I. — U œuvre de V Eglise catholique primitive
— Revenons aux deux questions que nous avons posées : « Comment s'est accomplie cette grande évolution ? » et « l'Evangile s'est-il maintenu dans ' tous ces changements, et comment s'est-il maintenu ? »
1° Il y a, si je ne me trompe, trois forces principales qui ont produit ce grand changement, et amené la création de nouvelles formes. La première correspond à une loi universelle de l'histoire des religions, car nous la retrouvons partout. Lorsque la seconde ou la troisième génération a disparu, lorsaue des centaines ou des milliers de personnes appartiennent à la religion nouvelle, non par conversion, mais par tradition ou par naissance, — en dépit du mot de Tertullien : fiunt non nascuntur Christiani —, lorsqu'à côté de ceux qui ont conquis la foi comme un trésor, se trouvent en grand nombre ceux qui l'ont conservée comme
un vêtement, il se produit toujours une transformation. La religion de l'impression vivante et de la foi devient une religion de la coutume, et, par conséquent, de la forme et de la loi. Une religion nouvelle peut développer à l'origine la force la plus considérable, l'enthousiasme le plus élevé, et produire de puissants ébranlements intérieurs, elle peut, en outre, mettre très énergiquement l'accent sur la liberté spirituelle, — et où donc tout cela a-t-il trouvé une expression plus vivante que dans la prédication de Saint Paul ? — elle ne saurait manquer cependant de s'épaissir et de se légaliser, alors même qu'elle voudrait forcer ses adeptes au célibat, et n'admettre que des adultes. Aussitôt les formes religieuses se figent ; leur raideur même leur donne une valeur réelle, et de nouvelles formes viennent s'y ajouter. Non seulement elles prennent la valeur de règles et de lois, mais insensiblement on en vient à les considérer comme renfermant la substance de la religion ; que dis-je ? comme constituant même cette substance. Ceux qui n'ont pas le sens des choses religieuses sont contraints de les considérer ainsi, sans quoi ils n'auraient absolument rien ; et ceux qui ont encore une vie religieuse réelle sont obligés de les utiliser de même, sans quoi ils seraient sans action sur les autres. Ceux-là ne sont pas nécessairement des hypocrites. Sans
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doute la religion proprement dite est pour eux lettre close, l'élément essentiel a disparu ; mais on peut, sans faire de la religion sa vie, l'apprécier cependant à divers points de vue ; au point de vue de la morale, par exemple, ou de la police, mais sutout au point de vue de l'art. Au commenc-ement de ce siècle, lorsque les romantiques ont remis le catholicisme en honneur chez nous et en France, Chateaubriand en particulier ne pouvait se lasser de glorifier le catholicisme, dont il croyait être un fidèle accompli. Mais un critique pénétrant a déclaré que M. de Chateaubriand se trompait sur ses propres sentiments : il croit être un vrai catholique, en réalité il se tient devant les ruines vénérables de l'Eglise, et s'écrie : « que c'est beau ! » C'est une façon d'apprécier la religion sans lui être intimement attaché ; il y en a beaucoup d'autres, dont quelques-unes nous conduisent beaucoup plus près de la substance réelle de la religion. Cependant toutes ont ceci de commun que l'expérience religieuse proprement dite ne se réalise plus du tout, ou se réalise seulement de façon incertaine et fragmentaire ; par contre, les phénomènes dérivés et les effets sont estimés très haut et soigneusement conservés. Tout ce qui s'exprime sous forme de doctrines, de règles, d'ordonnances et d'organisations rituelles, est considéré comme la réalité
même. Tel est donc le premier stade de l'évolution : l'enthousiasme originel, au sens élevé de C3 terme, tarit ; et aussitôt se constitue la religion de la règle et de la forme.
