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TROISIÈME CONFÉRENCE
Nous avons vu ce que l’esprit révolutionnaire a fait de l’idée religieuse. Après l'avoir déracinée de l'esprit des législateurs qui voulurent fonder une société nouvelle sur les principes de J.-J. Rousseau et sur les ruines faites par Voltaire, il est parvenu aussi à la chasser de l'esprit du peuple; ilen est aujourd’hui arrivé à .ce point que ce n’est plus un paradoxe parmi nous de soutenir qu'il peut y. avoir une société sans religion, une liberté publique avec l’athéisme et un progrès sans Dieu.
L'esprit révolutionnaire, en s’attaquant à ce premier fondement de l’ordre social, la religion, ne devait pas s'arrêter là. Il ne pouvait pas respecter la famille, cet autre fondement de toute société; la famille, que le christianisme, chez tous les peuples civilisés, a si fortement marquée de son. empreinte, ne pouvait échapper aux destructions. qui avaient atteint la religion elle-même. Les attaques dont elle a été Pobjet de la part de lesprit révolutionnaire, les tristes conséquences qui en sont la suite et dont, de l'avis de tous, nous souffrons si cruellement aujourd’hui, tel sera l’objet de cette conférence. Je me propose de répondre à ces deux questions :
Quelles sont les idées, les intérêts que représente la famille dans la société chrétienne et même dans toute société bien réglée ?
Quelle est la place que Pesprit révolutionnaire: fait à la famille ?
Dans toute société chrétienne, je dirai plus, dans la société naturelle telle que Dieu Pa faite, la famille est l’organe, le dépositaire et aussi Le:
symbole de trois autorités : l'autorité de Dieu, premier auteur de la famille ; l'autorité paternelle, qui en est, après Bicu, le fondement indispensable ; l'autorité de la tradition domestique, qui est la
condition essentielle de sa vitalité et l'instrument
nécessaire de sa puissance pour le bien.
L'autorité de Dieu d’abord.
Partout où une religion existe, et vous savez que, jusqu’à nos jours, on m'avaitpas même supposé qu’on püt concevoir une société sans culte, l’idée religieuse a paru liée étroitement à l’idée même de la famille. C’est Dieu qui préside à sa formation par le mariage, Dieu qui en révèle la dignité ct les devoirs aux époux par la sanction des peines et des récompenses, Dieu qui préside au lit nuptial, qui bénit le berceau de l'enfant nouveau“né ; Dieu aussi qui, unissant la génération présente à cclle qui l’a précédée sous le toit domestique, lui apprend à vénérer d’un culte pieux la mémoire des ancêtres qui dorment dans le tombeau.
Bien longtemps avant l’origine même de la loi mosaique nous assistons à l’origine de la vie religicuse dans la famille. C’est le Créateur qui unit le premier homme et la première femme; car « n'est pas bonque l'homme soit seul », dit le Scigneur,
et « à lui donna une aide semblable à lui », et à partir de ce jour jusqu’à la fin des jours, sous la bénédiction et le regard de Dieu, « l’homme quittera son père el sa mère et s'attachera à son épouse, et ils seront deux dans une seule chair (1). » Et quand la première femme aura un fils, du sein même des angoisses du premier enfantement douloureux que le monde ait encore vu, c’est à Dieu que montera le cri de sa reconnaissance : Possedi hominem per Deum « Dieu m'a donné d’être la mère d’un homme ! » Dieu, de qui toute paternité émane, dit saint Paul, au ciel et sur la terre. À partir de ce jour aussi, la fécondité qui multiplie les rejetons d’un même couple est une bénédiction divine, aussi bien que Paccomplissement de la loi primitive promulguée par Dieu même : Crescie et mulliplicamini « Croissez et multipliez. » « Vos enfants, chantera le saint roi David, sont multipliés autour de la table de famille comme les rejetons de l’olivier ferule : voilà la bénédiction que le Seigneur accorde à celui qui le craint » (Ps. cxxVII, V. 34).
Dans ces jours voisins de la création, un sacer-
(1) Gen., 11.
doce distinct n’est pas ercire inctitué; cest L père de la famille qui ett le prêtre. Joh, dans ses jours de prospérité, « sanctifie lui-même ses dix enfants el se lève de grand matin afin d'offrir pour chacun un holocauste au Seigneur (1) ». Etquand le sacerdoce mosaïque est établi, tous les rites, toutes les cérémonies qui accompagnent tous les actes de la vie domestique, ne font que montrer d’une manière plus visible le lien étroit qui, dans la pensée divine, rattache la famille à Dieu.
