION. | 57 ce Cette race, hélas ! elle a droit aussi à la même compassion; car son fanatisme ignorant, elle n’en est responsable qu’à demi; ses préjugés contre la religion, est-ce qu’à sa naissance à la vie de lesprit elle ne les a pàs reçus tout préparés, comme on reçoit un habit tout fait de la main d’un marchand? .

Mais qui donc les lui a préparés, ces vêtements sordides et funestes ? Qui done a garrotté ces intelligences ? Qui a perverti ces âmes baptisées ? Quel est l’ennemi sacrilége qui est venu mettre le sceau du blasphème, de la rage contre Dieu et son Église, et, ce qui est la même chose, contre la paix sociale, dans les consciences des enfants du peuple si pures, si belles, si droites au lendemain de la première communion ?

Mes frères, je vous le disais tout à l'heure, l’irréligion antisociale qui fait le fond de Pesprit révolutionnaire à pris naissance dans les salons de l’aristocratie du dix-huitième siècle : elle s'établit d’abord, remarque fort justement Tocqueville, « dans l’es-

prit de ceux-là même qui avaient l'intérêt le plus pressant à retenir l’État dans l’ordre et’ le peuple dans l’obéissance. Non-seulement ils l’accueillirent, mais dans leur aveuglement ils la répandirent au-

dessous d’eux; tis firent de limpiété une sorte de passe-temps de leur vie oïsive (1) ».

Eh bien, le même phénomène est sous nos yeux, et c’est ici pour nous que le devoir intellectuel commence : 1l faut que nous sächions bien comprendre comment se forme aujourd'hui cette impiété populaire, qui est le plus grand danger des temps présents.

Elle se forme et s’alimente, comme au dixhuitième siècle, de l’impiété cet des préjugés des classes dirigeantes; car, bon gré mal gré, par la force des choses, quoique l'aristocratie de rang n'existe plus, 1l y a des classes dirigcantes, ou, si vous voulez, des autorités sociales, comme on les a si bien nommées : j'appelle ainsi tous ceux qui ont recu ou sont censés avoir recu l'instruction Hbérale.

Or, cette aristocratie des classes dirigeantes, voici comme clle se décompose : |

El y a d’abord l'aristocratie de la science incrédule, celle qui procitame bien haut que le dernier et définitif résultat de ses recherches, c’est qu’il n'y a pas de Dicu vivant; que la matière règne

(1) L’Ane. Rég. el la Rév., p. 228.

seule; que l’homme n’a point d’âme et qu'il descend du singe. Cette même science parle au peuple e liberté, sans songer que, s’il pouvait être prouvé que l’homme descend du singe, une vérité aussi serait prouvée, c'est qu'il n’a pas droit à d'autre liberté que celle qu'on reconnait aux singes !

Ïl y a ensuite l'aristocratie des penseurs rationalistes. Ceux-là veulent bien croire en Dieu, mais se persuadent qu'avec une religion naturelle le progres cst assuré, sans prendre garde que, lors-.: qu’il s’agit de science sociale, on n’a que faire de tous leurs arguments, s'ils ne peuvent présenter le seul nécessaire, à savoir le spectacle d’un seul peuple où le rationalisme aurait fait régner la paix ct le bien-être; or c’est précisément cet argument qui, depuis que le monde est monde, leur a toujours manqué. |

Unc autre aristocratie d’une influence prépondérante, c’est celle du journalisme : là, des hommes qui n'ont d'autre marque de Icur vocation à instruire les peuples que la haute idée qu'ils ont d’eux-mêmes ou leur besoin de ne pas mourir de faim, sans étude, sans préparation, sans science, se donnent la mission d'apprendre aux pauvres hommes qui souffrent de mille maux, qui se tor-

dent dans le désespoir et la misère où Poubli de: Dieu et le vice les ont réduits, que ces maux vont prendre fin, à une condition seulement, c’est qu'ils auront aboli l'Église qui est leur ennemie, la société qui leur refuse le bien-être, et Dieu, qui est contre eux le dernier rempart de l’Église: et de la société !

Mais d’où vient que ce journalisme prospère?

Ah! c’est ici qu'estle grand mal; c’est qu’au dessous de ces trois aristocraties, celles des savants, des lettrés, des journalistes, 1l y en a encore une quatrième et la plus nombreuse : je veux parler de la multitude innombrable d'hommes qui composent les classes moyennes des fortunes et aussr des intelligences dans notre pays, et qui alimentent de leur bourse et de leur curiosité toutes les productions malsaines des trois premières.

C'est dans cette classe que l’on redoute encore, sur la foi de Voltaire, les empiétements du catholicisme, les dangers de l'intolérance et l'esprit de persécution de la papauté. C’est dans cette classe qu’on s’imagine et qu'on répète que la tolérance consiste à dire : devant Dieu, toutes les religions sont également bonnes, et le chrétien, le clergé surtout, manque à la charité quand il

prociame qu'il ne saurait y avoir, pas plus en religion qu’en mathématiques, deux vérités contradictoires, et que si Jésus-Christ est Dieu, il n’est pas permis de lPéconduire comme le plus vul- ‘ gaire des utopistes, et d’applaudir aux écrivains qui l’outragent. C’est dans cette classe enfin que le vieux mot liberté de conscience a perdu son sens naturel. Autrefois 1l signifiait le respect dû à la conscience, à toute conviction sincère, la liberté laissée à l’homme de suivre son culte, d’adorer son Dieu et de propager sa doctrine. Aujourd'hui la liberté de conscience est compatible avec la persécution religieuse, pourvu qu’elle soit exercée contre les congréganistes, contre les jésuites en Prusse, contre les sœurs de Charité et les frères. de la Doctrine chrétienne à Genève. Aujourd’hui ce mot n’a plus guëre pour eux qu'une signification : il veut dire le respect qui est dû à l’incrédulité, le laisser passer universel, absolu, à tous les genres d’athéisme : à lathéisme savant, à lathéisme journaliste, que dis-je? à l’athéisme maitre d'école. Car celui-là nous manquait, et nous allons lavoir ! C’est en proclamant la liberté de conscience qu'on a déjà donné à tout Français, au mépris de la conscience universelle, la liberté