2° Cependant le deuxième siècle n'a pas été marqué seulement par l'évasion d'un élément originel, mais aussi par l'invasion d'un élément étranger. Quand m.êm.e la jeune religion n'aurait pas rompu le lien qui l'unissait à la religion juive, elle aurait dû pourtant, puisqu'elle s'était établie à demeure sur le sol du monde grécoromain, subir l'influence de son esprit et de sa civilisation. Mais combien elle était plus ouverte encore à cet esprit, après la brusque cassure par laquelle elle venait de rompre avec la religion juive et le peuple juif ! Incorporelle comme un être éthéré, elle semblait planer sur la terre ; — incorporelle, et cherchant un corps. Or l'esprit bâtit son corps, assurément ; mais il le bâtit en s'assimilant ce qu'il trouve autour de lui. L'invasion de l'hellénisme, de l'esprit grec, et le lien qui s'établit entre l'Evangile et lui, est le grand fait de l'histoire ecclésiastique au second siècle ; achevée en principe, elle se continuera pendant les siècles suivants. On peut discerner dans cette action de l'hellénisme sur le christianisme, trois degrés successifs, avec une étape préliminaire. Celle-ci a déjà été mentionnée dans une précé-
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dente conférence. Elle est contemporaine des origines de l'Evangile, et constitue préeisément une des conditions de sa naissance. La situation toute nouvelle créée par Alexandre le Grand, le renversement des barrières qui séparaient les peuples de l'Orient les uns des autres et les isolaient de l'hellénisme, pouvaient seuls permettre au judaïsme de franchir ses frontières, et de s'orienter vers les destinées d'une religion universelle. Les temps étaient accomplis où l'on pouvait respirer jusqu'en Orient l'atmosphère de la Grèce, et où l'horizon spirituel s'étendait au-delà des frontières de chaque peuple. Cependant on ne saurait dire qu'un élément grec se trouve mêlé, dans une proportion appréciable, à la littérature chrétienine primitive, encore bien moins à l'Evangile. Si on veut le trouver, — en dehors de quelques traces qui apparaissent chez Paul, Luc et Jean — c'est dans la possibilité même pour la nouvelle religion de voir le jour, qu'il faut le chercher. Nous n'avons pas à nous étendre plus longuement sur ce point.
Le premier stade d'une influence positive de pensées grecques déterminées, et de la vie grecque, doit être placé aux environs de l'an 130. A cette époque, la philosophie religieuse des Grecs commence à pénétrer dans la religion nouvelle et en atteint immédiatement le centre ; elle
cherche à entrer avec elle en contact intime, et de son côté Le Christianisme tend la main à cette alliée. C'est de la philosophie grecque qu'il s'agit ici ; il n'y a pas encore trace de mythologie, de culte grec, etc. ; seul le grand capital spirituel élaboré depuis Socrate par la philosophie était admis par l'Eglise, prudemment et sous réserves. Environ un siècle plus tard, vers les années 220-230, nous arrivons au second stade : maintenant ce sont les mystères grecs et la civisation grecque dans toute l'étendue de son développement qui agissent sur l'Eglise ; mais point du tout encore la mythologie ni le polythéisme. Mais voici qu'un siècle plus tard encore, tout l'hellénisme s'établit dans l'Eglise, avec tout ce qu'il a élaboré et tout ce qu'il possède. Naturellement, ici encore les réserves ne manquent pas, (mais elles ne consistent souvent qu'en un changement d'étiquette ; la chose elle-même est acceptée telle quelle, et le culte des saints donne naissance à une véritable religion chrétienne d'ordre inférieur. Nous n'avons pas à nous occuper ici de ces deux derniers stades, mais uniquement de cette invasion de l'esprit grec qui jeist caractérisée par l'assimilation de la philosophie grecque, ou plus exactement du platonisme. Qui pourrait contester qu'il existât ici entre les éléments qui se rapprochaient
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une . affinité élective ? L'éthique religieuse des Grecs, telle qu'un ardent travail l'avait fondée sur la base de l'expérience intérieure et de la spéculation métaphysique, comportait tant de profondeur et de délicatesse de sentiment, tant de sérieux et de dignité, et — surtout — une piété monothéiste si puissante, que le christianisme ne pouvait passer indifférent devant ce trésor. Sans doute le trésor présentait encore bien des lacunes et bien des éléments rebutants pour le chrétien : il n'avait pas une personnalité dans laquelle cette éthique pût être contemplée comme vie réelle, et il conservait toujours ses rapports choquants avec le « culte des démons », le polythéisme. Mais dans l'ensemble comme dans les détails on se sentait apparenté à cet esprit, et on l'acceptait.