Que sera-ce donc des âges chrétiens ? Notre- Seloneur est venu, nous dit-1l, non pas abroger la loi, mais la perfectionner et l’accomplir; aussi, bien loin d’ôter à la famille le caractère religieux qui est le sien, 1l l'élève, 1l l'épure; il lui donne un relief plus visible encore. Jusqu’aux jours de l'Évangile, le mariage, toute divine que füt son origine, n'était pas encore un sacrement. Ce n'était qu'un contrat naturel qui par lui-même ne conférait pas la grâce; il en fait un sacrement de la loi nouvelle, comme pour faire entendre aux parents qu'en transmettant la vie du corps, ils
(1) Sanctificabat illos consurgensque diluculo efferebat pro singulis. Dicebat cnim, ne forte peceaverint filii mei (Job. 1, 5).
n’ont pas le droit de la transmettre séparée de la vie surnaturelle et divine qui a marqué de son sceau leur union. | |
Et c’est le caractère surnaturel imprimé au mariage qui rend deux fois sacrée l’indissolubilité de l'union conjugale. Ce lien, dans l’origine, dit Notre-Seigneur, avait été créé indissoluble ; il ne s'était relâché, pour un temps, que par une condescendance divine pour la faiblesse humaine (1). Désormais l’union de l’homme et de la femme baptisés a pour symbole le lien le plus étroit, le plus indissoluble qui se puisse concevoir : celui de Jésus-Christ avec son Église (2). Qu’aucune puissance humaine donc, de quelque nature qu’elle soit, roi, empereur, république, suffrage universel, que dis-je? qu'aucune puissance même sacerdotale, là où le sacrement a été validement conféré, ne vienne jamais prononcer la séparation de ces deux chrétiens (3) : c’est Dieu seul qui a formé
(4) Ab initio non fuit sic (Matth., xIx, 8).
(2) S. Paul (Eph., v, 25).
(3) Lorsque Napolton -Itr demanda à Pie VIT l'annulation du mariage contracté à Ballimore par son frère Jérôme, il en reçut Ia réponse su vante: « {l est hors de notre pouvoir de prononcer le jugement de nullité. Si nous usurpions une autorité que nousn’avons pas, nous nous rendrions coupable d’un abus abominable devant
le lien, c'est Dieu seul qui peut le rompre par la mort : quod Deus conjunxit homo non separet ! |
Voilà la divinité du lien qui unit le père et la mère. Mais, pour des êtres ainsi unis en Dieu, quelle chose sacrée ce sera que l'enfant! Voyez, il est là dans son berceau, sans pensée, sans force, sans parole; mais déjà un sacrement le protége, il est citoyen de la cité sainte; il est l’égal des anges. Ah! qu'aucun souffle impur ne vienne ternir ce divin miroir. € Si quelqu'un scandalise un de ces petits enfants qui croient en moi, il vaut mieux pour lui qu'une meule soit attachée à son cou el qu'on le précipite au fond de la mer. » La femme chrétienne qui a reçu ce trésor en comprend tout le prix; elle ne dit pas seulement comme notre première mère : Possedi hominem.
| per Deum; elle dit: J'ai reçu cet homme, cet
le tribunal de Dieu, et Votre Majesté elle-même, dans sa justice, nous blâämerait de prononcer une sentence contraire au témoignage de notre conscience et aux principes invariables de l'Église. » Lettre de Pie VIL à Napoléon, juin 1805. Voir l'Eglise romaine et le Premier Empire, de M. d'Haussonville, 36 et seq. Les termes de cette lettre sont de nature à ouvrir les yeux à ceux qui prétendent que l’infaillibilité confère au souverain pontife une autorité illimitée, arbitraire, sur les choses de conscience.
homme marqué du sceau divin, non pour moi, mais pour Dieu, propier Deum. Comme ce saint martyr dont la Vie des saints nous a gardé l’histoire et qui baisait avec respect la poitrine de son petit enfant, de cet enfant qui fut Origène, parce qu'il y voyait le temple du Saint-Esprit, elle-même s'incline en esprit devant cet envoyé de Dieu qui a pris corps dans son sein, et son action de grâces n’est pas complète si elle ne tressaille à la pensée qu'elle a le devoir et l'espérance de le rendre à Dieu aussi pur, aussi saint, et meilleur encore qu'elle ne l’a reçu!