d'ouvrir des écoles publiques où le nom de Dieu n’est pas prononcé, où on le blasphème impunément, et que demain peut-être on chassera bien et dûment des écoles (1) tenues au nom de l'État tout instituteur assez arriéré pour croire qu'il ne peut, sans blesser sa conscience, laisser ignorer aux petits enfants qu’ils ne descendent pas du singe, qu'ils ont une âme rachetée de Dieu ct marquée pour Péternité du sang de Jésus-Christ! Voilà, mes frères, comment se décompose parmi nous cette aristocratie de Pathéisme d'en baut qui forcément produit les mille courants . fangeux de lathéisme d’en bas, cet athéisme qui brüle ct qui tuc, cet qui s’en vante.

. Chose étrange ! on s'étonne des catastrophes renouveléces de 93 qui ont ensanglanté Paris, et du caractère d'impiété sauvage qui les a marquées. Mais quoi! avons-nous donc perdu la mémoire ? Na-t-on pas, dans les jours de prospérité menteuse qui ont précédé nos jours de deuil, r’a-t-on

(1) A Saint-Étienne, 22 janvier 1871, « le conseil municipal « adopte un nouveau règlement des écoles primaires, préparé par « les soins du maire. Il est interdit, sous pcine de révocation », à tout instituteur ou institutrice de professer qu’il y a un Dieu. — V. Le Stéphanoiïs, 21 janvier 1871, cité par le Bulletin de la So- -ciélé d'éducation, de septembre à novembre 1872, p. 107.

pas vu se produire en plein soleil, et la société — je veux parler des classes dirigearites — n’a-t-elle pas encouragé bien plus que par une simple tolérance les symptômes ou plutôt l’apothéose de l'irréligion universelle?

Rappelez-vous, il y apeu d'années, ce journaliste vieilli et enrichi dans le métier, qui, après avoir passé une vie déjà longue à distiller, jour par jour et goutie à goutte, en le mettant à la portée de toutes les intelligences, le poison de la sottise antireligieuse et antichrétienne, imagina de couronner sa carrière en provoquant une souscription mise à la portée de toutes les bourses, pour ériger une statue à Voltaire. Les plus pauvres étaient invités à apporter leur obole, et lon refusait, dit-on, les offrandes trop riches.

Une statue à Voltaire! Pourquoi? Oh! personne ne s’y est trompé. Personne n'a cru que c'était le grand écrivain qu’on voulait honorer; d’ailleurs les gens qui lui décernaient cette apothéose n’écrivent pas de son style. Était-ce donc l'ami du peuple qu’on voulait exalter ? Pas davantage : cet homme, de tous les hommes connus, est celui qui a le plus méprisé le peuple! Était-ce le patriote ? Mais qui ne sait que le brillant écri-

vain fut le lâche et cynique flatteur de Frédérie IF, après Rosbach? Etail-ce enfin pour avoir traîné Jeanne d’Are dans la boue qu’on lui rendait cet honneur ? Non : tout le monde le sait, ce qu’on a voulu couronner en lui, c’est le patriarche de lPimpiété, l'ennemi de l’Église catholique, l’insulteur de Jésus-Christ et de FÉvangile. Ce qu'on a voulu faire, c’est symboliser au grand jour le triomphe définitif de Pirréligion dans notre pays : c’est un blasphème officiel, public, qu’on a voulu couler en bronze pour le rendre immortel!

Mes frères, aussi longtemps que ces mêmes classes dirigeantes qui ont laissé commettre cet attentat n'auront pas compris qu’un peuple qui veut vivre et ne pas périr ne peut pas plus se passer de religion qu'un homme ne peut se passer d'air pour respirer ; aussi longtemps qu’on n’aura pas excommunié du nombre des penseurs, des savants, des hommes d'esprit, quiconque croit l’athéisme, scientifique ou non, compatible avec la liberté, le progrés, la paix sociale ; aussi longtemps qu'un honnête homme ne pourra pas, parmi nous, dans une assemblée publique, procla- ‘mer ce; vérités de sens commun sans voir l’épithète stupide de clérical se dresser devant lui; aussi

longtemps enfin que la partie la plus influente du peuple français sera capable de saluer comme sérieuse l’inspiration qui a fait dresser sur un piédestal le symbole personnifié de lirréligion et de la haine de tout ce qui est chrétien : aussi longtemps que ces symptômes de décomposition sociale n'auront pas disparu, la France ne sera pas sauvée. |

Mais vienne enfin le jour où l’idée du Dieu vivant aura repris parmi nous son empire; où le Décalogue, où l'Évangile apparaîtra de nouveau, aux yeux dessillés d’une génération instruite par le malheur, comme le code sacré, inspiré, révélé, nécessaire, de tout progrès, de toute liberté, de toute paix sociale, alors la statue de Voltaire n’aura pas même besoin d’être renversée : elle s’effondrera d’elle-même dans la boue! Alors Dieu, ramené parmi nous, ramênera avec lui toutes nos gloires; et de nouveau la parole du prophète : s’accomplira : « Je serai, dit le Seigneur, pour Israël une rosée de salut : il fleurira comme le lis et multipliera ses racines comme le cèdre du Liban (Osée, x1v, 0). »

TROISIÈME CONFÉRENCE

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