Outre l'éthique, l'Eglise s'appropria encore à cette époque un concept cosmologique, qui devait prendre peu d'années après dans sa doctrine une place prépondérante : — le Logos. De la contemplation du monde et de la vie intérieure, la pensée grecque s'était élevée — par quels degrés, nous n'avons pas à le rechercher ici — jusqu'à la conception d'une Idée-Force centrale, dans laquelle on apercevait l'unité du principe suprême du monde, de la pensée et de l'éthique, mais aussi la Divinité elle-même, en tant que créatrice et active, par opposition au concept du Dieu immobile.
Le fait le plus important qui se soit jamais produit dans l'histoire des doctrines chrétiennes, se place au commencement du second siècle, Le jour où des apologistes chrétiens posèrent cette équation : Le Logos c'est Jésus-Christ. Sans doute avant eux d'anciens docteurs avaient déjà appliqué à Jésus, entre autres qualificatifs, le titre de « Logos » ; l'un d'eux même, Jean, avait déjà formulé cette proposition : le Logos c'est Jésus- Christ ; mais il n'avait pas fait de cette proposition le fondement de toute la spéculation sur sa personne ; au fond « Logos » n'était pour lui aussi qu'un attribut. Mais alors parurent des docteurs qui avaient été, avant leur conversion, les adeptes de la philosophie néo-platonicienne teintée de stoïcisme, et pour lesquels dès lors le concept du Logos était partie intégrante du système du monde. Ils prêchèrent Jésus comme la manifestation corporelle du Logos, qui ne s'était révélé jusque-là que par des miracles. Le concept tout à fait incompréhensible de « Messie », était remplacé d'emblée par un concept compréhensible; la christologie, hésitante et diverse dans son expression, trouvait une forme ferme , ia valeur universelle de Christ se trouvait solidement fondée, en même temps que s'éclairait son rapport mystérieux avec la divinité ; le monde, la raison, l'éthique étaient ramenés à l'Unité. Merveilleuse formule en vérité !
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et n'élait-elle pas préparée, réclamée même par les spéculations messianiques telles qu'elles se présentaient chez l'Apôtre Paul et d'autres docteurs primitifs ? Reconnaître qu'il fallait saisir la divinité en Christ sous la forme du Logos, c'était tout à la fois ouvrir à l'esprit des perspectives sur une multitude de problèmes, et fixer cependant leurs limites et leur orientation. Le caractère unique de Jésus-Christ en face de tous ses rivaux paraissait sauvegardé de la façon la plus simple du monde, et le concept laissait pourtant à la pensée un si libre jeu, que, selon les besoins, Christ pouvait être envisagé tour à tour comme la divinité agissante elle-même, ou comme le premier-né
entre beaucoup de frères, et les prémices de la création de Dieu.
Ainsi des philosophes Grecs pouvaient identifier Jésus avec le Logos : quel témoignage de la puissance impressive de sa prédication ! Rien ne préparait la spéculation juive à reconnaître dans une personne historique l'incarnation du Logos ; jamais l'idée d'identifier le Messie et le Logos n'était venue à ses représentants ; jamais par exemple, l'idée de cette identification n'est venue à l'esprit d'un Philon ! Elle donnait à un fait historique une signification métaphysique, elle faisait entrer dans la sphère de la cosmologie et de la
philosophie reUgieuse une personne apparue dans le temps et dans l'espace ; mais en distinguant ainsi une personne, on faisait de Vhistoire toute entière le point culminant de l'évolution du monde.
L'identification du Logos avec le Christ fut le point décisif par où s'opéra l'alliage de la philosophie grecque avec l'héritage apostolique, et par où les penseurs Grecs vinrent à l'Evangile. Pour la plupart d'entre nous cette identification est inacceptable, parce que notre réflexion cosmologique ou morale ne nous conduit plus à la conception d'un Logos personnel. Mais il faudrait être aveugle pour ne pas reconnaître que le Logos fut à cette époque la formule voulue pour relier la pensée grecque et la religion chrétienne, et aujourd'hui encore, il n'est pas difficile de lui trouver un sens acceptable ; mais on ne saurait dire qu'elle ait été absolument une bénédiction. Bien plus encore que les premières spéculations christologiques, elle absorba tout l'intérêt, elle émoussa le sentiment de la simplicité de l'Evangile, et transforma celui-ci, dans une mesure toujours plus grande, en une philosophie religieuse. Cette phrase : « le Logos a paru au milieu de nous », eut pour effet une sorte d'ivresse spirituelle, mais l'enthousiasme et l'essor qu'elle donna aux âmes n'étaient pas les meilleurs guides pour aller au Dieu que Jésus-Christ a prêché.