Voilà Dieu dans la famille chrétienne, voilà la place qu'il y tient et le rôle qu'il y remplit; il est le principe, 1l est de lien, 1l est le but de tout. Mais Dieu ne se contente pas de présider d’une manière invisible aux destinées de la famille, il a des représentants visibles de son autorité, je veux parler du père et de la mère, car ici encore il n°2 faut pas séparer ce que Dieu à joint.
L'autorité des parents, voilà le second fondement et le second lien de la famille. Honora patrem tuum et matrem tuain « Honore ton père et ta mère », c’est le commandement répété à toutes les pages des livres saints, c’est le comman
dement qui vient le premier (1) après celui d’aimer Dieu; c’est le seul auquel, même sous la loi nouvelle, soient attachées des bénédictions temporelles, uë sis longœvus in terra « afin que tu vives longuement sur la terre »; c’est celui dont la violation générale entraine la malédiction non-seulement des individus, mais des peuples; et c’est ce que faitentendre le prophète des Hébreux, au livre du Deutéronome, lorsque, ayant rassemblé tout le peuple d'Israël au pied du mont Garizim et du mont Hébal, à la malédiction solennelle prononcée par les lévites contre ceux qui n’honorent pas leur père et leur mère, maledictus qui non honorat patrem et matrem, il oblige le peuple entier de répondre d’une seule voix : « Oui, nous le croyons ainsi » Æt dicel omnis populus : Amen (2).
Rien de touchant, rien de solennel comme les préceptes des livres saints pour établir le droit sacré des pères et des mères sur leurs,enfants : Enfants, écoutez les avis de voire père et survez-les de telle sorte que vous soyez sauvés. Ce-
(1) Eph., vi, 2. Quod est mandatum primum in promissione. (2) Deut., xxvII, 16.
lux qui honore sa mère est comme un homme qui amasse un trésor... Gelui qui craint le Seigneur honore son père et sa mère, et il sert comme ses maîtres ceux qui lui ont donné la vie (Ecch., ul, 2-8). Mais à quoi bon citer le texte inspiré? Il est entre vos mains, et, depuis la première page jusqu’à la dernière, il renferme la même doctrine. N’admirez-vous point cependant que le livre sacré, qui insiste d’une manière si pressante sur les devoirs des enfants envers leurs parents, ne dit rien ou peu de chose des devoirs qu’ont les parents d'aimer leurs enfants, et surtout des droits des enfants visà-vis des parents? Oh! que cette législation, qui est divine et humaine tout ensemble, connaît bien le cœur du père et de la mère tel que Dieu la fait, et aussi le cœur de l’enfant! L'enfant est ‘égoïste, et tant que l’éducation, tant que les dures leçons de la vie n’ont pas corrigé en lui le vice originel, il est sage de le prémunir, par des avis sévères, contre l’entrainement de son orgueil et de ses passions ; mais à quoi bon commander au père et à la mère d'aimer leurs enfants”? Est-ce que la nature toute seule n’a pas gravé elle-même au plus profond de leur cœur l'esprit d’amour et de sacrifice ? Commande-t-on au fleuve de couler vers
a mer, à la flamme de monter vers le ciel? Et c’est pour cela que le meilleur juge des intérêts de l’enfant, l'autorité la plus bienveillante, la plus désintéressée, la plus compétente pour régler les affaires de la famille, ce n’est pas la loi, c’est l’autorité du père et de la mère; C’est ce que nous insinuent partout les saints livres; c’est ce que la nature a révélé à tous les hommes depuis le commencement; c’est cette persuasion universelle qui a partout élevé à la dignité d’une loi, écrite non dans le code, mais dans les coutumes des peuples comme elle l’est dans les entrailles mêmes de humanité, l'autorité des traditions domestiques.
La tradition, c’est la troisième autorité qui constitue la famille, qui en fait la dignité et la puissance.
