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LA RELIGION CHRETIENNE DANS SON ÉVOLUTION VERS LE CATHOLICISME

(Onzième Conférence). — Nous avons laissé derrière nous le siècle apostolique. Nous avons vu que pendant cette période TEvangile a été enlevé au sol juif qui l'avait vu naître, et transporté sur le théâtre plus vaste de l'empire Gréco-romain. C'est surtout l'Apôtre Paul qui a accompli cette œuvre, et introduit ainsi le Christianisme dans l'hist/Oire universelle. Les nouveaux liens dans lesquels il entrait ainsi ne constituaient pas en euxmêmes un obstacle ; au contraire, la religion chrétienne était par là mise en demeure de se réaliser dans le cadre de l'humanité qui se confondait à cette époque avec l'or bis Romanus. Mais de nouvelles formes ne pouvaient manquer de se développer, qui constitueraient à leur tour des restrictions et des charge?. Nous nous rendrons de ce

fait un compte plus exact en étudiant la religion chrétienne dans son évolution vers le catholicisme.

L'Evangile n'a pas été donné au monde comme une religion légaliste, il ne saurait donc trouver son expression classique et définitive dans aucune de ses manifestations intellectuelles ou sociales, non pas même dans sa forme primitive. L'historien ne doit jamais perdre de vue cette pensée directrice lorsqu'il entreprend de suivre la marche de la religion chrétienne à travers les siècles qui suivirent l'ère apostolique. Par le fait même que l'Evangile plane au-dessus de toutes les oppositions entre icibas et l'au-delà, la vie et la mort, le travail et l'ascétisme, la raison et l'extase, le Judaïsme et l'Hellénisme, il est capable de subsister sous les conditions les plus diverses, comme en fait il a développé sa force à l'origine jusque sous les décombres du Judaïsme. Et non seulement il le peut, mais il le doit, s'il veut d'ailleurs être la religion des vivants, vivante elle-même. En tant qu'Evangile il n'a qu'un seul but : que le Dieu vivant soit connu, que chaque individu le connaisse comme son Dieu et trouve en lui force, joie et paix. Gomment atteindra-t-il ce but dans sa marche à travers les siècles? Sera-ce grâce à des coefficients juifs ou grecs, ascétiques ou sociaux, gnostiques ou agnostiques, par une organisation ecclésiastique ou

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dans des congrégations absolument libres ? peu importe l'enveloppe ; pourvu qu'elle protège le cœur et laisse circuler la sève, l'écorce est chose accessoire, soumise au changement, solidaire de chaque époque, qui l'apporte et l'emporte avec elle.

La transformation la plus considérable que la nouvelle religion ait jamais subie, — presque plus considérable que celle qui fît naître les Eglises pagano-chrétiennes, et relégua au second plan les communautés palestiniennes, — la transformation la plus considérable, dis-je, se place au second siècle de notre ère, et par conséquent dans le champ de notre étude d'aujourd'hui.

Transportons-nous aux environs de l'an 200, c'est-à-dire cent ou cent vingt ans après l'ère apostolique. Trois ou quatre générations — pas plus — s'étaient écoulées depuis la fin de cette période. — Quel aspect présente maintenant la religion chrétienne ?

Nous voyons une grande société politicoecclésiastique, et à côté d'elle de nombreuses « Sectes », qui se disent chrétiennes, mais auxquelles ce titre est contesté, et qui sont âprement combattues. Cette grande société politico-religieuse se présente sous la forme d'une fé<^lération d'Kglises individuelles embrassant tout l'Empire. Chacune d-e ces Eglises est autonome, mais toutes

ont des constitutions sensiblement identiques, et sont reliées par une commune doctrine et par des règles fermes, en vue de la communion réciproque. La doctrine semble au premier regard assez pauvre, mais chacune de ses propositions a une portée et une importance considérables ; dans son ensemble elle embrasse un groupe compact de questions métaphysiques, cosmologiques et historiques, leur apporte une réponse précise, et donne des éclaircissements sur le développement de l'humanité depuis la création jusqu'à l'existence à venir. Les préceptes de Jésus pour la conduite de la vie ne figurent pas dans cette doctrine ; ils sont, en tant que « règles de la discipline », absolument distincts des « règles de la foi ». Chaque Eglise apparaît aussi comme une institution cultuelle, dans laquelle Dieu est adoré selon un rituel solennel. Dans cette institution, une chose est déjà caractéristique : la distinction entre prêtres et laïques : certains actes du culte ne peuvent être accomplis que par le prêtre, sa médiation est absolument indispensable ; d'une façon générale, on ne peut plus s'approcher de Dieu que par des intermédiaires, par l'intermédiaire de la vraie doctrine, des vraies ordonnances et d'un livre sacré. La foi vivante semble s'être changée en une confession de foi à accepter, la consécration à Christ en christologie, l'ar-

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dente espérance du Royaume en doctrines de l'immortalité et de la déification, la prophétie en exégèse érudite et théologie savante, les inspirés en clercs, les frères en laïques sous tutelle, les miracles et les guérisons en rien du tout ou en artifices de prêtres, les terventes prières en hymnes solennels et litanies, « l'Esprit » en règles et canons. Ajoutez que les chrétiens sont lancés individuellement dans le grand courant de la vie du monde, et que la question brûlante entre toutes est celle-ci : dans quelle mesure peut-on participer à cette vie sans perdre sa qualité de chrétien ? Cent vingt ans ont suffi pour accomplir ce formidable changement. Nous demanderons d'abord : comment cela s'est-il produit ? et ensuite : L'Evangile a-t-il pu se maintenir au milieu de ces changem.ents, et comment s'est-il maintenu ?