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3° L'évasion d'un élément originel, et l'invasion d'un élément nouveau — l'élément grec — n'expliquent pas encore complètement la grande transformation par laquelle la religion chrétienne est passée au deuxième siècle. Il faut se souvenir encore de l'ardente lutte qu'elle a dû soutenir alors à l'intérieur de ses propres frontières. Parallèlement à la lente invasion de l'élément grec et philosophique, se produisirent en effet sur toute la ligne des essais que l'on peut bien appeler « des accès d'hellénisme aigu >♦. Pour nous, ils présentent le spectacle historique le plus grandiose, mais à cette époque ils constituaient le plus terrible danger. Le deuxième siècle est, plus qu'aucun autre avant lui, le siècle du syncrétisme et des amalgames religieux. Dans ces amalgames, on offrait à l'Evangile de figurer comme un élément à côté des autres, voire comme le plus important. L'Hellénisme, auteur de cette tentative, avait déjà exercé son attraction sur tous les mystères, sur la théosophie orientale, sur les créations les plus sublimes et les plus absurdes, et grâce aux inépuisables ressources de l'interprétation philosophique — c'est-à-dire allégorique — il en avait tissé une trame prestigieuse. Maintenant il se ruait littéralement à l'assaut de la prédication chrétienne ; il avait été saisi par sa sublimité, il s'inclinait devant Jésus-Christ comme devant le Sauveur du monde.
et il apportait comme un présent à oette prédica- ^ tio.n tout ce qu'il possédait, tous les trésors de sa civilisation et de sa sagesse : à elle seulement de les mettre en valeur, à elle d'entrer en souveraine dans le cadre déjà parachevé d'une philosophie du monde et de la religion, dans les mystères qui avaient été préparés pour elle. Quel témoignage de l'impression qu'elle avait produite, et quelle tentation ! Le gnosticisme — c'est le nom de ce mouvement — fort de multiples expériences religieuses, s'installa sous le couvert du nom de Christ, montra d'ailleurs un sens vif et durable de certaines idées chrétiennes, et tenta de donner une forme à ce qui était encore amorphe, de parachever ce qui était encore extérieurement incomplet, en un mot de faire couler dans son propre lit le courant chrétien. La plupart des croyants, sous la conduite de leurs évêques, ne se laissèrent pas prendre à ces séductions, mais acceptèrent au contraire le combat, convaincus qu'il s'agissait ici d'une tentation diabolique. Or combattre, ici, c'était se replier, c'est-à-dire tracer d'une main ferme les limites de ce qui était chrétien, et déclarer païen tout ce qui ne voulait pas s'astreindre à les respecter. La lutte contre le gnosticisme a contraint V Eglise à enclore sa doctrine, son culte et sa discipline dans des formes et des règles fermes, et à exclure quiconque ne
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s'y soumettrait pas. Convaincue qu'elle conservait et mettait en valeur uniquement ce qu'elle avait reçu de la tradition, elle ne mit pas un instant en doute que l'obéissance exigée par elle ne fût autre chose que la soumission à la volonté divine ellemême, et que la doctrine qu'elle opposait à ses adversaires n'exprimât « la religion même ».