Ici, je l’avoue, je me sens embarrassé : la tradition domestique, comment, dans notre France moderne, retrouver l’idée de ce qu'elle fut autrefois, de ce qu’elle est encore partout où dominent les mœurs chrétiennes? Comment vous peindre, dans sa vie profonde et bienfaisante, cet ‘élément sacré du bonheur de la famille qui devient de plus en plus parmi nous une ombre, un vain fantôme,
un souvenir ? La tradition domestique, &’est une. puissance mystérieuse composée des meilleurs sentiments de l’âme; c’est l’amour tendre, intime, exclusif du foyer qui vous a vus naître; c’est l'union de tousles enfants dans le culte des enseignements sacrés puisés sur les genoux d’une mére, recueillis de la bouche du vieux pasteur qui a béni notre enfance; c’est le respect non pas seulement du père et de la mère, mais de la maison. paternelle. Et c’est pourquoi partout où la tradition domestique n’est pas un vain mot, c'est-àdire dans la plus grande partie du monde civilisé, on s’est entendu pour favoriser par la loi, ou du moins par une coutume qui a force de loi, la possession permanente, autant que possible, du foyer de famille même longtemps après que les père et mère sont morts et que les enfants sont dispersés. aux quatre vents du ciel. Mais que dis-je? ils ne sont jamais tous dispersés sans espoir de se rencontrer; il y en a un qui garde la maison paternelle ; le plus souvent c’est une femme, qui veille sur le tombeau de famille, et, pour tous ses frères et sœurs, 1l y a là un asile toujours ouvert, une réunion pour les jours de joie, un lieu de refuge, un point d'appui dans l’infortune, et aussi un
point de départ pour une fortune meilleure.
Voulez-vous une vision de ces vieilles mœurs qui ont été les nôtres? Franchissez le détroit; allez dans la vieille Angleterre. Là il vous sera donné de voir, de toucher du doigt l’action bienfaisante de ces coutumes immémoriales qui font pour chaque enfant, du foyer de la famille, un lieu sacré qui porte, pendant de longues générations, le nom des ancêtres qui l’ont fondé et auquel il n’est pas permis de toucher. C’est au temps de Noël : la grande fête, qui a révélé aux hommes la fraternité universelle dans le Christ, réunit les enfants sortis des mêmes ancêtres. Beaucoup sont d'anciens émigrants enrichis dans les colonies. Ce jour-là ils quittentleurs somptueux hôtels pour venir, avec leurs enfants, célébrer les fêtes de Noël dans la modeste maison qui les a vus naître, et où tout leur parle et des vertus de leurs aïeux, et des joies pures de leur enfance, et des croyances saintes qui ont abrité leur berceau (1).
Cest le culte des traditions domestiques qui, selon les mœurs chrétiennes, rend si prépondérant, si sacré, le rôle des femmes dans le foyer,
(1) V. Le Play, Organisat. de la famille, p. 36, note.
rôle dont la puissante influence rayonne du foyer sur la société tout entière. Gratia super gratiam mulier sancta et pudorata « C’est une grâce au-dessus de toute grâce que la femme sage et pudique » au foyer de famille (1). A la femme, qu’on ne songe point à pousser au dehors par une rivalité contre nature avec l’homme, fait évidemment pour. les devoirs de la vie publique, à la femme appartient le premier rang dans le domaine paisible de la maison; c’est elle qui surveille les intérêts modestes de la vie de chaque jour. Mais, bien plus, c’est elle qui garde, qui représente, qui fait régner la foi et les bonnes mœurs, el qui, par la vertu, par les bons exemples, par l'atmosphère de pureté qui l’environne, préserve ce qui est plus précieux pour une vraie famille que tous les trésors du monde, l’honneur intact du foyer et la gloire sans tache du nom paternel.
Ce rôle de la femme dans la vie domestique, cet auguste ministère, d'autant plus influent qu’il est plus caché et que rien au monde ne peut le remplacer, à paru si important à tous les peuples chrétiens qu’ils ont voulu l’entourer d’une protection
(4) Eccli., xxvi, 19.
particulière; partout done, excepté dans le pays où nous sommes et à partir d’une date révolutionnaire que l’histoire doit flétrir (1), l'honneur de la femme, sa sainte ignorance, sa faiblesse ont été défendus et vengés par des lois spéciales contre des crimes particulièrement lâches, qui peuvent la compromettre.
Voilà la famille chrétienne; voilà les mœurs qu'a faites l'Évangile, et je pourrais ajouter, car les lois découlent des mœurs, voilà le fond de la législation de tous les peuples chrétiens relative à la famille. Ainsi constituée avec ces trois autorités qui font sa force et sa gloire, autorité de Dieu et des croyances religieuses, autorité paternelle, autorité de la tradition, la. famille constitue une unité vivante qui toute seule suffit à faire vivre un peuple dans la paix; et tant que cette constitution est respectée, les fautes même les plus prolongées des gouvernements ne suffisent pas au renversement de la société. Toutes les races patriarcales peuvent être citées en témoignage. C’est la forte organisation de la famille qui fait subsister encore, malgré des causes de ruine formidables, l'empire
(1) Loi du 25 septembre 1791.
