‹ L'essence du christianismeChapitre 6 sur 18 · III. — La justice supérieure et le commandement · texte numérisé non relu

III. — La justice supérieure et le commandement

de l'amour .

Nous abordons ici le troisième cycle d'idées dont nous avons parlé, et dans lequel il est possible d'enfermer tout l'Evangile ; on peut, sans rien lui faire perdre de sa valeur, l'exposer comme une prédication éthique. Jésus trouvait déjà dans son peuple une morale riche et profonde. Il n'est pas juste de juger la morale pharisienne, uniquement d'après la casuistique

OU les puérilités auxquelles elle a donné naissance. Assurément en se confondant avec le culte et en se pétrifiant 'en un rituel, la morale de la sainteté avait produit... tout le contraire de la sainteté, mais pourtant, tout n'était pas encore durci et mort, et il restait dans les profondeurs du système quelque chose de vivant. A ceux qui l'interrogeaient, Jésus pouvait répondre : « Vous avez la Loi, observez-la ; vous savez parfaitement ce que vous avez à faire ; le sommaire de la loi est, comme vous le dites vous-mêmes, Tamour de Dieu et du prochain ». Il est cependant possible d'exprimer l'Evangile de Jésus en un cycle d'idées morales lui appartenant en propre. Une quadruple explication mettra ce fait en lumière.

D'abord, Jésus trancha nettement les liens qui unissaient la morale avec le culte extérieur et les pratiques religieuses. Il ne voulait absolument plus entendre parler de la recherche intéressée et égoïste des « bonnes œuvres », poursuivie concurremment avec l'exercice d'un culte tout rituel. II n'a qu'ironie et indignation pour ceux qui laissent leur prochain, voire leurs parents dans la misère, mais portent, par contre, leurs présents au Temple. Sur ce point, il ne connaît pas de compromis. La charité, la miséricorde a sa fin en elle même, elle e^ découronnée, elle est profanée

si elle doit être autre chose que le service du prochain.

Deuxièmement, dans les questions morales il remonte toujours à la source, c'est-à-dire à l'intention. De ce point de vue seulement on peut comprendre ce qu'il appelle « justice supérieure ». La justice « supérieure » est celle qui subsiste encore lorsqu'on jette la sonde au fond du cœur. €eci encore semble être chose très simple, évidente par elle-même ! Et pourtant Jésus a donné à cette vérité la forme tranchante que l'on sait :

« Il a été dit aux anciens mais moi je vous

dis. » Ainsi c'était pourtant quelque chose de nouveau ! Ainsi il savait que cela n'avait jamais été exprimé avec autant de logique et de souveraineté. Ce sujet occupe dans le Sermon sur la Montagne une large place ; Jésus y passe en revue, l'une après l'autre, toutes les formes principales des relations humaines et du péché humain, pour mettre partout à nu V intention, pour juger les œuvres d'après elle, et pour décider d'après elle entre l'enfer et le ciel.

Troisièmement, tout ce qu'il a dégagé de la traditionnelle compromission avec les éléments intéressés ou ritualistes, tout ce dont il a reconnu le caractère moraJ, il le ramène à une seule racine, à un seul motif : l'amour. Il n'en connaît point d'autre, et l'amour lui-même est un,

qu'il se manifeste comme amour du prochain, du Samaritain, ou de l'ennemi. Il doit remplir toute l'âme ; il est ce qui reste quand l'âme meurt à elle-même. Dans ce sens, l'amour est déjà la nouvelle vie. Mais il s'agit toujours de l'amour qui se met au service d'autrui ; dans c-ette fonction seule, il témoigne de sa réalité et de sa vie.

Quatrièmement enfin, nous avons vu que Jésus a dégagé l'élément moral de tout alliage étranger, même des liens qui l'unissaient à la religion courante. Déclarer qu'il s'agit dans l'Evangile de morale pure et simple, ce n'est donc pas se méprendre. Et cependant, il y a un point — unique, mais décisif — par où Jésus relie la religion et la morale. Ce point, il n'est pas aisé de le saisir, car c'est plutôt affaire d'impression ; cependant nous trouvons dans les béatitudes le mot qui le désigne peut-être le plus exactement : rhumilité. De l'humilité et de l'amour, Jésus fait une seule et même chose ; l'humilité n'est pas une vertu spéciale, elle est une simple réceptivité, l'expression de notre indigence intérieure, l'aspiration vers la grâce et le pardon de Dieu, en un mot, l'état d'une âme ouverte à Dieu. Cette humilité, la seule forme de l'amour divin dont nous soyons capables, Jésus pense que c'est l'attitude constante du juste — songez à la parabole du Pharisien et

du péager -, et la source ou le germe de tout bien. « Remets-nous nos dettes comme nous remettons à ceux qui nous doivent ■>, c'est la . prière de l'humilité et de l'amour tout a la fois Ainsi l'amour du prochain, lui aussi, trouve ic son origine ; les pauvres en esprit, eux Ji^on faim et soif, sont aussi les pacifiques et les mise

ricordieux. , ^.