Mais avant d'essayer de donner une réponse a ces deux questions, il faut nous remettre en mémoire une remarque que l'historien ne doit jamais négliger. Quand on veut déterminer la valeur réelle et la portée d'un grand phénomène, d'un large mouvement historique, il faut avant tout s'informer du travail qu'il a fourni, ou si l'on veut du problème qu'il a résolu- De même qu'un individu a le droit de demander à être jugé non sur telle vertu ou sur tel défaut,

non sur ses talents ou sur ses faiblesses, mais sur les résultats de son activité, de même les grands organismes historiques, Etats ou Eglises, doivent être jugés en première ligne — et Ton pourrait peut-être dire : exclusivement — sur ce qu'ils ont produit. Leur juge c'est leur œuvre. Par toute autre voie, on n'arrive qu'à des jugements tout à fait vagues, tantôt optimistes, tantôt pessimistes, à la façon des historiens de réunion publique. Ainsi, en ce qui concerne l'Eglise parvenue au terme de son évolution vers le Catholicisme, il faut demander : en quoi a consisté son œuvre, quel problème a-t-elle eu à résoudre, qu'at-elle produit ? Je donne d'emblée la réponse. Son œuvre a été double : premièrement, elle a combattu et puissam,ment refoulé le culte de la nature, le polythéisme et la religion politique ; secondement, elle a vaincu les philosophies dualistes de la religion. Au début du troisième siècle, l'Eglise aurait pu répondre à qui lui demandait d'un ton de reproche : « Comment as-tu pu t'éloigner autant de tes origines ? qu'es-tu donc devenue ?» — « Oui ! voilà ce que je suis devenue ! il m'a fallu rejeter bien des choses ; il m'a fallu aussi en accepter beaucoup ; il m'a fallu combattre ; mon corps est couvert de cicatrices, mes vêtemicnts sont couverts de poussière, mais j'ai vaincu et j'ai bâti ; j'ai repoussé le poly-

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théisme, j'ai enlevé toute valeur à la religion politique, et presque anéanti cette création ridicule ; je n'ai pas prêté l'oreille aux propos insinuants d'une profonde philosophie, et je lui ai opposé victorieusement le Dieu tout puissant et créateur ; enfin, j'ai charpenté un vaste bâtiment, une citadelle avec tours et remparts, dans laquelle je garde en sûreté mes trésors, et j'abrite les faibles ». Voilà ce qu'elle aurait pu répondre, et elle aurait dit vrai. Mais, objecte-t-o-n, combattre et vaincre le culte de la nature et le polythéisme était chose facile ; ils étaient déjà pourris et vides, et leur force était minime. Cette objection n'est pas juste. Assurément plusieurs des formes de cette religion étaient dépassées et proches de leur ruine, mais la religion de la nature elle-même était encore un puissant adversaire. Aujourd'hui même elle peut, par la vo^x d'un prophète inspiré, toucher notre âme et faire vibrer avec puissance les fibres profondes de notre être, — combien plus autrefois ! Le cantique sublim.e du Soleil donnant la vie à tous les vivants a pénétré d'émotion religieuse toute l'existence d'un Gœthe même, et a fait de lui un adorateur du Soleil. Quelle ne devait pas être la force d'entraînement de cet hymne alors que la science n'avait pas encore dépouillé la nature de ses dieux I Le christianisme a vaincu la religion

de la nature, il Ta vaincue non chez tel ou tel individu — ce qui s'était produit de tout temps — , mais de façon assez générale pour créer une grande et jeune société, repoussant par d'impressives doctrines le culte de la nature et le polythéisme, et offrant à une disposition religieuse plus profonde un point de départ et un appui. — Et la religion politique ! Derrière le culte d« l'Empereur il y avait toute la puissance de l'Etat, et il semblait si facile et si anodin de pactiser avec lui ! Mais l'Eglise n'a pas reculé d'un pas ; elle a jeté bas l'idole impériale. Le sang des martyrs a coulé pour élever entre la religion et la politique, entre Dieu et César, une barrière que nul ne pourra plus déplacer. — Enfin, dans un temps très troublé au point de vue des philosophies religieuses, l'Eglise a su s'affirmer contre toutes les spéculations dualistes, alors même qu'elles semblaient souvent se rapprocher de ses propres conceptions, et leur a opposé, en une ardente lutte, le principe monothéiste. La lutte ici était d'autant plus difficile que beaucoup de chrétiens, et précisément de chrétiens très éminents et cultivés, firent cause commune avec l'adversaire, et devinrent eux-m^êmes dualistes. L'Eglise tint ferme. — Si l'on ajoute que malgré ce mouvement d'opposition contre l'esprit gréco-romain, l'Eglise a su pourtant s'attacher ce même esprit

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— tout autrement que n'avait fait le Judaïsme, dont rinfluenoe sur l'esprit grec fait songer au mot connu : « Tu as bien eu la force de m'attirer, mais tu n'as plus de force pour me retenir » — , et si Ton ajoute enfin que le second siècle a vu l'Eglise poser les fondements de tout l'édifice ecclésiastique tel qu'il est devenu aujourd'hui, on ne peut que s'étonner de la grandeur de l'œuvre accomplie à cette époque.

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