chinois, fondé plus de deux mille ans avant Jésus- Christ. C’est l’organisation de la famille qui jusqu'ici a assuré à la Russie, cette autre Chine, une stabilité depuis longtemps inconnue parmi nous. Un voyageur, parcourant cet immense empire pour en étudier les ressorts, et s’étonnant de voir de vastes provinces paisibles et gouvernées sans le secours d'aucune force militaire, reçut d’ur simple paysan l'explication de ce phénomène que nous ne connaissons plus: « Penses-tu done, Ô étranger, lui dit le paysan en élevant la main vers les images des saints protecteurs du foyer qui ornent la maison des Russes de toute condition, penses-tu done qu’un’ enfant de la sainte Russie voudrait jamais, -en désobéissant à som père, compromettre son salut éternel (1) ? » Cette simple réponse faisait voir d’une manière suffisante, dans leur action combinée, les trois forces qui constituent la famille, et par la famille les sociétés humaines : Dieu, l'autorité paternelle et le foyer.
Ce tableau que je viens de tracer, c'était celur de la famille française aux âges chrétiens. Voyons ce que l’esprit révolutionnaire en a fait.
(1) Le Play, Réf. soc., de édit., t. 1, p. 131.
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Je puis le dire en trois mots :
Au culte des trois autorités qui Sant la famille, l'esprit révolutionnaire tend à substituer trois révoltes qu'il décore du nom de progrés.
Ici encore le rêve de sauvage indépendance présenté par Rousseau comme le type idéal qu'il fallait poursuivre pour fonder une société modèle, a obscurci, fasciné l'esprit de ceux qui ont eu le funeste pouvoir de ruiner de fond en comble l’ancienne société française. Écoutez d’abord le maître, voici ce qu'il pense de la famille :
« L'homme est né libre, et partout il est dans les fers. La plus ancienne de toutes les sociétés est la famille : encore les enfants ne restent-ils liés au père qu'aussi longtemps qu'ils ont besoin de lui . pour se conserver. Sitôt que ce besoin cesse, le lien naturel se dissout. Les enfants exempts de l’obéissance qu’ils devaient aux pères, le père exempt des
soins qu’il devait aux enfants, rentrent tous également dans l'indépendance (1). »
Ainsi rien ne lie les enfants au père, que l’intérêt de la conservation animale. C’est comme chez les lions et chez les singes.
Ces principes, vous le voyez, sont le contre-pied de la Bible, de l’histoire, de la conscience, des faits universels. Pourtant ce fut le point de départ de cet imménse désordre qui, du cerveau malsain du philosophe de Genève, passa dans toutes les têtes, et de là dans toute la société française, pour la bouleverser de fond en comble. De là vinrent ces lois nouvelles dont le but avoué était de faire une guerre acharnée aux vieilles mœurs, par une triple révolte contre les trois autorités représentées par la famille. |
Entrerai-je dans le détail de ces lois, qui sont la négation, l’exelusion des coutumes anciennes dont je vous ai fait le tableau? Non sans doute, une telle étude n’est n1 de ma compétence personnelle ni de la compétence de cette chaire ; mais ce que je puis faire, après vous en avoir rappelé le principe, qui est le parodoxe insensé de Rousseau,
(1) Contrat social, 1. X, ch. 11.
c’est de vous en faire toucher du doigt les résultats généraux que tout le monde voit et que beaucoup déplorent, sans savoir remonter à la source du mal.
L'autorité de Dieu d’abord : vous avez vu ce qu’elle est dans la famille chrétienne. Qui dira qu'elle n’est pas amoindrie dans la famille telle que Va faite l'esprit révolutionnaire ? Le mariage, lien religieux chez tous les peuples, lesprit révolutionnaire à toujours tendu à n’en faire qu'un contrat assimilé à tous les autres. Or l’enseignement de l'Église nous apprend que, par la vertu du contrat purement civil, aucun mariage ne saurait exister entre chrétiens (1). Mais, sans parler des lois honteuses des assemblées révolutionnaires qu'un juste dégoût fit promptement rentrer dans le néant, n’est-1l pas permis de déplorer, pour ne ne rien dire de plus, que notre législation sur le mariage semble insinuer le contraire et laisse subsister, que dis-je? favorise à ce point une équivoque dont profitent l'indifférence religieuse et le sophisme contemporain? Grâce à Dieu les mœurs ont toujours protesté contre cette inter-
(1) Syllabus, prop. LXXHI.