C'est dans ce sens que Jésus a relie morale et

religion, dans ce sens que l'on peut appeler la relr

g on l'âme de la morale, et la morale le corps de

Treligion. De ce point de vue on comprend

omment Jésus a pu rapprocher jusqu'à les iden-

lïr l'amour de Dieu et l'amour du Proc^ain^ ca

ramour du prochain est sur terrre la seule mam

festalion de l'amour pour Dieu agissant dans

'Texpnmant dans ces quatre idées principales sa prédication sur la justice supérieure et le commandement nouveau de l'amour, Jésus a trace e cycle de la vie morale comme personne avant lui ne l'avait encore fait. Et lorsque sa pensée menace de s'obscurcir à nos yeux il faut tou^onous plonger à nouveau dans la --^dita tion d s béatitudes : elles contiennent sa morale et sa rel gion, unies dans leur racine, et hberees de tout élément extérieur ou particulanste.

^)inquième Conférence). — A la fin de la précédente conférence, je vous ai renvoyé aux béatitudes, et j'ai indiqué brièvement qu'elles forment un exposé particulièrement impressif de la religion de Jésus. Je voudrais vous rappeler un autre passage, qui montre que Jésus a vu dans l'exercice de l'am.our du prochain et de la miséricorde, l'authentique mise en œuvre de la religion. Dans un de ses derniers discours, il a parlé du jugement, et l'a présenté sous la forme d'une comparaison, celle du berger qui sépare les brebis et les boucs ; or la seule question qui serve de base à cette distinction, est celle de la miséricorde. La question est posée sous cette forme : les hommes lui ont-ils donné à manger, lui ont-ils donné à boire, lui ont-ils rendu visite à Lui, Dieu ; c'est dire qu'elle est posée comme une question religieuse ; l'apparence paradoxale qu'elle revêt ainsi est ensuite dissipée par la phrase : « Ce que vous avez fait au plus petit de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait ». On ne saurait représenter plus clairement que dans l'esprit de Jésus la miséricorde est la chose décisive, et que la disposition d'âme qu'elle révèle est la garantie d'une, bonne attitude religieuse. Pourquoi ? — Parce qu'en exerçant cette vertu, l'homme se montre un imitateur de Dieu : « Soyez miséricordieux comme votre Père céleste est miséricordieux ». Quiconque

exerce la miséricorde, exerce le dro>t souverain de Dieu, car la justice de Dieu ne s'a«:ompht pas d'après la règle :« œil pour œil et denl pour

dent », mais demeure sous l'inspiration de sa

miséricorde. .^

Arrêtons-nous un instant ici : ce fut un progrès immense dans l'histoire religieuse de l'humanité, ce fut comme une nouvelle création religieuse lorsque l'idée de la justice et du Dieu juste prit corps et transforma la religion traditionnelle, d'une' part en Grèce, avec des poètes et des penseurs, d'autre part en Palestine, avec les prophètes. Les dieux s'élevèrent à un degré supérieur de moralité ; le Jéhovah combatif et capricieux devint un Etre saint, à la justice duquel on pouvait s'en remettre avec confiance, bien qu'avec crainL. et tremblement. Les deux grands domaines, jusque-Jà séparés, de la/ehgion e de la morale se rapprochèrent étroitement, car la divinité devint sainte et juste. - Ce qui s es développé là, c'est notre histoire car i ny aura pas eu à vrai dire. « d'humanité ", il ny aurait Ta eu « d'histoire universelle » au sens supe- Tur d. ces mots, sans cette évolution décisive sa conséquence immédiate peut se résumer dan cetti maxime -.«ce que vous ne voulez pas que

"hommes vous fassent, ne le leur faites pas non plus .. Si pâle et si pauvre que puisse paraître

cette règle, elle contient néanmoins une force moralisatrice immense, lorsqu'on l'applique à toutes les relations humaines, et qu'on l'observe sérieusement.

Mais elle ne nous livre pas encore le mot décisif. Le dernier progrès possible et nécessaire ne fut accompli — encore une création religieuse ! — que lorsque la justice dut s'incliner devant la miséricorde, et que la place d'honneur appartint à l'idée de la fraternité et du sacrifice au service du prochain. Ici encore, la maxime peut paraître pâle — « ce que vous voulez que les hommes vous fassent, faites-le leur aussi » — , et cependant, bien comprise, elle conduit sur les plus hauts sommets de l'idéal, elle nous révèle une nouvelle façon de sentir, une nouvelle façon de juger notre propre vie. Elle est dans un rapport immédiat avec cette pensée que « celui qui perd sa vie la retrouvera », et par là, avec le renversement de l'échelle des valeurs, engendré par la certitude que la vie véritable n'est pas liée à l'heure si brève du temps présent, et ne dépend pas de l'existence sensible.

J'espère avoir montré ici, quoique brièvement, que dans le cycle des pensées de Jésus que nous avons désigné par ces mots : « la justice supérieure et le commandement nouveau de l'amour », se trouve aussi renfermée la totalité de son ensei-

gnement. En réalité ces trois cercles que nous avons distingués : — Le Royaume de Dieu ; Dieu le Père et la valeur infinie de l'âme humaine ; la justice supérieure se manifestant par la charité — ces trois cercles, dis-je, coïncident, car le Royaume de Dieu n'est autre chose, en dernière analyse, que le trésor que Fâme possède en Dieu, le Dieu éternel et miséricordieux. De ce point de vue on peut en quelques traits esquisser tout le développement des réalités — espérance, foi et amour — que la chrétienté a saisies dans la parole de Jésus, et qu'elle veut conserver.

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