L EVOLUTION VERS LE CATHOLICISME
l'autorité de l'Eglise retombèrent dans le paganisme, ou se laissèrent entraîner soit dans de pernicieuses hérésies, soit dans l'immoralité. Ce fait, concurremment avec la lutte contre les gnostiques, eut pour conséquence que l'Eglise, et avec elle toutes les formes de son organisation, fut de plus en plus identifiée avec « la fiancée de Christ », la « vraie Jérusalem », etc., et que par suite elle se donna elle-même pour l'intangible création de Dieu, la fondation irréformable du Saint-Esprit. Il est sans doute inutile d'exposer quelle diminution de la liberté religieuse il on résulta.
4*^ Enfin, l'Evangile ne fut pas prêché comme message de joie, avec autant de force au second siècle qu'au premier. Les raisons de ce fait sont d'ordres divers : d'une part, rexpérience personnelle n'était pas aussi puissante que celle qu'avaient vécue un Paul ou l'auteur du quatrième Evangile ; d'autre part, l'attente eschatologique, dont ces premiers docteurs avaient limité la prédominance par une prédication plus profonde, restait maintenant maîtresse des âmes. La crainte et V espérance occupent dans le christianisme du >econd siècle une place plus en vue que chez saint Paul, et c'est en apparence seulement que Ton se rapproche par là des paroles de Jésus, car dans son Evangile l'essentiel, -nous l'avons vu, c'est la prôcJication de Dieu comme notre Père.
Or, comme le prouve le VHP chapitre de TEpître aux Romains, c'est précisément cette vérité que l'Apôtre exprimait dans sa prédication de la foi. Cependant que la crainte prenait ainsi dans le christianisme du deuxième siècle une plus large place — place qui alla croissant dans la mesure où la spontanéité et la vie s'émoussaient, et où gagnait la mondanité — , la morale devenait moins libre, plus légaliste et rigoriste. Le rigorisme n'est-il pas toujours l'envers de la mondanité ? Mais comme il parut impossible d'imposer à tous une morale rigoriste, la distinction s'introduisit déjà dans le catholicisme naissant entre une moralité parfaite et une moralité encore suffisante. Une semblable distinction peut sans doute venir de plus loin, mais elle ne commença à exercer une action néfaste que vers la fim du deuxième siècle. L'Eglise catholique, faisant de nécessité vertu, lui donna bientôt une telle importance qu'à ce seul point fut liée l'existence même de cette forme du Christianisme. Par là se trouvait ruinée l'unité de l'idéal moral, et se trouvait amenée une évaluation quantitative des efforts moraux tout à fait étrangère à l'Evangile. Celui-ci connaît sans doute des différences dans la puissance de la foi ou l'intensité de l'effort moral, mais le plus petit dans le Royaume de Dieu peut être parfait à sa manière.
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Dans l'ensemble de ces rubriques se trouvent indiquées les principales modifications qui sont venues affecter le christianisme jusqu'au début du troisième siècle. L'Evangile s'est-il maintenu en dépit de ces changements, et comment peut-on le constater ? — On peut d'abord citer toute une série de documents qui — pour autant que cela est possible à la parole écrite — - témoignent de la façon la plus claire et la plus saisissante, de la réalité d'une vie intérieure et vraiment chrétienne. Dans les Actes des Martyrs, comme ceux de Perpétue et de Félicité, ou dans des lettres collectives, comme celle de l'Eglise de Lyon aux Chrétiens d'Asie-Mineure, la foi chrétienne, la puissance et la délicatesse du sentiment moral s'expriment avec autant de splendeur qu'aux jours mêmes des origines ; mais par contre tout ce qui s'e.st produit depuis lors dans le domaine de l'organisation extérieure de l'Eglise n'y trouve pas son expression. La voie qui conduit à Dieu est connue avec sûreté, et la vie intérieure ne paraît ni troublée, ni alourdie dans sa simplicité. — Considérons maintenant un écrivain comme le philosophe chrétien Clément d'Alexandrie, qui a vécu vers l'an 200. Quelle est l'impression que nous laissent aujourd'hui encore ses écrits ? Plongé tout entier dans les spéculations, transformant, en tant que théologien, la religion chrétienne en une mer sans
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limites de « doctrines », Grec jusqu'au bout des ongles, ce savant n'en a pas moins trouvé dans l'Evangile la paix et la joie ; il sait aussi exprimer ce qu'il a trouvé, et peut rendre témoignage de la puissance du Dieu vivant. Il apparaît comme un homme nouveau, et à travers toute la philosophie, l'autorité et la spéculation, à travers toute la religion extérieure, il a pénétré jusqu'à la liberté glorieuse des enfants de Dieu. Tout, sa foi en la Providence, sa foi en Dieu, sa doctrine de la liberté, sa morale, tout est exposé dans des termes qui révèlent le Grec, et tout pourtant est nouveau et vraiment chrétien. Si nous le comparons d'ailleurs avec un chrétien d'une tout autre trempe, avec son contemporain Tertullien, il est facile de montrer que ce qu'ils ont de commun en religion c'est l'expérienice qu'ils ont faite die l'Evangile, bien mieux, c'est l'Evangile lui-même. Et lorsqu'on lit et qu'on médite le commentaire de Tertullien sur l'Oraison dominicale, on reconnaît que ce bouillant Africain, ce rigide pourfendeur d'hérétiques, ce défenseur convaincu de 1' « auctorilas » et de la « ratio », cet avocat retors et ergoteur, homme d'Eglise en même temps qu'enthousiaste, a bien connu l'Evangile, en même temps qu'il avait un vif sentiment de ce qui est en lui l'essentiel. Vraiment cette vieille Eglise catholique n'a pas étouffé l'Evangile I
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De plus, elle a aussi conservé toute sa force à cette idée décisive, que la société chrétienne doit se révéler comme une communauté fraternelle active et effective, et elle a réalisé cette idée de façon à faire honte à toutes les générations postérieures de l'Eglise.
Enfin, il ne saurait y avoir de doute sur un fait rapporté par un homme aussi véridique qu'Origène, et confirmé du reste par le témoignage d'écrivains païens tels que Lucien : l'espérance d'une vie éternelle, la confiance absolue en Christ, l'esprit de sacrifice et de pureté étaient encore — malgré les faiblesses, qui ne manquaient pas ici non plus — les caractéristiques réelles de cette société. Origène pouvait sommer ses adversaires païens de comparer une association civile quelconque avec une communauté chrétienne, ei de dire où se trouvait la plus haute moralité.
Sans doute, autour de cette religion s'était déjà formé une écorce et comme un manteau ; il était devenu plus difficile de pénétrer jusqu'à elle et d'en saisir le cœur ; elle avait aussi perdu plusieurs élémen.ts de sa vie primitive ; mais les privilèges et les exigences de l'Evangile gardaient encore toute leur force, et d'ailleurs les constructions dont l'Eglise avait entouré ces réa lités, étaient pour bien des âmes comme des degrés permettant d'arriver jusqu'à elles.