prétation, et comblé les lacunes de la loi. Il n’en est pas moins vrai que le mariage civil a créé parmi nous une caste d'hommes que nos aïeux ne connaissaient pas, et que l'esprit révolutionnaire s'efforce de multiplier aujourd'hui : la caste, encore petite, mais cependant beaucoup trop nombreusce, de ceux qui croient qu’on peut devenir parfaits époux par le même procédé qui fait les parfaits propriétaires. Il n’en est pas moins vrai, dit un jurisconsulte éminent, que la France est jusqu'ici le seul pays au monde où, lorsqu'il s'agit de mariage, « l’homme peut, à volonté, tenir la place de Dieu, et la table du magistrat remplacer l’autel du prêtre (1). » Mais si le mariage n’est qu'un contrat civil et ordinaire, ül doit logiquement pouvoir se dissoudre comme les autres contrats, même par le consentement mutuel, et voilà le divorce rétabli, le divorce qu'une généreuse inconséquence avait fait disparaître de nos lois. Telle est bien la prétention mille fois exprimée de l'esprit révolutionnaire, et c’est aimsi que du même coup il attaque, dans la famalle,
(1) M. Sauzet, le Mariage civil et le Mariage religieux, p. 21.
Broch. in-18 publiée par la Société bibliographique. Paris, rue du Bac, 79.
l'autorité de Dieu, la dignité de la mère et de l'épouse, l’avenir et la sécurité de l'enfant.
Que dirai-je de l'autorité paternelle ? Je ne veux rien dire que ce que tout le monde dit : aveugle et insensé serait celui qui viendrait affirmer qu’aujourd’hui parmi nous l’autorité paternelle est entourée de ce même respect, de ce même culte qui l'honoraient chez nos aïeux. Tous ceux qui ont traité cette grave question, hommes de loi, moralistes, poëtes, se sont réunis pour constater Jusqu'à quel point ont fléchi parmi nous les devoirs sacrés qui découlent du quatrième commandement de Dieu. En bas, dans les familles agricoles, c’est un vieux père à qui des enfants ingrats refusent presque le pain quotidien, produit par cette terre qu'il a partagée à ses enfants, et que ses bras alourdis par lâge ne peuvent plus remuer. En haut, ce sont des fils dissipateurs, qui savent bien compter, pour leurs plaisirs présents et futurs, sur cette part d’héritage que leur assure une loi faite pour les protéger contre lindignation impuissante de leur père. Ces désordres sociaux, qui sont, comme on l'a dit, « une triste spécialité pour notre pays » (1),
(1) Le Play, Organisat. du travail, p. 195.
ont pour les encourager toute une littérature d’autant plus dangereuse qu’elle s'appuie sur une prétendue science chargée de représenter spécialement la supériorité des temps nouveaux. C'est là qu’on apprend aux générations contemporaines que « telle est la rapidité des progrès des connaissances modernes, qu'aux deux tiers de sa carrière le père de famille n’est plus au niveau de ce qu’il faut savoir; ce n’est pas lui, ajoute-t-on, qui enseigne ses enfants, ce sont ses enfants qui refont son éducation; il représente poureux la routine ancienne, la pratique usée, la résistance qu’il faut vaincre (1). » Comme si la raison, l’expérience, la religion ne se réunissaient pas pour nous dire qu'un pêre, qui a pratiqué tout au moins le dur labeur d’élever ses enfants, est toujours leur maître et leur supérieur quand il s’agit de leur enseigner les seules vérités essentielles, celles qu’ils ont toujours besoin d'apprendre : la religion, la morale, la science de la vie et le devoir du respect!
Dans une société animée d’un pareil esprit, estil bien difficile de deviner ce que deviendra le culte
(1) Journal des économistes, juin 1856, p. 501, cité par M. le Play, Organisat. du travail, p. 497. ;
pieux des traditions et du foyer domestique ? Le foyer domestique? Mais peut-on dire qu’il y en ait encore un? Voici une demeure heureuse où je crois voir s’épanouir cette vie de famille que les âges chrétiens ont connue : un père, une mère, de nombreux enfants, chose rare aujourd’hui parmi nous, vivant ensemble dans une paix profonde, sous le regard de Dieu. Vous croyez que ce bonheur va durer; que cet humble foyer pourra, pendant plusieurs générations, raconter aux descendants de ce pêre et de cette mère les vertus modestes qui l’ont fondé? Détrompez-vous ! Le père a été enlevé par la mort. Îl n’en a pas fallu davantage. Au nom de la loi, les hommes de loi sont venus, cet atelier a été fermé ; ces maigres biens, qui suffiraient pourtant si l’on était uni, ont été vendus, et la maison paternelle est passée à un étranger. La mère, veuve, n’a plus à offrir à ses enfants, pour les y recueillir, l'asile où elle a connu les joies de la maternité. Heureuse encore si elle n’est pas à leur charge et si elle conserve vis-à-vis d’eux une indépendance qu'aucune loi ne protége plus. N'est-ce pas là ce qui se voit tous les jours ?