Si l'on appelle « Eglise catholique » l'Eglise du dogme et de la loi, c'est là qu'elle est née, dans la lutte contre le gnosticisme. L'Eglise a chèrement payé la victoire par laquelle elle a écarté cet adversaire, et peu s'en faut que l'on puisse dire : « Victi victoribus legem dederunt ». Le dualisme et l'hellénisme aigu étaient vaincus, mais en fondant une Société avec une doctrine explicite, un culte extérieur réglé, etc., l'Eglise empruntait nécessairement des formes analogues à celles qu'elle combattait chez les gnostiques. On passe sur le terrain de ses adversaires, lorsqu'on veut opposer pas à pas sa thèse à la leur. — Et quelle large part de sa liberté primitive l'Eglise a perdue ici ! Il lui fallait maintenant déclarer : tu n'es pas chrétien, et d'une façon plus générale tu ne peux pas entrer en rapix)rt avec Dieu, si tu n'as avant tout confessé telle doctrine, observé telle ordonnance, sollicité tels intermédiaires. Personne n'a même le droit de tenir pour légitime une expérience religieuse qui n'est pas homologuée par la pure doc-
trine et apostillée par les prêtres. L'Eglise ne sut pas trouver d'autres voies, d'autres moyens de s'affirmer en face du gnosticisme, et ce qui n'avait été établi qu'en guise de rempart contre les ennemis de l'extérieur devint le palladium, devint même le fondement de l'existence intime. Assurément toute cette évolution se serait vraisemblablement produite, imême sans cette lutte — les deux éléments que nous avons indiqués en premier lieu auraient suffi à la déterminer — , mai:3 le fait qu'elle s'est poursuivie de façon si rapide, si sûre, voire si draconienne, fut la conséquence de cette lutte où l'existence même de la religion révélée était en jeu. Quant à l'opinion superficielle d'après laquelle l'ambition personnelle de quel ques hommes aurait créé tout le mouvement de légalisme et de cléricalisme, il n'y a qu'à l'écarter entièrement. La disparition de l'élément primitif et vivant suffit déjà à expliquer l'origine de ce mouvement. La médiocrité fonda V autorité (1). Quiconque ne connaît de la religion que le rite et l'autorité, crée le prêtre afin de pouvoir faire peser sur lui une part essentielle des obligations dont il se sent chargé ; il crée aussi la loi, car pour des âmes sans virilité une loi est plus commode qu'un Evangile.
(1) En français dans le texte.
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Nous avons essayé d'indiquer les causes de cette grande évolution ; il nous reste maintenant à répondre à la seconde question : l'Evangile s'est-il maintenu au milieu de tous ces changements ? et subsidiairement, comment s'est-il maintenu ? Il est déjà visible qu'il s'est trouvé engagé dans des rapports tout nouveaux, mais il nous faudra encore les étudier de plus près.
IL — Qu'est devenu V Evangile dans V Eglise catholique primitive ?
(Douzième Conférence). — Si l'on compare la situation intérieure de la chrétienté au commencement du troisième siècle avec ce qu'elle était cent vingt ans plus tôt, on est partagé entre des impressions et des jugements contradictoires . : admiration devant l'œuvre si puissante que représente la création de l'Eglise catholique, admiration encore devant l'énergie avec laquelle elle a poursuivi dans toutes les directions son édification et la mise en œuvre de son activité, mais regrets aussi de ne pas retrouver tout ce que l'épocjue primitive avait de spontané, de libre dans sa soumission même à l'autorité intérieure. Il faut constater avec reconnaissance que cette Eglise a résisté à toute tentative de dissoudre purement et simplement le Christianisme dans les concep-
tions de l'époque, ainsi qu'aux assauts de 1' « hellénisme aigu » ; mais il est impossible de nier qu'elle ait payé cher le droit de s'affirmer ainsi. Essayons de déterminer avec un peu plus de précision que ci-dessus les changements qui se sont accomplis dans son sein.
1° La première chose qui frappe, c'est l'atteinte portée à la liberté et à l'autonomie religieuses. Personne n'a le droit de se sentir ou de se dire Chrétien — c'est-à-dire enfant de Dieu — s'il n'a préalablement soumis au contrôle du Credo de l'Eglise, son expérience et sa connaissance religieuses. « L'Esprit » est enfermé dans d'étroites limites, et il lui est interdit d'agir où et comme il lui plaît. Bien plus, en dehors de certains cas déterminés, non seulement l'individu doit débuter comme un mineur sous la tutelle de l'Eglise, mais il ne doit jamais devenir tout à fait majeur, c'est-à-dire qu'il ne doit jamais s'émanciper en face de la doctrine, du prêtre, du culte et du « Livre ». C'est alors qu'est né ce que nous appelons la piété proprement catholique par opposition à la piété évangélique. La spontanéité religieuse avait été fortement battue en brèche, et l'on rendait sa restauration extraordinairement difficile à l'individu.
2° L'accès d'hellénisme aigu était conjuré, mais une idée empruntée à la philosophie grecque pé-