Mais je veux bien croire que les enfants ont grandi et sont arrivés à l’âge viril sous le regard
du père et de la mère : leur éducation est faite. Que vont-ils devenir? I fut un temps où la ville natale, c'était la famille agrandie; où la province était le pays natal encore plus grand. Les enfants, en cela favorisés par une législation traditionnelle soucieuse des conditions de la moralité publique, s’établissaient pour la plupart, fonctionnaires ou non, à portée de la maison paternelle, centre définitif, sinon de leurs intérêts, au moins des affections de leur cœur. Ils étaient toujours prémunis contre leurs propres faiblesses par l’obligation de conserver intact l’honneur du foyer paternel, qui était voisin et qui semblait les regarder sans cesse. Mais que ces temps sont déjà loin de nous! Les Jonctions publiques prennent ces frères au centre de la France et les dispersent pour toujours; lun sera envoyé à Calais et l’autre à Bayonne. Chacun de ces frères vivra de longues années seul, isolé, sans autre contrôle que sa propre conscience, simple rouage d’un mécanisme administratif unique, immense, dont le centre est à Paris et dont l’action s'étend à toute la France ; qui le brisera au besoin, mais qui jamais ne servira à sa grandeur morale. Vous reconnaissez iei l’action de ces choses modernes pour lesquelles il a fallu faire des mots
barbares : centralisation, bureaucratie, conscription. La dispersion s’est faite, elle est fatale ; elle durera toujours. Dés lors, à quoi bon conserver le foyer natal? Quand même il garderait encore un débris de la famille, ce débris va disparaitre bientôt; aueun intérêt vivant n’y rattache, n’y ramène l'enfant disparu. va à son tour, s’il le peut, fonder un foyer aussi peu durable, aussi fatalement voué à l’instabilité, à la dispersion. Et c’est ainsi que s’affublit, que disparait tous les jours davantage la sainte autorité des traditions de famille. C’est ainsi que les mœurs s’affaissent parmi nous; car, préserver les vertus sociales en les isolant systématiquement, universellement de la vie de famille, qui est leur source principale, leur centre et leur défense, c’est une pure chimère ! Mais ainsi le veut, ainsi le rêve lesprit révolutionnaire. Sous prétexte d'indépendance et de liberté individuelle à la F.-T. Rousseau, 1l détruit, il isole, il livre à elles-mêmes, en leur ôtant le contrôle mutuel qui leur est nécessaire, toute les forces morales, qu'il morcellé comme il a morcelé le sol; il chasse Dieu de l'union conjugale ; il ôte à l'autorité paternelle sa sanction; 1l détruit les lois qui protégeaient la dignité de la veuve et l'honneur de Ja
femme. Avec lui rien ne se perpétue, rien ne dure; à chaque génération il disperse jusqu'aux cendres du foyer domestique ! Dans le système d’Épicure, heureusement aussi inoffensif qu’il est chimérique, ce sont des atomes qui se réunissent pour former des terres et des soleils; dans le système trop efficace que je viens de décrire et qui est sous nos veux, ce sont des unités vivantes que la révolution saisit, brise et disperse, jusqu’à ce qu'elle ait tout transformé en atomes.
Mes frères, de ce tableau trop incomplet des désastres qui pêsent aujourd'hui sur la famille française, quelle est la conclusion à tirer ? Ge n’est point à nous ministres de la parole stinte, d'indiquer aux hommes d’État, aux citoyens, à tous. ceux qui ont pour devoir une part à prendre à des réformes reconnues nécessaires, et pour tout dire en un mot, à la réforme sociale dont tout homme sensé sent aujourd'hui le besoin, ce n’est point à nous qu’il appartient de proposer des mesures législatives, politiques ou autres, cela n’est point de notre domaine. Mais ce qui nous appartient, c’est de signaler à tous, et particulièrement aux chrétiens, qui seuls ont le vrai remède, les maux que lesprit révolutionnaire a faits, qu'il entretient
parmi nous. C’est à nous qu’il appartient de jeter le cri d'alarme. Mais quoi! déjà ce ne sont plus seulement des-prédicateurs de l'Évangile, ce ne sont plus même des croyants qui déplorent bien haut les atteintes portées depuis un siècle. à la famille chrétienne (1). De toutes parts, après avoir signalé les lacunes, on propose les réformes. Quelles sontles meilleures”? Votre devoir, messieurs, est de les étudier. C’est à vous de voir ce qu’il faut faire pour relever parmi nous l'autorité paternelle, le respect de la femme, le saint amour et la
(1) M. Renan s'accorde avec M. Sauzet, le grand chrétien et profond légiste, pour signaler les lacunes de notre code civil, avec cette différence que M. Sauzet est beaucoup moins amer dans sa critique. Écoutons d’abord M. Sauzet :
Dans notre code, « on fait du mariage un contrat civil; on le: défait par la mort civile, on brise sa stabilité par le divorce, on efface sa mémoire par l'abolition des gains de survie. On supprime . du même coup les droits de douaire et d’augment qui se partageaient nos provinces, alors que la haute moralité de nos anciennes lois avait voulu, sous des noms divers, assurer l'avenir de la veuve et perpétuer la dignité du mariage. On abandonne ainsi l’épouse à la discrétion des caprices du mari, la mère de: famille à la merci de Fingratitude filiale. » Page 33 de l'ouvrage . cité plus haut.
Écoutons maintenant M. Renan :
« Un code de lois qui semble avoir été fait pour un citoyen idéal naissant enfant trouvé et mourant célibataire, un code qui rend tout viager, où les enfants sont un inconvénient pour le
stabilité du foyer. S'il est vrai, comme les voix les . plus autorisées l’affirment, comme les statistiques le constatent, que chez nous seuls, de tous les pays de l'Europe, en même temps que les mœurs sont moins respectées, les familles deviennent de moins en moins nombreuses, et, parmi les ouvriers surtout, les mariages de plus en plus rares; s’il est vrai qu'en France la population tend visiblement à décroître, signe décisif remarqué chez tous les peuples en décadence, ah! ne .sentez-vous pas combien il importe de ne pas s'endormir et
père, où toute œuvre collective et perpétuelle est interdite, où les
unités morales, qui sont les vraies, sont dissoutes à chaque décès ; où l’homme avisé est l’égoïste qui s’arrange pour avoir le moins de devoirs pessible, où l’homme et la femme sont jetés dans la- : rène de la vie aux mêmes conditions ; où la propriété est conçue, non’comme une chose morale, mais comme l'équivalent d’une jouissance toujours appréciable en argent; un tel code, dis-je, ne peut engendrer que faiblesse et petitesse. Avec leur mesquine conception de la famille et de la propriété, ceux qui liquidèrent si tristement la banqueroute de la révolution, dans les dernières années du dix-huitième siècle, préparèrent un monde de pygmées et de révoltés. Ce n’est jamais impunément qu’on manque de philosophie, de science, de religion. » (Questions contemporaines, préf.)
On ne saurait mieux dire; on se demande seulement comment avec la philosophie, la science et la religion que l’on sait, M. Renan pourrait s’y prendre pour relever, pour faire durer, ne fütce qu’un quart d'heure, une société quelconque,
de porter vigoureusement la cognée à la racine du mal? ”
Gardons-nous de ces lâches et funestes théories — elles ont leurs représentants parmi nous — qui prétendent que chaque peuple à son temps, que le déclin est fatal pour les nations comme pour les chênes. Grâce à Dieu, outre que la raison et l’histoire toutes seules démentent ces énervantes doctrines, nous sommes chrétiens et nous savons que Dieu a fait les nations guérissables. Donc, à l’œuvre! 1l s’agit de sauver la France, et elle sera sauvée si cette génération le veut. Mais n'oublions jamais que la première étude à faire, le premier devoir à remplir, pour chacun de nous, c’est l’étude de sa propre réforme, c’est le devoir des bonnes pensées, du bon exemple et de la bonne vie. Et s’il était vrai, comme les meilleurs esprits le croient, que la décadence de la famille en France tient aux lois faites par la révolution ou empreintes de son esprit, la première chose à faire, avant d'établir une législation nouvelle, ce serait encore de réformer nos idées et nos mœurs : nos idées, car seules les idées justes, font les bonnes lois ; nos mœurs, car seules les bonnes mœurs sont capables de les supporter.
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